06/10/2022 Le spatial militaire français

Cet article est une réédition destinée à accroitre sa diffusion de l’excellent article de The Conversation
L’auteur en est Philippe Steininger Conseiller militaire du président du CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)
https://theconversation.com/satellites-les-yeux-les-oreilles-et-le-porte-voix-de-la-defense-francaise-dans-lespace-187381.

Merci à The Conversation dont nous recommandons une lecture quotidienne.

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Convaincues d’emblée de la dimension stratégique du domaine spatial, les autorités politiques françaises ont, dès la fin des années 1950, consenti au profit de celui-ci des efforts substantiels et continus.

Cette ligne de conduite a porté ses fruits, si bien que nos armées sont aujourd’hui dotées de capacités spatiales hautement performantes et couvrant un très large spectre de missions (télécommunications spatiales, observation et écoute électronique), ce que peu de pays peuvent mettre en avant. Une nouvelle génération de satellites destinée à apporter un appui aux opérations interarmées se met d’ailleurs actuellement en place.

À l’issue de ce mouvement, les armées disposeront en propre de trois satellites d’observation optique CSO, d’une constellation de trois satellites d’écoute électronique CERES et de deux satellites de télécommunications militaires Syracuse 4 ; en quelque sorte, les yeux, les oreilles et le porte-voix de la défense française dans l’espace.

CSO : les yeux

En 1995 est mis en orbite le premier satellite militaire d’observation optique européen. Il est français et s’appelle Hélios 1. Avec lui, les armées françaises accèdent à l’imagerie spatiale à haute résolution. Les deux Hélios 1 furent remplacés, au milieu des années 2000, par deux Hélios 2 aux performances accrues.

La relève de la famille Helios en orbite est assurée depuis décembre 2018 par le programme CSO (pour composante spatiale otique) qui prévoit trois satellites identiques évoluant sur une orbite polaire héliosynchrone ; deux à 800 kilomètres pour la mission de reconnaissance et un à 480 kilomètres pour la mission d’identification permettant l’accès à des informations plus précises. Les deux premiers CSO sont opérationnels, le troisième le sera en 2023.

CSO ouvre l’accès à une qualité d’image visible et infrarouge sans équivalent en Europe. Des innovations technologiques appliquées à son miroir de grand diamètre et ses plans focaux permettent ainsi d’acquérir des images couleur en extrêmement haute résolution, autrement dit des images qui permettent non seulement de détecter des éléments d’intérêt, mais aussi d’en comprendre la nature et de les identifier. Ainsi, avec CSO, il devient possible de distinguer si un individu est armé ou les détails d’un système d’armes.

Grâce à sa capacité infrarouge, qui capte la signature thermique des scènes observées, l’instrument de CSO permet également la prise de vues nocturnes à un niveau de performances sans commune mesure avec celui obtenu avec Hélios 2.

Mais pour un militaire, voir, caractériser et identifier n’est pas suffisant en soi. Il s’agit également de géolocaliser, avec la meilleure précision possible, les objets observés et, de ce point de vue, la performance obtenue par CSO lui permet de répondre aux exigences militaires les plus élevées. Avec CSO, le recueil de renseignements depuis l’espace fait non seulement un bond qualitatif considérable en avant, grâce aux très hautes performances des satellites, mais il se renforce aussi en termes de volume d’informations obtenues et de réactivité. Comparé à la génération précédente, on dispose ainsi de beaucoup plus d’images livrées beaucoup plus vite.

Dans ce programme, l’État et l’industrie spatiale française ont su unir leurs talents pour réaliser un système au meilleur niveau mondial. La Direction générale de l’armement (DGA) en a assuré la direction, assistée par le Centre national d’études spatiales (CNES) auquel elle a délégué la maîtrise d’ouvrage de la réalisation des satellites et du segment sol de mission, tandis que l’industrie nationale a aussi su répondre aux défis technologiques du programme.

