95/09/2022 Le cosmisme russe

Beaucoup d’Européens se demandent comment la Russie contemporaine peut développer de nouvelles technologies révolutionnaires, telles que le missile hypersonique « intelligent » Zircon, tout en restant en profondeur fidèle au refus d’une science se voulant transhumaniste ou post-humaine

On peut trouver la réponse à cette question dans une philosophie spiritualiste russe traditionnelle nommée le cosmisme. Vladimir Poutine qui en touts circonstances multiplie les signe de croix ne se réfère pas au catholicisme romain, mais au cosmisme russe.;.

Le numéro de novembre 2020 de la revue du Club d’Izborsk vise à démontrer l’opposition entre cosmisme et science transhumaniste. Le transhumanisme y est présenté comme le prolongement du progressisme évolutionniste, visant à émanciper l’individu des contraintes de la nature humaine par son hybridation avec la machine. Le cosmisme, au contraire, est décrit comme une quête eschatologique de spiritualisation de l’humanité, guidée par une interprétation littérale des promesses bibliques de résurrection.

Si les auteurs russes publiés par le du Club d’Izborsk critiquent la foi scientiste dans l’amélioration technique de l’homme, ils refusent aussi la technophobie bioconservatrice ou écologiste. Le cosmisme leur sert ainsi de fondement à une idéologie de synthèse qu’ils intitulent « traditionalisme technocratique », et qui allie modernité technologique et conservatisme religieux.

Cette idéologie permet de retrouver les héritages de l’histoire russe en revendiquant à la fois la puissance technologique et industrielle de l’Union soviétique et les valeurs traditionnelles orthodoxes de la Russie tsariste. Plus encore, le président du Club d’Izborsk, Aleksandr Prokhanov, écrivain et rédacteur en chef du journal de droite Zavtra, emploie la formule « cosmisme-léninisme » pour soutenir que le sens profond de l’utopisme industrialiste de Lénine émanait de la « doctrine des cosmistes russes » et la prolongeait. La réinvention de l’héritage cosmiste produit ainsi un récit national unifié qui répond à la volonté du régime de Vladimir Poutine d’oblitérer les conflits mémoriels en affirmant l’« indivisibilité » et la « continuité » de l’histoire russe.

Par ailleurs, le cosmisme est promu par les membres du Club d’Izborsk comme fondement d’un « nouveau projet global de développement alternatif que la Russie pourrait exprimer et proposer ». Le mariage de la science moderne et du traditionalisme politique vise ici à contredire les théories occidentales classiques de la modernisation, qui prévoient que le développement économique entraîne la convergence des sociétés vers un même modèle politique de démocratie libérale. À contre-courant du libertarianisme et du cosmopolitisme qu’ils attribuent à la Silicon Valley, les idéologues du Club font l’apologie de la modernisation stalinienne, emmenée par un État autoritaire et une économie dirigiste et collectiviste.

En remplacement de l’idéal déchu de la société bolchevique, le cosmisme permet de renouveler une conception impérialiste et messianiste de la finalité de la science. Les grands projets scientifiques promus par le Club (exploration spatiale et sous-marine, développement de l’Arctique, recherche sur l’amélioration des capacités humaines) ont ici partie liée avec la défense de la « civilisation » russe et de sa « sécurité spirituelle ». La science devient ainsi le vecteur de réalisation du « rêve russe », qui doit s’exporter et se substituer au rêve américain en opposant au transhumanisme les « idéaux du cosmisme russe » et d’une « science spirituelle ». Le Club d’Izborsk est inséré dans des réseaux de pouvoir influents qui lui permettent de propager ses idées. En juillet 2019, le président du Club Aleksandr Prokhanov était ainsi invité au Parlement pour présenter son film « La Russie – nation du rêve », dans lequel il promouvait sa vision d’une mythologie nationale scientifique et spirituelle.

Le Club d’Izborsk est également proche de figures clés des élites conservatrices – l’oligarque monarchiste Konstantin Malofeev ou encore Dmitri Rogozine, le directeur de l’Agence spatiale Roscosmos. Enfin, il a ses entrées au cœur du complexe militaro-industriel. Témoin de ces liens, un bombardier stratégique porteur de missiles Tupolev Tu95-MC fut baptisé du nom du Club, « Izborsk », en 2014.

En outre, les références au cosmisme imprègnent les discours des plus hautes autorités. Valeri Zorkine, le président de la Cour constitutionnelle, citait récemment un fervent propagateur du cosmisme, Arseni Gulyga (1921-1996), pour inciter à élargir le sens de la destinée commune du peuple russe, inscrite dans le préambule de la Constitution, à une signification globale tournée vers le « salut universel ».

Le cosmisme s’érige ainsi en mythologie nationale qui répond aux deux impératifs du régime russe actuel : la course à la puissance et la définition d’un imaginaire politique alternatif à la modernité occidentale.

Référence

Merci à The Conversation
https://theconversation.com/le-cosmisme-une-mythologie-nationale-russe-contre-le-transhumanisme-

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