Dossier

Alexandre Douguine, de l’eurasisme à la guerre en Ukraine Parcours d’un ultranationaliste russe


par Stéphane François & Adrien Nonjon , le 1er octobre 2024

 Intellectuel russe influent et figure clé du néo-eurasisme, Alexandre Douguine prône une alliance entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques contre l’Occident. Son aura, bien que limitée politiquement, a marqué des courants conservateurs et nationalistes en Russie et certains cercles proches du pouvoir.

Jusqu’alors suspendus par la modération du réseau social, les comptes Twitter d’Alexandre Douguine sont réactivés au cours de l’été 2023, à la suite du rachat du réseau social par le milliardaire Elon Musk. Partiellement connu en Russie, il est pourtant l’une des figures les importantes de l’extrême droite internationale. Militant nationaliste dans les années 1980 et 1990, il a été membre, entre 1987 et 1989, du groupe russe « Pamiat », nationaliste, orthodoxe et antisémite, avant de fonder avec l’écrivain Édouard Limonov le Parti national-bolchevique dont il a été l’un des responsables de 1994 à 1998. Il est désormais le principal théoricien d’un traditionalisme-révolutionnaire russe reposant sur l’affirmation de l’idéologie « eurasiste » selon laquelle la Russie et la civilisation slave (incluant les pays voisins) constitueraient une entité civilisationnelle et géographique (continentale) absolument distincte de l’Europe comme de l’Asie.

Ce traditionalisme véhicule le rejet violent de l’Occident et de ses valeurs libérales (« le mondialisme » et « l’idéologie des droits de l’Homme »), l’antiaméricanisme, ainsi que l’antisionisme et l’antisémitisme (les juifs étant accusés d’avoir été à l’origine de la chute de l’URSS) [1].

Partisan d’un anéantissement total de l’Ukraine qu’il considère comme une nation inexistante, il soutient ardemment l’invasion russe de février 2022.

Le 20 août 2022, près de Moscou, sa fille Daria Douguina meurt dans un attentat qui aurait été autorisé par le gouvernement ukrainien selon le New York Times du 5 octobre 2022. À ce jour, l’enquête est toujours en cours. Pourquoi cibler Alexandre Douguine ? La question se pose au regard de l’image que certains pouvaient avoir du personnage. Douguine était, par ailleurs, régulièrement soupçonné d’être un conseiller occulte de Vladimir Poutine. Son influence à Moscou est-elle aussi décisive qu’on le dit, notamment dans l’entreprise de justification idéologique de la guerre contre l’Ukraine ? Et qu’en est-il de son influence réelle dans les réseaux de l’extrême droite européenne et internationale ?

Un intellectuel d’extrême droite, entre géopolitique et ésotérisme

Alexandre Douguine est né en 1962 à Moscou, au sein d’une famille soviétique modeste profondément liée au système soviétique [2]. Abandonné par sa famille, il a traversé une crise existentielle profonde dans les années 1970, qu’il décrit comme une « maladie du chamane » ou une « psychose de puberté » [3]. Se détachant de son milieu d’origine, Alexandre Douguine intègre le Cercle Iujinskii, où il se lie avec le dissident underground Iuri Mamleev [4]. En côtoyant des membres influents tels que le poète occultiste Evgueni Golovin et le philosophe islamiste Geïdan Djamal, Douguine se familiarise avec les auteurs traditionalistes comme René Guénon, puis Julius Evola, dont la notion d’« empire organique » laissera une empreinte durable sur sa pensée.

En travailleur assidu, il explore avidement les bibliothèques soviétiques, manifestant un intérêt particulier pour les auteurs de la Révolution Conservatrice allemande, relativement faciles d’accès malgré la censure. Bien que son initiation à des œuvres telles que celles de Karl Haushofer (1869-1946) soit initialement motivée par la recherche de principes ésotériques, les idéaux de la « Troisième voie » élaborés par Moeller van Der Bruck (1876-1925) ou Ernst Niekish (1889-1967) deviennent des piliers majeurs de la pensée de Douguine bien qu’il n’en fasse qu’une lecture partielle [5].

Il porte également son intérêt vers les théories eurasistes développée dans les années 1920 par les intellectuels de l’émigration russe (comme Troubetskoï (1890-1938) ou Nicolas Berdaïev (1874-1948). Quand bien même Douguine se ferait le chantre d’une vision revisitée de leurs théories, il reste très influencé par le modèle impérialiste des Tsars et par les idées slavophiles de l’Église orthodoxe (il fait partie des « vieux-croyants », une tendance ultra-traditionaliste schismatique de l’orthodoxie russe) [6].

Outre le paysage intellectuel russo-allemand des années 1920-1930, Alexandre Douguine est enfin fasciné – au même titre que d’autres dissidents comme Alexandre Prokhanov ou Sergeï Kourguinian qui tentent de l’imiter – par la Nouvelle Droite française des années 1970. Enclin à travailler avec ce mouvement qui représente une formidable opportunité pour rompre en Russie avec l’archaïsme de la vieille droite et revenir à un système impérial ou slavophile modernisé, Alexandre Douguine effectue en 1989 un premier voyage en Europe occidentale qui le conduit à rencontrer plusieurs cadres de la Nouvelle Droite. Ces rencontres lui permettent d’étendre sa renommée mais aussi de diversifier encore plus ses références intellectuelles.

Ainsi, Douguine emprunte également aux thèses « nationales européennes » d’idéologues occidentaux tels que le Belge Jean-François Thiriart (1922-1992), promoteur d’une « Grande Europe » de Reykjavík à Vladivostok, très hostile aux États-Unis et à Israël, et favorable à une alliance avec le monde arabe.

Douguine a synthétisé, au sein d’une pensée complexe et parfois déroutante, des éléments hétérogènes allant de l’ésotérisme (doctrine mystique postulant l’existence d’un discours crypté accessible aux seuls initiés) à la théorie politique, en passant par la géopolitique et la philosophie. Comme énoncé plus tôt, on y retrouve des références au concept d’empire comme des éléments de métaphysique, des emprunts à plusieurs penseurs et géopoliticiens révolutionnaires-conservateurs allemands auxquels s’ajoutent le juriste et philosophe Carl Schmitt (1888-1985) ou encore le philosophe Martin Heidegger (1889-1976). Ses références à des intellectuels « ésotéristes » proviennent du poète et philosophe italien Julius Evola (1898-1974) dont il reprend l’antisémitisme et la dénonciation d’un complot sioniste international, ou encore les écrivains français René Guénon (1886-1951) et Jean Parvulesco (1928-2010), sans compter l’occultiste Aleister Crowley (1875-1947) et l’archéologue völkisch germano-néerlandais Herman Wirth (1885-1981), le fondateur de l’Ahnenerbe Institut aux côtés de Himmler et de Darré, dont il publie une étude critique du mythe de l’Hyperborée.

Cette synthèse doctrinale, pour le moins originale, a fortement intéressé, dès les années 1990, différentes tendances de la droite radicale européenne. Douguine lui-même n’a d’ailleurs jamais fait mystère de son appartenance au courant identitaire européen et de ses accointances avec la Nouvelle Droite. Intervenant, en 1991, lors du XXIVe colloque du Groupe de Recherches et d’Études de la Civilisation européenne (GRECE), principale organisation de la Nouvelle Droite, il avait alors clairement revendiqué cette structuration idéologique.

Les rapports avec l’extrême droite ouest-européenne sont dans les deux sens : en effet, celle-ci n’hésite pas à se réclamer de lui, de ses thèmes et de ses thèses. Douguine lui offre en effet une forme de respectabilité académique, une crédibilité intellectuelle russe à laquelle elle se montre sensible (en particulier en France), ainsi qu’une référence idéologique et un porte-voix des plus efficaces. En l’intégrant à ses sources d’inspiration, comme l’ont fait la Nouvelle droite, le nationaliste-révolutionnaire Christian Bouchet, Alain Soral et aujourd’hui l’afrocentriste Kemi Seba, elle entend ainsi capter ce qu’elle perçoit à la fois comme un prestige historique (l’héritage de la tradition russe) et comme un horizon politique (le modèle autoritaire anti-libéral).

Logiquement, en raison de ce type d’inspirations, Douguine aurait dû rester un intellectuel marginal, mais les circonstances politiques (la fin de l’URSS et le déclassement de la Russie sur la scène internationale qui a suivi) lui ont permis de se retrouver en phase avec la réécriture de l’histoire russe opérée par les nationalistes à partir des années 1990.

