Cuba sans Fidel

4 juin 2006 Cuba sans Fidel

À Santiago de Cuba, la désillusion et  » l’épuisement  » face à la menace d’une invasion

Tandis que point le risque d’une invasion américaine, les difficultés quotidiennes s’accumulent pour les Cubains. Les pénuries atteignent une ampleur inégalée, accrues par la fin de l’acheminement du pétrole mexicain et vénézuélien. Alors que le gouvernement cherche à entretenir la flamme révolutionnaire, afin de mobiliser les Cubains en cas d’attaque américaine, c’est la désillusion qui prédomine. Elle est particulièrement forte dans l’Oriente cubain, au coeur des soulèvements de ces deux derniers siècles.

« Les jeunes générations ne s’intéressent pas à l’histoire ». Assoupi sur sa chaise, le visage buriné, les joues creuses, Miguelito (« petit Miguel ») médite. L’instant présent lui paraît lugubre, et il préfère se réfugier dans le passé ; à l’évocation de l’histoire cubaine, ses yeux s’illuminent.

Les premières heures de la nuit ont plongé Santiago dans une certaine torpeur, qui dissipe les tensions du jour. En cette fin d’avril, elles sont davantage liées aux difficultés matérielles qu’au risque d’invasion. « Tantôt Donald Trump menace d’attaquer, des rumeurs d’avions circulant aux alentours de l’île apparaissent, et une atmosphère électrique se répand. Tantôt les négociations semblent progresser, et la normalité revient aussitôt. Cette oscillation est épuisante ».

Le passé comme refuge

La casa de la cultura (« maison de la culture ») dans laquelle nous parle Miguelito est plongée dans une lueur tamisée. Cette institution dispense des cours de musique, de danse ou de littérature, pris en charge par l’Etat – même si quelques entorses au principe de gratuité ont été consenties en contexte de crise, comme nous allions le découvrir. Quelques lampes, vacillantes, éclairent les colonnes rectangulaires qui quadrillent la cour intérieure. Au plafond, une béance : « le dernier ouragan, “Melissa”, a provoqué de nombreux dommages en octobre dernier ; celui-là n’a pas été réparé ».

Miguelito évoque l’histoire du bâtiment. Avant la révolution, il était le siège d’un club de « mulâtres » (métisses). Si aucune discrimination légale n’existait sur l’île, une ségrégation de fait était tolérée. « Les gens comme moi se réunissaient dans cet endroit continue-t-il, rieur. Les Blancs bénéficiaient d’un bâtiment plus imposant, dans les quartiers chics de la ville. Les Noirs se contentaient d’un lieu plus modeste ».

Ces distinctions liées à la couleur de la peau ont disparu avec la révolution de 1959. « Une génération entière en a bénéficié. J’en fais partie ». Silencieux jusqu’alors, son interlocuteur abonde. Juan est instructeur ; il forme les professeurs de musique de la casa de la cultura. « L’Oriente cubain est le cœur révolutionnaire de l’île [l’Oriente comprend les provinces de Las Tunas, Granma, Holguín, Santiago de Cuba et Guantánamo NDLR]. C’est de l’Oriente qu’a surgi la “guerre des dix ans” (1868-1878), premier soulèvement national contre l’empire espagnol. C’est de l’Oriente que vient la “guerre de 1895”, à l’issue de laquelle Cuba a conquis son indépendance. C’est en Oriente que l’on trouvait les forces vives des insurgés contre le régime de Fulgencio Batista » [qui aboutit à la prise de pouvoir de Fidel Castro NDLR].

À lire aussi…La Havane, abandonnée face à l’embargo le plus dur de son hi…

Laisser un commentaire