La diplomatie indienne n’avait pas prévu la tournure que la guerre au Moyen-Orient a pris avec des frappes iraniennes dans le Golfe en représailles aux attaques américaines et israéliennes.
L’Inde a été prise au dépourvu alors que près de dix millions d’Indiens vivent et travaillent dans cette région. Qu’est-ce que cette impréparation dit des relations que l’Inde entretient avec cette région ?
La question de l’impréparation ou plutôt le fait de subir les événements du Moyen-Orient est malheureusement une situation assez systématique et répétée pour l’Inde. Par le passé, l’Inde n’est pas parvenue à anticiper une crise régionale ou à l’empêcher et a dû réagir de manière improvisée et coûteuse, notamment en ce qui concerne l’affrètement d’avions et la négociation de corridors aériens pour évacuer sa diaspora sur place. On a vu cela à la suite de la crise de la guerre du Golfe en 1991, mais aussi lors des crises plus récentes du Yémen, du Covid, ou lors des tensions précédentes entre Israël et l’Iran en juin 2025.
Si l’Inde peut se targuer de posséder une certaine expérience en matière d’évacuation de ses ressortissants, facilitée aussi par de bonnes relations avec les Émirats arabes unis (EAU) ou l’Arabie saoudite aujourd’hui, elle est encore dans la réaction et n’a pas réussi à devenir un acteur influent dans la région malgré ses partenariats avec Israël, l’Iran, les EAU ou l’Arabie saoudite. Elle s’est pourtant posée comme possible médiatrice dans les crises régionales depuis trois ans, sans toutefois s’engager de manière très concrète.
Dé dépendante de cette région en matière de ressources et de commerce, avec 50% de ses importations de pétrole brut et 54% de gaz naturel liquéfié transitant par le détroit d’Ormuz. Quel impact le blocage de cette route maritime pourrait, à terme, avoir sur l’économie indienne ?
L’impact d’une crise régionale et la fermeture sur le long terme du détroit d’Ormuz pour l’Inde (et la Chine aussi par ailleurs) est considérable vu sa dépendance vis-à-vis des EAU, de l’Irak, de l’Arabie saoudite, et du Qatar pour son pétrole et son gaz naturel liquéfié. Si l’Inde est moins dépendante de l’Iran (par rapport notamment à la Chine) à laquelle elle achète moins de pétrole et de gaz, les pays du Golfe sont des fournisseurs d’énergie importants. De plus, l’Inde a été contrainte par les États-Unis à réduire ses importations de pétrole de Russie et a donc moins d’options de diversification de ses approvisionnements.
New Delhi s’inquiète aussi des violences qui ont éclaté dans les régions à majorité musulmane de l’Inde, notamment au Cachemire, avec des manifestants brandissant des portraits du guide suprême iranien tué par les Israéliens dès le premier jour du conflit. Comment s’expliquent ces manifestations pro-Khamenei au Cachemire ?
Les manifestations et violences dans certaines régions en Inde avec de fortes minorités chiites (Lucknow dans l’Uttar Pradesh, Cachemire) était à prévoir. Il y avait déjà eu des manifestations à la suite de l’assassinat en 2024 de Hassan Nasralla (chef du Hezbollah) au Liban en septembre 2024, peu de temps avant les élections régionales au Cachemire. Ces manifestations doivent être interprétées à la fois comme une solidarité exprimée par cette communauté, comme une critique de la politique indienne au Moyen-Orient vue comme étant trop alignée sur celle d’Israël et des États-Unis, mais aussi comme une forme de contestation de la politique du parti au pouvoir en Inde, le Bharatiya Janata Party (BJP), et de ses positions caractérisées par la discrimination et la marginalisation des minorités musulmanes.
L’Inde entretient traditionnellement des relations économiques et stratégiques étroites avec l’Iran. Dans quelle mesure cette guerre est susceptible de perturber ces relations ?
Depuis 10 ans, l’Inde de Narendra Modi a été l’une des rares puissances extérieures à avoir pu entretenir de bonnes relations avec tous les acteurs clés du Moyen-Orient, que ce soit Israël, l’Iran, la Palestine, l’Arabie saoudite, ou les EAU. Toutefois, depuis les accords d’Abraham de 2020, l’Inde semblait avoir penché plus vers Israël et les pays du Golfe, et avait drastiquement réduit ses relations avec l’Iran, notamment en ce qui concerne les importations de pétrole. Ceci fut un grand changement car l’Iran était l’un des plus importants fournisseurs de l’Inde depuis le début des années 1990, et, par ailleurs, l’Inde avait participé et investi dans la construction du port stratégique de Chabahar, qui donnerait un accès maritime et ferroviaire à l’Asie centrale à l’Inde.
Cependant, sous la pression des sanctions américaines contre l’Iran et en raison de l’instabilité interne en Iran depuis plusieurs mois, New Delhi avait déjà commencé à réduire ses investissements sur ce port. La visite de Modi en Israël à quelques heures des bombardement israéliens et américains en Iran, et la condamnation des frappes iraniennes (sans directement mentionner Téhéran, une stratégie diplomatique classique en Inde) en Israël et aux EAU semblent confirmer un positionnement plus clair en soutien d’Israël et des pays du Golfe.