Les premières expériences politiques

Docteur en histoire des sciences et en science politique à partir du début des années 2000, Douguine est depuis plus d’une dizaine d’année un intellectuel atypique, auteur d’une œuvre qui ne l’est pas moins, marquée par l’eurasisme – on l’a dit – mais aussi un activiste politique chevronné quand bien même celui-ci appartiendrait aux franges les plus radicales et marginales de l’échiquier politique russe. Écrivain mondain qui a été témoin de la Guerre froide et jeune érudit en quête de reconnaissance durant la Perestroïka, il semblait improbable qu’Edward Limonov et Alexandre Douguine se croisent un jour et embarquent ensemble dans une aventure politique qui redéfinirait les paradigmes de la « troisième voie » russe. Alors que l’opposition nationale-patriote lutte pour s’affirmer dans la Russie des années 1990, leurs échecs respectifs dans ce milieu les rapprochent étonnamment. De retour en Russie depuis 1990, Limonov n’arrive pas à s’imposer comme une figure politique majeure au sein du Parti Communiste de la Fédération de Russie dirigé par Guennadi Ziouganov, ni au sein des libéraux-démocrates de Vladimir Jirinovski, où il avait l’intention de créer un mouvement de jeunesse. En tant que membre de l’organisation nationaliste Pamiat, Alexandre Douguine peine à faire valoir ses idées qui sont largement méprisées et incomprises par cette organisation. Étant incapables de participer aux différentes tentatives de coalition des nationalistes patriotes, telles que le Front Natsional’nogo Spasenija (Front du salut national), les deux hommes finissent par se rencontrer en 1992. Déçus par une opposition incapable de se structurer autour d’une idéologie commune, leur rencontre marque le début d’une collaboration politique inattendue [7]. Alexandre Douguine et Edward Limonov entreprennent la création d’un mouvement novateur ayant pour but de répondre aux exigences d’une période d’instabilité politique qu’ils jugent propice à la révolution.

Souhaitant faire table rase du passé sous toutes ses formes, qu’il soit nationaliste ou communiste au sens classique, l’idéologie du PNB est d’abord arcboutée autour du principe « d’homme nouveau ». Ce principe affirmé par Alexandre Douguine dans un article intitulé « Novye protiv starykh » (le nouveau contre l’ancien), cherche en effet à asseoir en Russie une nouvelle « contre élite » intellectuelle radicale animée par des principes historiques, politiques et littéraires communs. Développées dans son ouvrage de 1992 Distsiplinarnyi sanatorii (Le Grand Hospice Occidental) puis plus tard en 2003 dans Drugaja Rossija (L’Autre Russie), les positions tercéristes [8] d’Edward Limonov s’attachent à montrer que le modèle soviétique d’antan n’était en aucun cas différent du système capitaliste. Inspiré par George Orwell et le rétrofuturisme libertaire [9], l’auteur se refuse à s’inscrire dans ce clivage considéré comme moralisateur et liberticide :

Le national-bolchevique est la personne qui apportera la mort à la droite radicale et à la gauche radicale. Le national-bolchevique est leur relève dialectique, et leur négation… Le national-bolchevique est une personne qui déteste le système, et ses mensonges, son aliénation, son conformisme, et la stupidité, mais il est capable de s’y plonger, de l’assimiler, puis de la détruire de l’intérieur. C’est une personne qui aime le paradoxe […] ; la discipline et la liberté, la spontanéité et le calcul, l’érudition et l’inspiration. Il est contre le dogme, mais pour l’autorité ; il est contre les limitations extérieures, mais il est capable d’une stricte maîtrise de soi… [10]

Si Edward Limonov pose en effet les premières bases des orientations politiques et géopolitiques du PNB, ces dernières sont surtout le fruit d’Alexandre Douguine qui y introduit les idées eurasistes. Ainsi, par le biais du mythe scythe qui prêterait aux Slaves des origines idéalisées issues de ce peuple [11], Douguine entend justifier par la barbarie de ce peuple l’essence révolutionnaire-conservatrice du peuple russe et l’affirmation d’un « monde nouveau » par le peuple russe seul, mais aussi le principe de solidarité immanente entre les communautés. Dans son premier programme de 1994, le PNB prétend dès lors que « le caractère russe n’est pas déterminé en fonction du sang ou de la croyance », mais par son désir de « verser son sang et celui d’autres personnes au seul nom de la Russie ». Outre l’eurasisme, Alexandre Douguine intègre à la pensée nationale-bolchévique russe une dimension eschatologique et millénariste de la « troisième Rome » [12]. Imprégnée de certains textes de Karl Popper, de Mikhaïl Argusky, de Nikolaï Ustrialov et du mysticisme orthodoxe [13], Alexandre Douguine fait du national-bolchévisme un seul et même continuum nationaliste, messianique, réactionnaire, organique et populaire, mais aussi une « méthode spirituelle » et une « superidéologie commune à tous les ennemis de la société ouverte » [14] qui a pu et doit sauver la Russie en temps de crise.

En désaccord sur la direction que doit prendre le parti, Alexandre Douguine et Edward Limonov finissent par interrompre leur collaboration en 1998. Bien que revendiquant tout deux l’appellation « national-bolchévique », les deux hommes ne l’utilisent plus de la même façon. Pour Edward Limonov, cette étiquette lui sert avant tout de marque de fabrique pour légitimer son rôle d’opposant radical au régime poutinien et maintenir son mouvement à flot [15]. Beaucoup plus fidèle aux principes de révolution conservatrice, Alexandre Douguine continue de défendre l’idée de « Troisième Voie » à travers ses écrits néo-eurasistes tout en essayant de pénétrer les sphères les plus hautes du pouvoir.

Une conception manichéenne de la géopolitique

Au début des années 2000, il se rapproche ainsi de Vladimir Poutine, alors nouveau président de la Fédération de Russie. Optant pour la stratégie de la respectabilité publique, il fonde en 2001, avec la frange nationaliste-révolutionnaire et vieille croyante du Parti national-bolchevique, le parti politique « Eurasia » [16], qui devient en 2003 le « Mouvement eurasiste international », prônant la mise en place d’une « Union eurasienne » de Moscou à Pékin, via Téhéran. Parallèlement, Douguine crée et prend la tête du « Centre d’études conservatrices » de l’Université d’État Lomonosov de Moscou. Il demeure toutefois proche de l’extrême droite ouest-européenne (en particulier des réseaux de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist et des nationalistes-révolutionnaires autour de Christian Bouchet), au sein de laquelle il a su nouer des liens forts dès le début des années 1990 et qui, depuis lors, n’a jamais cessé de le reconnaître comme l’un des siens [17].

À la fin des années 1990 et dans les années 2000, professeur de géopolitique et de sociologie à l’Université Lomonosov, Alexandre Douguine profite de sa position académique pour conceptualiser et diffuser sa doctrine, qu’il expose notamment dans son principal ouvrage, Fondamentaux de géopolitique – L’avenir géopolitique de la Russie. Publié en 1997, ce livre est rapidement devenu un classique de la géopolitique post-soviétique, très lu parmi les élites militaires et diplomatiques russes. Tirant parti de cette visibilité et réputation nouvelles à Moscou, Douguine devient le conseiller de plusieurs leaders politiques nationalistes ou nationaux-communistes. À partir de 1998, il conseille la Présidence de la Douma pour les questions stratégiques et géopolitiques. De fait, des années durant, son bureau a été situé dans le bâtiment du Parlement russe, lieu stratégique d’influence s’il en est. Il en profite pour attirer plusieurs personnalités politiques importantes au sein de son think tank, le « Conseil supérieur » du « Mouvement eurasiste international » [18], comme le ministre de la Culture Vladimir Sokolov, le vice-ministre des Affaires étrangères Victor Kalyuzhny ou encore Alsambek Aslakhanov, conseiller du président Poutine.

La géopolitique douguinienne est fondée sur la nostalgie de la Russie impériale prérévolutionnaire et sur la défense d’une identité russe orthodoxe présentée comme immémoriale et intangible, totalement hermétique à la culture occidentale « américanisée ». Dès lors, deux grands schémas d’organisation du monde s’affrontent. D’une part, un monde issu de la Guerre froide, unipolaire et américano-centré, qu’il s’agit de combattre. D’autre part, un monde multipolaire structuré par des « États civilisationnels », grands espaces continentaux à la fois puissances autonomes et creusets de civilisation : ces nations y joueraient un rôle régulateur de la mondialisation, contenant la géopolitique de l’ennemi existentiel américain (mais aussi la puissance chinoise) et préservant la diversité des cultures et des modes de vie.