CERES : les oreilles

Pour certains, Cérès est la déesse romaine des moissons et de la fertilité ; pour les militaires français, ce nom évoque surtout un système de renseignement spatial.

En effet, depuis novembre 2021, évoluent en orbite les trois satellites CERES (pour CapacitÉ de Renseignement Électromagnétique Spatiale). La constellation CERES permet de détecter, de caractériser et de localiser avec précision des signaux électromagnétiques émis par des radars ou des systèmes de communication. Le système couvre une large gamme de fréquences et permet de revisiter chaque jour les émetteurs détectés.

Avec CERES, les militaires français peuvent ainsi surveiller le spectre électromagnétique aux fins d’élaboration d’un ordre de bataille ennemi ou de préparation de mesures de guerre électronique ; ils peuvent également surveiller de manière précise des cibles potentielles. Premier du genre en Europe, le système CERES est l’héritier de 25 années d’effort national dans le domaine de l’écoute électromagnétique depuis l’espace et capitalise sur les acquis d’une série de démonstrateurs qui ont permis de valider les technologies embarquées sur CERES.

Dans les années 1990, les démonstrateurs Cerise et Clémentine ont d’abord permis de valider la faisabilité de la détection d’un signal électromagnétique depuis l’espace, puis les démonstrateurs Essaim dans les années 2000 et Elisa dans les années 2010 ont permis de valider le principe d’une localisation d’un émetteur au sol au travers du vol en formation.

C’est précisément par cette technique que les trois satellites CERES déterminent la position d’un émetteur à la surface du globe. Celle-ci sera d’autant plus précise que la tenue de position des satellites sera rigoureuse. C’est là que le savoir-faire des équipes du CNES, qui assurent le maintien en orbite de CERES, est mis à contribution. Avec les démonstrateurs Essaim et Elisa, les précurseurs de CERES, ces équipes ont mis au point, puis affiné, une technique pour constituer une formation de satellites et la maintenir dans la durée avec précision et efficience.

Syracuse : le porte-voix

Depuis une quarantaine d’années, plusieurs générations de satellites de télécommunications ont apporté aux armées françaises une capacité de communication à très longue élongation. Les systèmes Syracuse 1 à 3 se sont ainsi succédé, et Syracuse 4 est actuellement mis en place. Avec ce système aux performances décuplées, l’ambition est de répondre à l’augmentation des besoins en débit des armées liée à la numérisation croissante du champ de bataille, et d’apporter un service à de nouveaux utilisateurs comme des aéronefs ou des véhicules en mouvement.

À cette fin, outre sa très forte résistance au brouillage et ses capacités de communication en bande X, Syracuse 4 fournit de nouvelles capacités en bande Ka militaire. Ce nouveau système tire pleinement profit de la dynamique du secteur civil commercial, où nos industriels sont particulièrement bien placés, en s’appuyant sur les innovations les plus prometteuses en matière de technologie numérique. Le premier satellite Syracuse 4 est en place sur l’orbite géostationnaire et sera rejoint en 2023 par une seconde plate-forme.

Vers une nouvelle ère

« Savoir pour prévoir afin de pouvoir » ; la formule est d’Auguste Comte et lie opportunément dans une suite logique trois verbes essentiels à l’art militaire. Dans ce domaine, plus que dans tout autre, ceux-ci ne sauraient aujourd’hui se conjuguer sans l’apport de capacités spatiales.

La défense française l’a bien compris et s’est engagée depuis quelques années dans le remplacement de ses systèmes spatiaux de renseignement et de télécommunications. Avec CSO, CERES et Syracuse 4, elle dispose désormais de capacités au meilleur niveau. D’ores et déjà, elle prépare cependant avec le CNES et l’industrie la génération suivante qui est attendue au début de la prochaine décennie. Iris, Céleste et Syracuse 4C ouvriront alors une nouvelle ère.



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