C’est donc en mêlant traditionalisme slavophile, impérialisme antimoderne et nationalisme paneuropéen que Douguine a élaboré son concept central d’« imperium eurasiatique », tout en le lestant d’une dimension mystique et spirituelle. À l’Occident et surtout aux États-Unis (les « Atlantistes »), sa géopolitique très manichéenne entend ainsi opposer un « Troisième empire » ou la « Troisième Rome » que serait Moscou. Dans un tel schéma, l’orthodoxie apparaîtrait comme le rempart du monde russe et de sa tradition face à l’Occident et à sa décadence, incarné notamment par le libéralisme protestant. Il serait d’autant plus nécessaire d’affirmer cet imperium, comme le pensent conjointement Douguine et Poutine, que la Russie serait la cible d’un complot occidental fomenté par Washington et l’OTAN. Le monde serait ainsi entré, à partir de 1991, dans une quatrième guerre mondiale (la Guerre froide ayant été la troisième), guerre multiforme (financière, technologique, culturelle) déclenchée par les États-Unis contre toutes les autres nations. Ces thèses simplistes ont été reprises par le régime et la propagande de Poutine.

Le rejet de l’Occident libéral conduit logiquement Douguine à condamner la démocratie pluraliste (régime de faiblesse selon lui) et à prôner le soutien aux régimes autoritaires. Ainsi, dans un texte publié sur le site nationaliste-révolutionnaire français voxnr, il n’a pas hésité à critiquer violemment la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Paris 2024. Nous le citons intégralement :

L’ouverture des Jeux Olympiques de 2024 à Paris est le jugement dernier sur la civilisation occidentale moderne. L’Occident est maudit, et ceci est axiomatique. Quiconque ne prend pas immédiatement les armes pour détruire cette civilisation satanique, sans précédent dans son impudence, s’en fait le complice.

Mais un autre aspect est également important. Sur ce pôle, il y a l’Occident et son satanisme woke non-dissimulé. Et sur notre pôle, qu’avons-nous ? Quelque chose de légèrement plus décent, l’avant-dernier arrêt, mais sur le même chemin, la même route. Nous avons appuyé très fort sur les freins lorsque notre destination est apparue devant nous, où se tenait la figure géante du Cavalier Blême, entourée par un cortège de pervers libéraux et de monstruosités corporelles approuvées. Mais nous continuons à dériver dans cette direction par inertie et nous ne contestons certainement pas l’étape précédente de notre histoire – sommes-nous même dans le bon train si le terminus sur la route est celui des Jeux Olympiques français de 2024 ? L’Occident est le diable. Et qui sommes-nous ? D’un côté, il nous fait horreur, et il nous rejette de son banquet impie, mais d’un autre coté il est encore à l’intérieur de nous ; nous ne l’avons pas complètement expulsé de nous-mêmes ; le diable se déchaîne dans notre culture, ayant été accepté depuis non pas des décennies mais depuis des siècles.

L’Occident (et donc le diable) commença à pénétrer systématiquement la Russie au XVIIe siècle. Au XIXe siècle les slavophiles le reconnurent et sonnèrent l’alarme. Cela eut un effet mais n’empêcha pas le déclin de se poursuivre. Et maintenant nous commençons seulement à vraiment appuyer sur les freins. Cela ne pourra réussir que si Dieu est avec nous. Rien d’autre ne marchera. Pour cela, la Russie doit s’en remettre entièrement à Dieu ; nous devons devenir Son peuple, Ses fidèles, de vrais chrétiens russes. Nous pouvons seulement prier et combattre. Combattre en priant et prier comme si la mort était imminente, pour la dernière fois.

L’Opération Militaire Spéciale est une guerre contre Satan, contre l’Occident, contre les Jeux Olympiques, où les Titans rebelles du Mont Tartare ont remplacé les dieux et pris leur place. Occidens delenda est. [19]

Ce rejet explique également qu’il promeuve – comme certaines franges de l’extrême droite européenne – une alliance avec le monde musulman. Reprenant à cet égard les thèses de René Guénon, il considère en effet que l’Islam constitue une civilisation authentiquement traditionnelle et antimatérialiste, et par là même un rempart supplémentaire contre le modèle décadent de la modernité politique. C’est là aussi une idée que l’on retrouve chez Poutine. Mais Douguine va plus loin : dès les années 1990, parallèlement au retour de la pratique orthodoxe, il n’hésite pas à proposer une véritable « islamisation » de la Russie afin de mieux lutter contre l’ « américanisation » du pays sous la présidence de Boris Eltsine. Ce qui ne l’a pas empêché pour autant de soutenir la guerre contre les musulmans de Tchétchénie. Car, s’il n’est pas hostile à l’islam, Douguine rejette le principe d’indépendance des anciennes républiques soviétiques : celles-ci doivent se fondre dans l’empire multiethnique russe. En effet, à l’instar de Poutine, il défend l’idée selon laquelle la Russie impériale serait un État foncièrement multinational et multiethnique, ayant un destin historique commun avec les autres peuples de la région. En lien avec la notion de puissance eurasiatique, il s’agirait donc de ressusciter et consolider cette forme d’État originale.

Douguine, Poutine et l’Ukraine : une mise au point

En cohérence avec sa doctrine géopolitique impériale, Douguine conteste l’indépendance de l’Ukraine. Pour deux raisons principales : d’abord, parce qu’à ses yeux l’Ukraine constitue une composante géographique et stratégique importante de l’Eurasie, reprenant les thèses géopolitiques de Mackinder [20] ; ensuite, parce qu’il estime qu’elle appartient historiquement à la Russie impériale, ce en quoi il rejoint la vision poutinienne [21]. Selon lui, l’Ukraine doit donc naturellement rester dans le monde russe. À compter des années 2000, il n’a cessé de durcir ses positions, considérant par exemple que la « Révolution orange » de 2004 marquait le basculement de Kiev dans le camp atlantiste. Depuis lors, l’Ukraine représenterait une menace pour la Russie – une menace qu’il s’agirait de neutraliser. En réaction, il prône la création d’une « Nouvelle Russie » (Novorossia) dans l’est de l’Ukraine, dépendante de Moscou. Là encore, les conceptions géopolitiques de Douguine convergent avec celles de Poutine. C’est donc logiquement qu’il apporte son soutien résolu à l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022.

En Poutine, Douguine reconnaît un « réaliste pragmatique » d’esprit conservateur, indépendant des partis, s’inspirant de divers courants idéologiques, à commencer par l’eurasisme. Il le considère également comme le seul dirigeant capable de redonner sa puissance à la Russie après la période de déclin postsoviétique. La Russie était devenue l’esclave de l’Occident, vendue à lui par Gorbatchev, Eltsine et les réformateurs libéraux russes. Raison pour laquelle il s’est clairement et activement rallié à lui, adhérant sans réserve à la décision d’envahir l’Ukraine dans le but de l’intégrer à ce nouvel « empire russe » qu’ils rêvent tous deux de créer. Pour autant, Douguine est-il un « proche de Poutine » ? Pas vraiment. Au contraire, il reste aux marges des « écosystèmes idéologiques du Kremlin et a toujours été critiqué par une partie des élites russes » selon Marlène Laruelle [22] :

En Russie même, le statut de Douguine a toujours été complexe. S’il a régulièrement bénéficié de petits financements d’État, il n’a jamais réussi à pénétrer l’establishment politique, ni à occuper des postes officiels dans les institutions étatiques. Les milieux académiques l’ont eux aussi toujours regardé avec défiance, comme un illuminé ésotérique au savoir encyclopédique mais non comme un enseignant-chercheur répondant aux normes de la profession. Douguine a donc navigué entre des périodes de marginalité et de reconnaissance, sous la protection de figures plus puissantes comme Alexandre Prokhanov et ses réseaux dans le monde militaro-industriel, ou Konstantin Malofeev, l’oligarque monarchiste orthodoxe, qui l’a financé pendant des années en le faisant travailler pour ses plateformes, Tsargrad et Katekhon. [23]

Si Douguine connaît bien l’entourage de l’autocrate, il n’a jamais appartenu au cercle de ses intimes ni de ses « conseillers spéciaux ». S’il lui sait gré d’avoir rompu avec l’atlantisme libéral de Boris Eltsine, il considère qu’il n’est qu’un « eurasiste malgré lui ». Douguine n’est donc pas le « cerveau » ni le « guide spirituel » de Poutine, il n’est pas son « Raspoutine » comme certains commentateurs ont pu le fantasmer, lui attribuant une influence politique qu’il n’avait pas à ce point au Kremlin.

Il développe toutefois une stratégie d’influence ouvertement « gramsciste » [24], dans le but de réorienter une partie de l’élite politique et culturelle de la Russie postsoviétique vers une nouvelle utopie impérialiste antioccidentale. Jusqu’à présent, cette stratégie semble avoir porté ses fruits, du moins en partie.

Paradoxalement, la sortie de la marginalité et l’actuel accès de Douguine aux grands médias russes est dû au décès de sa fille. En effet, depuis sa mort en août 2022, devenu un père martyr (et jouant sur cette image) il est régulièrement invité sur les plateaux télévisés les plus mainstreams. De même, intouchable sur le plan intellectuel depuis cette date, il est devenu le « directeur d’un nouveau centre pour les recherches politiques nommé après Ivan Ilyin, le penseur réactionnaire de l’émigration russe, au sein de l’Université d’État des Sciences Humaines, RGGU. Ce poste est une reconnaissance de son statut de “père martyr” mais ressemble plus à un lot de consolation qu’à une intégration officielle dans les milieux académiques. [25] »

Pour Douguine, l’Ukraine ne saurait être que russe. C’est bien la raison pour laquelle il a soutenu l’invasion du 24 février 2022, dès son déclenchement et sans la moindre hésitation. S’il sait gré à Poutine de sa politique, il ne la considère pas pour autant comme une fin en soi. À ses yeux, l’actuel chef de l’État russe est d’abord un agent historique utile qu’il convient dès lors de soutenir avec pragmatisme dans une visée plus globale.

Ce qui n’exclut pas la lucidité : dès septembre 2022, il reconnaissait ainsi qu’une perte des territoires conquis en Ukraine représenterait une catastrophe pour la Russie et signifierait par là même la fin du régime de Poutine. À cet égard, après la défaite de Kherson en novembre 2022, un message attribué à Douguine a circulé sur la messagerie Telegram pour appeler à renverser le président russe. Si ce message s’est révélé un faux, ses auteurs ont toutefois considéré que Douguine représentait un enjeu stratégique tel qu’il justifiait qu’on manipulât ses propos pour en faire un putschiste virtuel. Et, sans vérifier son authenticité, nombre de médias et de chercheurs occidentaux l’ont implicitement jugé assez vraisemblable pour le reprendre à leur tour et le commenter. Quelles que soient ses entrées au Kremlin, Douguine poursuit son propre agenda idéologique et demeure une pièce importante dans l’actuelle partie d’échecs à Moscou.

Dossier(s) :
Persistance de l’Ukraine

par Stéphane François & Adrien Nonjon, le 1er octobre 2024

     


Stéphane François & Adrien Nonjon, « Alexandre Douguine, de l’eurasisme à la guerre en Ukraine . Parcours d’un ultranationaliste russe », La Vie des idées , 1er octobre 2024. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Alexandre-Douguine-de-l-eurasisme-a-la-guerre-en-UkraineNota bene :

À lire aussi

Notes

[1] Sur les idées d’Alexandre Douguine, voir Marlène Laruelle, La Quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Paris, Éditions Pétra, 2007, ainsi que Marlène Laruelle (dir.), Le Rouge et le noir. Extrême droite et nationalisme en Russie, Paris, CNRS Éditions, 2007.

[2] Dans une interview donnée en 2005 à la chercheuse Véra Nikolski, Alexandre Douguine rapporte que son père était agent du KGB et que ses grands-parents étaient employés dans les forces spéciales (grand-père) et au Comité Central du PCUS (grand-mère).

[3] Vera Nikolski, National-Bolchévisme et néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Media Critic, Paris, 2013, p. 194.

[4Ibid.

[5] Marlène Laruelle, La quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Paris, Éditions Pétra, 2007.

[6] Le slavophilisme est un courant de pensée nationaliste slave né au XIXe siècle, fondé sur la défense de valeurs et d’institutions considérées comme propres au «  génie russe  » (comme l’Église orthodoxe) et sur le rejet des influences de l’Europe occidentale (rationalisme, individualisme, progrès technique).

[7] À titre d’exemple Alexandre Sterligov et Guennadi Ziouganov avaient forgé ensemble un troisième c’est-à-dire une alternative à la fois à l’«  internationalisme communiste  » et démocratie cosmopolite.

[8] Le tercérisme, de «  troisième voie  », renvoie à l’idéologie qu’il existerait une tierce voie entre le capitalisme et le communisme. Ici, le tercérisme peut être compris comme un nationalisme-révolutionnaire, une variante de « gauche » du néofascisme.

[9] Andreï Rogatchevski, ”Othering Russia : Eduard Limonov’s Retrofuturistic (Anti-)Utopia”, in Mikhaïl Suslov & Per-Arne Bodin (eds) The Post-Soviet politics of Utopia:language, fiction and fantasy in modern Russia, Londres, Bloomsburry Publishing, 2020.

[10Ibid.

[11] Alexandre Douguine, Les Templiers du prolétariat, Nantes, Ars Magna, 2020. Voir : Marlène Laruelle, Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXe siècle, Paris, CNRS, 2005.

[12Ibid.

[13Ibid., p. 85.

[14Ibid., p. 16.

[15] Délaissé de plus en plus par ses fidèles, le PNB rejoint la coalition libérale en 2006. Interdit en 2007, le parti se reforme sous le nom l’Autre Russie. Il y milite pour la défense des minorités russes à travers le monde post-soviétique et apporte son soutien à différents mouvements séparatistes.

[16] Il reprend d’ailleurs le programme géopolitique du Parti national-bolchevique.

[17] Sur les liens entre Douguine et l’extrême droite française, voir Stéphane François, La Nouvelle Droite et ses dissidences. Identité, écologie et paganisme, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021 (en particulier le chapitre «  Alexandre Douguine et la Nouvelle Droite  », pp. 185-199).

[18] Cette structure dispose d’un site : geopolitika.eu.

[19] Alexandre Douguine, «  Les Jeux Olympiques sataniques  », www.voxnr.fr, 27 juillet 2024. Consulté le 07/09/2024.

[20] Halford John Mackinder (1861-1947) est un géographe britannique. En 1904, il développe l’idée lors d’une conférence intitulée «  Le Pivot géographique de l’histoire  » que l’Europe de l’Est et l’Asie seraient le cœur du monde (le «  heartland  »), c’est-à-dire le centre stratégique du monde, résultat du déclin relatif de la mer comme lieu de pouvoir par rapport à la terre.

[21] Nicolas Werth, Poutine, historien en chef, Paris, Gallimard, «  Tracts  », 2022.

[22] Marlène Laruelle, «  Tuer pour des idées : la doctrine Douguine sur la guerre en Ukraine  », Le grand continent, consulté le 08/09/2024.

[23Ibid.

[24] Du philosophe communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), théoricien du combat culturel – idée reprise par l’extrême droite européenne dans les années 1970.

[25] Marlène Laruelle, «  Tuer pour des idées : la doctrine Douguine sur la guerre en Ukraine  »,art. cit.

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10/01/2025 Un premier ordinateur quantique pouvant automatiquement corriger ses erreurs




Chacun sait que les ordinateurs quantiques, malgré leurs performances exceptionnelles, ne peuvent encore être utilisés en pratique car ils font trop d’erreurs. Cela tient au fait que leurs composants, les qubits, s’échauffent trop et adoptent des états erronés avant mémé le début d’un calcul. Il faudrait pour éviter cela les refroidir suffisamment lors de toute opération.

Simone Gasparinetti et son équipe de la Chalmers University of Technology en Suède ont chargé de ce travail un «  réfrigérateur quantique » autonome.. Ils ont construit pour cela un ensemble de deux qubits et d’un « qutrit » en utilisant de petits circuits supraconducteurs. Un qutrit peut mémoriser plus d’information qu’un qubit.

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Qutrit

Dans leur système, le qutrit et l’un des qubits peuvent constituer un minuscule réfrigérateur capable de réfrigérer automatiquement le deuxième qubit, lequel reste disponible pour des calculs quantiques. Ainsi le taux d’erreur du nouveau dispositif tombait à 99,97 % alors qu’il était de 99,8 % habituellement.

Selon  Nicole Yunger Halpern du National Institute of Standards and Technology du Maryland, qui avait participé au projet, il s’agit d’un bon exemple de la façon dont des systèmes relevant de la thermodynamique classique pourraient être utilisables dans le monde quantique sans exiger des refontes complètes.

Les machines thermodynamiques avaient complètement transformé leur époque. On ne peut en dire autant aujourd’hui des machines quantiques. Il est donc urgent aujourd’hui de réaliser des machines relevant de la physique quantique qui soient utilisables pratiquement. A cette fin le réfrigérateur quantique autonome proposé par l’équipe de la Chalmers University of Technology paraît intéressant.

Ceux-ci disent qu’ils réfléchissent déjà à la mise au point d’une  quantum clock autonome ou d’un calculateur quantique dont certaines fonctions seraient déclenchées par des différences de température

Référence

Nature Physics DOI: 10.1038/s41567-024-02708-5

09/01/2025. Les ordinateurs quantiques et la confidentialité des données

La disponibilité d’ordinateurs quantiques envisagée pour les années 2030 oblige à prévoir dès à présent l’impossibilité où nous serons de protéger par les méthodes actuelles de chiffrement nos communications et données numérisées.

Nos sociétés communicantes reposent, outre les technologies, sur le principe de la confidentialité des échanges. Ainsi, le chiffrement de nos correspondances assure qu’un tiers ne peut accéder au contenu de nos conversations et données numérisées. Aujourd’hui les clés de chiffrement ont gagné en complexité par rapport à ce qu’elles étaient sous l’Antiquité. Elles sont conçues pour être impossibles à résoudre en un temps raisonnable, compte tenu des ressources informatiques et des connaissances mathématiques » actuelles » selon les termes des experts de l’Agence française de sécurité des systèmes d’information (ANSSI https://cyber.gouv.fr/ ). Ces clefs protègent l’ensemble des communications et des informations numérisées qui sont stockées ou partagées dans les entreprises, les administrations ou les états-majors militaires.

Cependant l’arrivée annoncée d’ordinateurs quantiques fait apparaître le risque de voir ces données devenir lisibles par tous les utilisateurs de tels ordinateurs . Ce serait la fin des secrets scientifiques, technologiques, économiques ou diplomatiques.

Malheureusement rien en France de précis n’est mis en place pour limiter ce risque. En tout cas, rien à la hauteur de ce que peut représenter une remise en cause de nos systèmes de chiffrement actuels. Ceci même si la France s’est dotée en juillet 2023 d’une stratégie nationale pour les technologies quantiques à l’horizon 2030.

C’est sur cette perspective de 2030 que les géants du numérique- comme Google, Amazon, Microsoft ou IBM – se sont accordés pour réaliser un ordinateur quantique réellement opérationnel. Les versions actuelles génèrent encore beaucoup d’erreurs dès lors qu’on augmente leur puissance de calcul.

Pour en savoir plus, voir

France 2030 : stratégie nationale pour les technologies quantiques

Publié le : 06 juil 2023

Les technologies quantiques seront au centre des nombreuses avancées technologiques futures. La France possède les principaux atouts pour s’affirmer dans ce domaine. Une stratégie nationale dans ce domaine doit lui permettre de figurer au premier plan des pays qui maîtrisent ces technologies.

Les technologies quantiques représentent des enjeux de compétitivité et de souveraineté importants, pour lesquels la France doit absolument se doter de capacités technologiques souveraines en transformant nos écosystèmes à ces nouvelles réalités. La puissance des ordinateurs quantiques permettrait par exemple d’avoir de nouveaux outils de simulation et d’optimisation en matière de santé, environnement ou énergie, de prédire finement les propagations épidémiques, d’optimiser le trafic de manière systémique en temps réel, de dépasser la précision de nos horloges atomiques, apporter de nouvelles fonctionnalités de navigation sans satellite, ou encore de casser de manière unilatérale les clefs de chiffrement aujourd’hui inviolables, notamment celles qui sont basées sur le protocole de chiffrement RSA, utilisé par exemple pour nos payements sécurisés par carte bleue. C’est pourquoi il est crucial de se préparer et de bâtir en France les infrastructures, les technologies et les compétences pour garantir notre souveraineté et notre sécurité.  

Les technologies et ordinateurs quantiques confèreront à moyen terme un avantage stratégique certain aux acteurs économiques qui s’en seront saisis. Au regard des enjeux de croissance économique et de souveraineté, et à l’instar des principales grandes puissances mondiales, les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, la France s’est dotée d’une stratégie nationale ambitieuse sur les technologies quantiques avec plus d’un milliard d’euros de financement

Aujourd’hui, la France possède les principaux atouts pour s’imposer comme un compétiteur scientifique et industriel majeur dans les technologies quantiques, notamment grâce au positionnement historique de sa recherche sur différentes briques technologiques clefs, de ses industriels précurseurs et de son écosystème dynamique de startups.

En se fondant sur ces atouts, la stratégie quantique doit permettre à la France d’entrer dans le premier cercle des pays qui maîtrisent les technologies quantiques. Cette stratégie vise à enrichir et affirmer notre capabilité sur le plan scientifique et technologique, mais aussi dans les chaînes de valeur industrielles, le développement du capital humain ou encore l’anticipation des besoins de compétences pour ces marchés, en doublant progressivement le vivier de spécialistes à l’horizon 2025, afin de garantir et pérenniser notre indépendance dans ce domaine technologique qui façonnera le futur.

08/01/2025 La mission Colibri


COLIBRI ou Colibri est un télescope terrestre francomexicain installé à l’Observatoire astronomique national de San Pedro Mártir (Basse-Californie
Mexique). Capable de pointer vers n’importe quelle région du ciel en moins de 20 s, il a pour objectif d’observer les évènements astronomiques transitoires, dont les sursauts gamma.

https://fr.wikipedia.org/wiki/COLIBRI

Ce télescope n’a rien de spectaculaire et son miroir, de 1,30 mètre de diamètre, aurait même de quoi faire sourire, alors que les seuils, de 5 et 10 mètres pour un télescope terrestre, ont été franchis depuis longtemps. Mais la « première lumière », comme on nomme la première image saisie, livrée lors de l’inauguration de Colibri, le 7 septembre, a été un événement. L’intérêt de cet instrument, installé au sein de l’Observatoire astronomique national de San Pedro Martir, au Mexique, est la rapidité exceptionnelle avec laquelle il peut pointer vers un objet astronomique.

Fruit d’une collaboration franco-mexicaine supervisée par le CNRS, avec le soutien du Centre national d’études spatiales, d’Aix-Marseille Université, de l’université nationale autonome du Mexique et du Conseil national de la science et de la technologie du Mexique, Colibri a été développé pour capter les événements astronomiques transitoires, dont la durée peut osciller entre quelques secondes et quelques heures.

Avec ses trois caméras permettant de réaliser simultanément des observations dans le visible et l’infrarouge, son objectif principal est d’ étudier les sursauts gamma. Ces flashs, d’une puissance considérable, renseignent sur l’histoire de l’Univers.

Les sursauts gamma sont des traces d’événements cosmiques aussi brefs que violents, dus à l’explosion d’objets massifs ou à la fusion de deux étoiles à neutrons.

Colibri est robotisé et effectue des observations et des relevés sans intervention humaine, à partir d’un programme d’observation, ce qui augmente sa réactivité et diminue les coûts de fonctionnement. Il a été conçu dans le cadre de la mission spatiale franco-chinoise SVOM, lancée avec succès, le 22 juin, pour scruter les sursauts gamma.

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/06/22/le-satellite-svom-vigie-franco-chinoise-surveillant-le-ciel-violent-a-decolle-de-la-base-de-xichang_6242415_1650684.html

SVOM

SVOM est le nom d’un observatoire spatial franco-chinois qui a décollé samedi 22 juin 2924 de la base de Xichang (Chine) à bord d’une fusée Longue Marche-2C . SVOM signifie Space-based multi-band astronomical Variable Objects Monitor soit « Moniteur multibande basé dans l’espace d’objets astronomiques variables ».Il s’agit d’un instrument de près d’une tonne ayant pour mission de scruter le ciel pour y détecter des sursauts gamma.

La découverte initiale du rayonnement gamma remonte à la guerre froide. En 1963, alors qu’a été signé un traité interdisant les essais nucléaires dans l’atmosphère et dans l’espace, les Américains veulent s’assurer que l’URSS tient parole grâce à des satellites nommés Vela. Ces engins doivent détecter les rayons X et gamma émis lors de l’explosion d’une bombe atomique.

Le 2 juillet 1967, deux de ces sondes observent une bouffée de rayons gamma. Les Américains pensent au départ qu’il s’agit un essai nucléaire russe, mais ils vont se persuader que ces événements ne proviennent pas de la Terre, mais du cosmos.  Au fil des ans, d’autres sursauts gamma sont détectés, mais ce n’est qu’en 1973 que le compte rendu de ces observations est publié et que les astrophysiciens peuvent étudier la question.

Un demi-siècle plus tard, grâce à d’autres satellites (les rayons gamma, absorbés par l’atmosphère, ne sont pas décelables au sol), les chercheurs ont une meilleure idée de ces sursauts souvent venus de très loin. Pour se figurer la violence des phénomènes qu’ils signent, l’astrophysicien Bertrand Cordier donne l’exemple d’une bouffée détectée en 1997 par le satellite BeppoSax et dont on a pu identifier la galaxie hôte, située à… 11,7 milliards d’années-lumière : « L’énergie libérée en quelques secondes était de 1044 joules, alors que l’énergie émise par le Soleil en un an s’élève à environ 1034 joules, soit dix milliards de fois moins ! »

Les astrophysiciens classent les sursauts gamma en deux catégories, les courts – moins de deux secondes – et les longs, qui peuvent durer quelques dizaines de secondes. Les premiers seraient liés à des fusions d’objets très denses (deux étoiles à neutrons ou bien une étoile à neutrons et un trou noir) tandis que les seconds seraient associés à l’effondrement d’étoiles très massives, provoquant la naissance d’un trou noir. Malheureusement ces phénomènes brefs, disparaissent souvent avant qu’on ne les localise.

SVOM

C’est ce défaut qu’entend corriger SVOM, que François Gonzalez, chef du projet de la partie française au Centre national d’études spatiales (CNES), présente comme « une vigie qui attend un phénomène aléatoire dont on ne sait ni où ni quand il va se produire ». En moyenne, SVOM devrait détecter une centaine de sursauts par an. Pour remplir sa mission, le satellite dispose de quatre instruments, deux français et deux chinois, qui opéreront dans différentes longueurs d’onde et avec des champs de vision différents.

Ils permettront en peu de temps d’affiner la position du sursaut, d’en mesurer le spectre et de suivre, grâce à une caméra travaillant dans le domaine de la lumière visible, ce que les chercheurs appellent « l’émission rémanente ».

La mission scientifique de SVOM commencera à l’automne. La part française, qui comporte les deux instruments, un télescope de suivi au sol, cinquante stations de transmission réparties sur toute la planète et des centres au CNES, au CEA et au CNRS, s’élève à 60 millions d’euros. Il s’avère plus difficile de chiffrer la participation chinoise, mais, quelle qu’elle soit, SVOM reste un observatoire à faible coût en comparaison de missions dépassant le milliard d’euros.









07/01/2025 Un nouveau SNA pour la marine russe

Le 27 décembre 2024, le constructeur naval russe Sevmash a remis à la Marine russe le SNA ( Sous-marin Nucléaire d’Attaque), K-564 Arkhangelsk. La cérémonie a eu lieu au chantier naval de Severodvinsk.

 L’Arkhangelsk. appartient à la classe modernisée Projet 885M Yasen-M. La Russie confirme ainsi non seulement les ambitions de Moscou dans le domaine maritime, mais également sa capacité à maintenir une avance technologique dans un contexte de guerre en Ukraine.

C’est le cinquième bâtiment du Projet 885 Yasen et le quatrième construit dans sa version modernisée Projet 885M Yasen-M. La Marine russe prévoit la construction de dix bâtiments du Projet 885 Yasen/885M Yasen-M. Le premier bâtiment de cette classe, le K-560 Severodvinsk, est en service depuis le 17 juin 2014.

  Actuellement, les sous-marins K-560 Severodvinsk, K-561 Kazan et K-564 Arkhangelsk sont en service à la Flotte du Nord. Les SNA K-573 Novossibirsk et K-571 Krasnoyarsk sont en service à la Flotte du Pacifique.

Quatre SNA du Projet 885M Yasen-M : Perm, Oulianovsk, Voronej et Vladivostok, en sont à différents niveaux de construction.

L’Arkhangelsk est le troisième sous-marin en série de la classe Yasen-M et le 141e sous-marin nucléaire construit par Sevmash, un chantier naval situé à Severodvinsk. Lancé officiellement en novembre 2023, ce sous-marin est l’œuvre du bureau de design Malachite, basé à Saint-Pétersbourg. Ce dernier a dirigé sa conception. Avec une propulsion nucléaire avancée, ce sous-marin inclut des missiles de croisière Kalibr et Oniks. L’Arkhangelsk est conçu pour exceller dans des missions d’attaque contre des cibles terrestres, navales et sous-marines.

Outre ses capacités d’attaque, le Yasen-M se distingue par son faible niveau sonore, un critère essentiel dans les stratégies d’infiltration et de dissuasion maritime. Ce silence technologique renforce l’efficacité opérationnelle de la marine russe.

L’Arkhangelsk s’ajoute à une flotte de sous-marins nucléaires déjà impressionnante. Actuellement, la marine russe exploite quatre sous-marins Yasen, dont le Severodvinsk, le Kazan, le Novossibirsk et le Krasnoïarsk, qui jouent un rôle central dans la stratégie russe. Ces navires prouvent leur efficacité, notamment lors de missions récentes, comme celle du Kazan à Cuba, démontrant leur rôle dans le maintien de la présence navale russe dans les eaux internationales.

La construction d’autres unités Yasen-M est en cours, notamment le Perm, l’Oulianovsk, le Voronej et le Vladivostok. Ces sous-marins viendront compléter une flotte diversifiée qui inclut également des sous-marins stratégiques lanceurs de missiles balistiques, comme ceux de la classe Borei, et des sous-marins d’attaque diesel-électriques de classe Kilo.

Les Etats-Unis.

Ils possèdent depuis 2013 la plus grande flotte de sous-marins nucléaires du monde avec 14 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), 4 sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière (SSGN) et 55 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA)

La France

Les forces sous-marines et la force océanique stratégique française sont composées d’environ 4000 marins, militaires et civils, qui mettent en œuvre 4 sous marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), 6 sous marins nucléaires d’attaque (SNA) et des unités assurant leur commandement et leur soutien. https://www.defense.gouv.fr/marine/marins

07/01/2025 Le projet norvégien NuProShip I (Nuclear Propulsion in Shipping I)




En début d’année 2024, les effectifs de la flotte marchande mondiale s’élevaient à 74 505 navires dans les onze principaux segments considérés entre 2020 et 2025 par le rapport ICS Seafarer Workforce 2021. Dans le scénario de base, la flotte totale devrait atteindre 79 282 navires à la fin de 2025.

Jusqu’à prestent, tous ces navires utilisent le fuel de pétrole ou mazout comme carburant exclusif. Les flottes de commerces sont donc un facteur essentiel dans la pollution océanique des mers, tant par la production de gaz d’échappement se comportant comme gaz à effets de serre que par les rejets de carburants tant au port qu’à la mer

Cette situation désastreuse va peut-être changer. La Norvège semble décider à jouer les premiers rôles dans la géopolitique maritime du futur avec le projet NuProShip I (Nuclear Propulsion in Shipping I), une initiative visant à intégrer la propulsion nucléaire dans sa flotte commerciale. Ce projet pourrait révolutionner l’industrie en offrant une alternative zéro émission aux combustibles fossiles

Le chantier naval norvégien Vard, en collaboration avec l’Université Norvégienne des Sciences et Technologies à Ålesund et d’autres acteurs clés, évalue actuellement l’utilisation des technologies de réacteurs nucléaires de quatrième génération dans le transport maritime. Ce projet ambitieux répond à l’urgence de décarboniser une activité qui émet environ 1 000 millions de tonnes de CO2 par an, soit 3 % des émissions mondiales.

Le projet NuProShip I a examiné les technologies disponibles et a réalisé une pré de sélection de trois types de réacteurs paraissant prometteurs pour leur efficacité et leur sécurité :

Kairos Power : Un réacteur à sels fondus haute température utilisant des particules de combustible TRISO, connues pour leur haute résilience.

Ultrasafe : Un réacteur à gaz hélium refroidi, également basé sur le combustible TRISO, offrant une efficacité thermique accrue et des coefficients de température négatifs pour une meilleure sécurité.

Blykalla : Un réacteur rapide refroidi au plomb utilisant du combustible en oxyde d’uranium, qui se distingue par son haut niveau de sécurité et sa capacité à opérer à des températures élevées.

L’adoption de la technologie nucléaire dans le transport maritime devra surmonter plusieurs obstacles, notamment les cadres réglementaires, la perception publique et les complexités techniques. Néanmoins, soutenu par le Conseil de Recherche de Norvège, le projet NuProShip semble capable de mener la Norvège vers une petite révolution qui la placerait à la tête d’une des flottes commerciales les plus puissantes du monde.

Ceci dit, ce passage au nucléaire devra être appuyé par les armateurs et compagnies de transport du monde entier. Sinon, les pays pauvres qui en hébergent un grand nombre feront tout leur possible, y compris par des sabotages dans les ports, pour décourager le nucléaire au sein des flottes commerciales.




06/01/2025 Recherche quantique sur les supraconducteurs



La recherche quantique sur les supraconducteurs vise à développer des technologies révolutionnaires pour l’informatique et la communication. Elle se concentre sur la création de qubits supraconducteurs, éléments fondamentaux des ordinateurs quantiques, qui permettent des calculs exponentiellement plus rapides que les ordinateurs classiques.

Cette recherche étudie également de nouveaux matériaux supraconducteurs pour améliorer les performances des qubits, réduire les pertes d’énergie et augmenter la cohérence quantique. En outre, elle contribue au développement de capteurs ultrasensibles, à l’amélioration de la distribution d’électricité et à l’exploration de nouveaux phénomènes physiques fondamentaux

Or l’on apprend que des chercheurs français viennent de mettre en lumière un phénomène quantique exceptionnel dans des supraconducteurs d’oxyde d’indium, offrant des perspectives inédites pour l’avenir des matériaux quantiques.

Leur étude révèle que les supraconducteurs d’oxyde d’indium très désordonnés subissent une transition de phase quantique du premier ordre. Ce type de transition, caractérisé par un changement soudain, est extrêmement rare dans les supraconducteurs, qui connaissent généralement des transitions graduelles du second ordre.

La rigidité superfluide en question

La rigidité superfluide, qui mesure la résistance d’un état supraconducteur aux changements de phase, joue un rôle crucial dans la compréhension de la supraconductivité et de ses défaillances lors des transitions de phase. Contrairement à ce que l’on observe habituellement, l’étude a montré une chute inattendue et abrupte de la rigidité superfluide dans les films d’oxyde d’indium.

Pour explorer les propriétés internes de ces matériaux, les chercheurs ont utilisé la spectroscopie par micro-ondes. Cette méthode leur a permis de mesurer avec précision la rigidité superfluide, observant une chute surprenante et prononcée plutôt qu’un changement graduel.

L’étude a également révélé un comportement inhabituel des paires de Cooper, des paires d’électrons qui facilitent la supraconductivité. L’introduction de désordre dans le matériau a modifié la manière dont ces paires interagissent, menant à un conflit entre l’état supraconducteur et un nouvel état isolant appelé verre de paires de Cooper isolantes.

Enfin les auteurs de l’étude ont découvert que la température critique à laquelle les films perdent leur capacité supraconductrice n’est plus déterminée par l’amplitude du couplage des électrons mais plutôt par la rigidité superfluide elle-même. Cela indique que le matériau entre dans un régime de pseudogap, un état spécial où les paires d’électrons se forment mais ne se coordonnent pas pour maintenir la supraconductivité.

Cette transition rare et les nouvelles connaissances sur la rigidité superfluide et le régime de pseudogap ouvrent des perspectives prometteuses pour la conception de nouveaux matériaux quantiques, particulièrement dans les supraconducteurs à haute température, cruciaux pour les technologies quantiques.

Référence

Guillaume AIGRON Date: 5 janvier 2025

https://media24.fr/2025/01/05/des-chercheurs-francais-decouvrent-un-phenomene-rarissime-qui-ouvre-la-voie-a-de-nouveaux-materiaux-quantiques-et-a-une-meilleure-distribution-de-lelectricite/

First-order quantum breakdown of superconductivity in an amorphous superconductor

Nature Physics (2025)

  • Abstract

Continuous quantum phase transitions are widely assumed and frequently observed in various systems of quantum particles or spins. Their characteristic trait is a second-order, gradual suppression of the order parameter as the quantum critical point is approached. The localization of Cooper pairs in disordered superconductors and the resulting breakdown of superconductivity have long stood as a prototypical example. Here we show a departure from this paradigm, in which a discontinuous first-order quantum phase transition is tuned by disorder. We measure the plasmon spectrum in superconducting microwave resonators on amorphous superconducting films of indium oxide to provide evidence for a marked jump in both the zero-temperature superfluid stiffness and the transition temperature at the critical disorder. This discontinuous transition sheds light on the role of repulsive interactions between Cooper pairs and the subsequent competition between superconductivity and insulating Cooper-pair glass. Furthermore, we show that the critical temperature of the films no longer relates to the pairing amplitude but aligns with the superfluid stiffness, consistent with the pseudogap regime of preformed Cooper pairs. Our findings raise fundamental new questions about the role of disorder in quantum phase transitions and carry implications for superinductances in quantum circuits.

06/01/2025 L’énergie noire n’existerait pas

Dans les années 1920, Alexandre Friedmann et Georges Lemaître dessinent les bases théoriques de l’expansion de l’Univers en s’appuyant sur la relativité générale d’Einstein. En parallèle, Edwin Hubble observe que la vitesse à laquelle les galaxies s’éloignent de la Terre est d’autant plus élevée qu’elles sont plus distantes. Ce constat devient la loi de Hubble en 1929. Cette dernière ne résulte pas d’un mouvement propre des galaxies mais de l’expansion de l’espace-temps lui-même.

La loi de Hubble

En astronomie, la loi de Hubble-Lemaître (anciennement loi de Hubblea) énonce que les galaxies s’éloignent les unes des autres à une vitesse approximativement proportionnelle à leur distance. Autrement dit, plus une galaxie est loin de nous, plus elle semble s’éloigner rapidement. Cette loi ne concerne que la partie de l’univers accessible aux observations. L’extrapolation de la loi de Hubble-Lemaître sur des distances plus grandes est possible, mais uniquement si l’univers demeure homogène et isotrope sur de plus grandes distances.

ll s’agit là d’un mouvement d’ensemble des galaxies de l’univers dont le principe fut prédit par Georges Lemaître en 1927. À celui-ci se superposent les mouvements propres acquis par les galaxies du fait de leurs interactions gravitationnelles avec leurs voisines. Par exemple, la Voie lactée forme un système gravitationnellement lié avec la galaxie d’Andromède qui ont toutes deux une orbite elliptique très allongée qui fait qu’actuellement, la galaxie d’Andromède s’approche de nous. De même, la Voie lactée et la galaxie d’Andromède se rapprochent peu à peu du superamas de la Vierge. Néanmoins, au-delà d’une certaine distance, le mouvement général d’expansion l’emporte sur les mouvements propres, et toutes les galaxies lointaines s’éloignent de nous.

L’expansion de l’univers ne serait pas homogène

Or, pour des chercheurs de Christchurch en Nouvelle-Zélande, l’expansion de l’Univers ne serait ni uniforme (la même…) ni isotrope (…dans toutes les directions), ce qui changerait absolument tout.

https://science.nasa.gov/universe/the-universe-is-expanding-faster-these-days-and-dark-energy-is-responsible-so-what-is-dark-energy/

Effectivement, les “lois” de l’Univers doivent être les mêmes en tout lieu du cosmos. Ainsi, on n’imagine pas découvrir une planète où la gravité dirigerait les choses vers le haut, car elle ne pourrait pas exister, étant donné que sa matière ne s’agglomérerait pas.

Or dans leur article, les astrophysiciens néo-zélandais expliquent que l’expansion n’est pas la même à des distances équivalentes, dépendant peut-être d’un facteur qui nous échappait jusqu’ici, voire qu’elle ne serait qu’une sorte d’illusion nous poussant à inventer l’énergie noire.

Référence

Volume 537
Issue 1
February 2025

Article Contents

  • Supernovae evidence for foundational change to cosmological models 

Antonia Seifert, Zachary G Lane, Marco Galoppo, Ryan Ridden-Harper, David L Wiltshire

Monthly Notices of the Royal Astronomical Society: Letters, Volume 537, Issue 1, February 2025, Pages L55–L60, https://doi.org/10.1093/mnrasl/slae112

  • ABSTRACT

We present a new, cosmologically model-independent, statistical analysis of the Pantheon+ Type Ia Supernovae spectroscopic data set, improving a standard methodology adopted by Lane et al. We use the Tripp equation for supernova standardization alone, thereby avoiding any potential correlation in the stretch and colour distributions. We compare the standard homogeneous cosmological model, i.e. spatially flat Λ cold dark matter (⁠ΛCDM), and the timescape cosmology which invokes backreaction of inhomogeneities. Timescape, while statistically homogeneous and isotropic, departs from average Friedmann–Lemaître–Robertson–Walker evolution, and replaces dark energy by kinetic gravitational energy and its gradients, in explaining independent cosmological observations. When considering the entire Pantheon+ sample, we find very strong evidence (⁠ln⁡B>5⁠) in favour of timescape over ΛCDM. Furthermore, even restricting the sample to redshifts beyond any conventional scale of statistical homogeneity, z>0.075⁠, timescape is preferred over ΛCDM with ln⁡B>1⁠. These results provide evidence for a need to revisit the foundations of theoretical and observational cosmology.

05/01/2025 Interactions de synchronisation cérébrale entre les humains et leurs chiens

Dans un article précédent https://europesolidaire.eu/2025/01/04/04-01-2025-communiquer-avec-un-chien-domestique-canis-familiaris/, nous présentions des études récentes concernant la communication entre les chiens domestiques et leurs maitres.

Le thème des liens émotionnel entre les humains et les chiens a toujours intéressé les scientifiques. Une nouvelle étude sur ce sujet vient d’étre publié par The Guardian https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2025/jan/03/cambridge-study-aims-to-find-out-if-dogs-and-their-owners-are-on-same-wavelength

Le docteur Valdas Noreika, de l’Université Queen Mary de Londres, auteur principal de l’étude, a expliqué que l’idée lui en était venue après avoir analysé les résultats d’une série d’expériences visant à savoir si les mères et leurs bébés disposaient d’ondes cérébrales synchronisées. Il avait alors constaté que les propriétaires de chiens modulent leur langage de la même manière que les parents le font lorsqu’ils parlent à leurs enfants »

Cette dynamique laisse penser que les humains pourraient utiliser les mêmes mécanismes émotionnels et cognitifs qui les aident à établir des liens avec les nourrissons lorsqu’ils s’attachent à leurs chiens.

Pour comprendre comment les cerveaux humains et canins s’influencent, Noreika et son équipe ont recruté environ 40 personnes ainsi que leur chien de compagnie. Ceux-ci étaient composés d’un mélange de différentes races allant des terre-neuve aux terriers tibétains, en passant par les goldens retrievers. Dans le cadre de l’étude, l’équipe a utilisé l’électroencéphalographie (EEG)

Au cours de l’expérience, les participants humains ont porté un bonnet composé de plusieurs trous où étaient fixées 32 électrodes. Pour les chiens, une pâte spéciale a été utilisée pour fixer 10 électrodes à leurs bonnets. Cette configuration, d’après les chercheurs, permet de détecter les marqueurs spécifiques, notamment les ondes alpha, associées aux sentiments de détente et de relaxation.

Au cours de la première phase de l’expérience, l’équipe a observé les interactions entre les duos chien-maitre et a surveillé leur activité cérébrale ainsi que leur comportement. La seconde phase de l’étude consistait à introduire différents stimuli pour déterminer comment la synchronisation des ondes cérébrales des duos pouvait varier en fonction des conditions.

Les maitres ont alors été invités à détourner leur attention de leurs chiens pendant un instant, soit en discutant avec un chercheur sur un autre sujet, soit en caressant une peluche placée dans la pièce. Les chiens, de leur côté, ont été exposés à des sons répétitifs.

Une étude récente réalisée par des chercheurs chinois

https://atlantico.fr/article/decryptage/couplage-neuronal-selon-une-recente-etude-chinoise-fixer-son-chien-du-regard-permet-de-connecter-son-cerveau-au-sien

avait déjà mis en évidence qu’une synchronisation des ondes cérébrales se produit lorsqu’un chien et un humain se regardent. Cependant, cette affirmation a été controversée étant donné que l’expérience s’était concentrée sur une race de chien spécifique (beagle). D’autant plus que les chiens, selon les neuroscientifiques, étaient porteurs d’une mutation associée à des traits autistiques.

Dans cette nouvelle étude, non seulement Noreika et ses collègues ont recruté une grande variété de races, mais les participants étaient tous les propriétaires des chiens.

L’équipe a souligné qu’après l’analyse des résultats (qui n’a pas encore été terminée), si la synchronisation est bel et bien présente, la prochaine étape consistera à évaluer ce mécanisme de synchronisation dans les détails.. Deplus, études de synchronisation permettent d’évaluer qui dirige qui », explique Noreika.

La docteure Colleen Dell, de l’Université de Saskatchewan au Canada, qui n’a pas participé à l’étude, a déclaré : « Si les résultats sont positifs – montrant qu’il existe une synchronisation des ondes cérébrales entre les chiens et les humains – cela soulèverait la question des possibilités de communication interespèces ».

https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2025/jan/03/cambridge-study-aims-to-find-out-if-dogs-and-their-owners-are-on-same-wavelength

Commentaire.

On peut s’ étonner de voir les « scientifiques » découvrir seulement maintenant ce problème de la communication avec les chiens. Il est encore plus surprenant de constater qu’ils se satisfont d’explications aussi simplistes que celles des « ondes cérébrales ». De quelle nature sont ces ondes ? Quelles parties des cerveaux les émettent et quels organes les reçoivent. Quelles sont leur longueur d’onde et leur fréquence ? Pourquoi ne les avait-on pas mentionnées plus tôt ?  

Par ailleurs comme le dit avec justesse la docteure Colleen Dell, pourquoi ne pas supposer que de tels mécanismes de communication n’existent pas entre les hommes et d’autres animaux familiers, comme plus généralement entre tous les animaux un peu complexes.

04/01/2025 Communiquer avec un chien domestique (canis familiaris)

Les différentes façons grâce auxquelles les humains communiquent avec les chiens domestiques (canis familiaris) sont désormais considérées par les chercheurs en capacités cognitives comme un important domaine de recherche.

Les premiers loups (canis lupus) à s’intégrer aux sociétés humaines l’ont été il y a 30.000 à 15.000 ans. L’on suppose généralement que par mutation-sélection ils ont acquis des capacités cognitives spécifiques leur permettant de s’adapter facilement aux sociétés humaines devenues leur principal environnement. Les chercheurs ne les retrouvent aujourd’hui chez aucune autre espèce vivant, comme dans les zoos en contact continu avec les humains, telles que les singes, les éléphants et les loups eux-mêmes.

Il existe aujourd’hui en Grande Bretagne, près de Portsmouth, un centre de recherche spécialisé dans la cognition canine, le Dog Cognition Center https://www.port.ac.uk/research/research-groups-and-centres/dog-cognition-centre . Les chercheurs qui y travaillent se limitent strictement à l’observation. Il ne s’agit donc pas de recherches invasives.

Ils donnent aux chiens différents problèmes à résoudre, sous formes le plus souvent de jeux. En observant sans intervenir leurs décisions et leurs stratégies, ils apprennent à mieux connaître leurs processus comportementaux et cognitifs.Les chiens sont cependant toujours récompensés de leur participation par un peu de nourriture. Ceci évite qu’ils ne s’enferment dans une réserve hostile faute de confiance. Bien évidemment les chiens étudiés sont des deux sexes et de tous ages et espèces.

Les principaux domaines d’étude sont les suivants

  • La communication homme-chien. Le principal point à connaître concerne la compréhension qu’ont les chiens des messages reçus des hommes ? Beaucoup de propriétaires de chiens leur parlent abondamment, comment ils feraient avec des enfants. Mais qu’est-ce que leurs chiens en retiennent ils. Il en est de même des gestes accompagnant généralement ces discours. Par ailleurs, lorsque les chiens veulent communiquer avec des hommes, ceux-ci comprennent-ils bien ce qu’ils cherchent à leur dire ?
  • Les chiens sont-ils sensibles à ce que les hommes voient ou ne voient pas ? Dans l’obscurité, un chien peut connaître la présence d’un objet ou d’une personne, par exemple grâce à son odeur. Les chiens savent-il que l’humain ne le peut pas?
  • Les expressions faciales chez les chiens. Les chiens produisent spontanément des expressions faciales spécifiques lorsqu’ils interagissent avec les hommes, différentes de celles qu’ils utilisent entre eux. Utilisent-ils les mêmes pour manipuler les humains ? Voir https://animalfacs.com/dogfacs_new
  • Les chiens comprennent-ils leur environnement physique, notamment les relations de cause à effet ? Savent-ils que les objets continuent à exister, même lorsqu’ils ne les voient plus ?
  • Les liens de coopération et d’assistance, soit avec d’autres chiens, soit avec les humains. Ces liens existent et sont bien connus, notamment des propriétaires de chiens. Mais jusqu’où peuvent-ils s’étendra, par exemple en mettant en danger la vie du chien lui-même pour protéger celle-du maître.