14/03/2025. L’intelligence chez la seiche

Le terme seiche [sεʃ ] est un nom vernaculaire générique pour un très grand nombre de mollusques céphalopodes classés dans le super-ordre des décapodiformes et regroupés dans le taxon des Sepioida, c’est-à-dire dans l’ordre des Sepiida et des Sepiolida. Cependant Sepioida, et plus particulièrement Sepiolida, semblent paraphylétiques. Assez peu d’espèces de seiche portent des noms spécifiques, certains noms plus spécifiques désignent d’ailleurs un groupe d’espèces.

Les représentants de la classe des céphalopodes, en particulier ceux de la sous-classe des Coléoïdes (seiches, calmars et pieuvres), sont considérés comme les plus intelligents des invertébrés et sont un exemple de l’évolution cognitive.

À travers les siècles, les seiches, les poulpes ou encore les calmars ont colonisé les mers du monde entier. Ces différents membres de la famille des céphalopodes ont ainsi su s’adapter à des milieux très différents tout en manifestant des comportements complexes. Cela a poussé les scientifiques à s’interroger sur leurs propriétés cognitives. À Luc-sur-Mer, Cécile Bellanger – enseignante chercheuse en neurobiologie de l’université de Caen Normandie et au sein du laboratoire EthoS – dirige une station marine où elle scrute le comportement des seiches. Elle contribue ainsi à répondre à des questions fondamentales sur le cerveau, ses capacités et son évolution.

La seiche et le poulpe sont des céphalopodes. Ils font donc partie de l’embranchement des mollusques au même titre que les moules ou les escargots. À priori, personne ne s’attend à des prouesses cognitives et comportementales chez ces animaux. Pourtant, le cerveau des céphalopodes est bien plus complexe et plus gros que celui des autres mollusques. Il n’a rien à voir avec celui des mammifères et des autres vertébrés. Toutefois, le rapport entre la taille de leur cerveau et celle des animaux leur est similaire. Le système nerveux des céphalopodes dispose d’environ 500 millions de neurones. C’est bien moins que nous (environ 85 milliards), mais c’est plus qu’une souris (75 millions environ). Nous étudions donc des modèles animaux dont le cerveau est un intermédiaire entre le mollusque et le vertébré et qui sont capables de cognition, c’est-à-dire de comprendre le monde qui les entoure.

Publiée dans la revue Proceedings of the Royal Society B, cette étude menée par des scientifiques de l’université de Cambridge, du Marine Biological Laboratory du Massachusetts et de l’université française de Caen a impliqué 24 représentantes de l’espèce Sepia officinalis, dont l’espérance de vie est estimée à deux ans environ. La moitié des seiches suivies étaient âgées de 10 à 12 mois et l’autre de 22 à 24 mois.

L’ensemble des animaux ont d’abord été entraînés à s’approcher d’un drapeau noir et blanc lorsque ce dernier était agité. Deux objets similaires ont ensuite été placés à deux endroits différents de l’aquarium. Quand les seiches s’approchaient du premier drapeau, elles recevaient un morceau de crevette royale, et une crevette grise vivante (aliment qu’elles préféraient de loin) lorsqu’elles se dirigeaient vers le second, étant cependant agité moins fréquemment (une fois toutes les trois heures environ).

Après quatre semaines d’expériences, l’équipe a constaté que les 24 seiches étaient en mesure de déterminer le type de nourriture associé à chacun des drapeaux, et qu’elles étaient donc plus à même de s’en approcher délibérément. Pour compliquer un peu plus les choses, l’emplacement des deux drapeaux changeait régulièrement, de sorte que les animaux devaient constamment réapprendre (et donc re-mémoriser) lequel des deux était le bon.

Le test du chamallow chez les seiches

Une étude menée par une biologiste américaine montre que le céphalopode passe avec brio le « test du chamallow », révélateur d’intelligence et de maitrise de soi.

Ce test de chamallow, mis au point en 1976 par le psychologue Walter Mischel, repose sur un principe simple : vous posez un chamallow devant un enfant, et vous quittez la pièce après lui avoir dit deux choses :

  • il peut sonner une clochette à tout moment s’il veut manger la guimauve ;
  • s’il est capable de patienter quinze minutes, la récompense sera plus importante, puisqu’il aura droit à deux chamallows.

Répétée pendant trois décennies, cette expérience a montré que les enfants qui avaient la capacité de différer la récompense (et donc une meilleure maîtrise d’eux-mêmes) avaient plus de réussite scolaire et un meilleur développement personnel.

La biologiste Alexandra Schnell, du laboratoire de biologie marine de Woods Hole, dans le Massachussetts, a adapté l’expérience aux céphalopodes. Il a d’abord fallu déterminer qu’elle était leur nourriture préférée, entre une crevette des marais, une crevette royale et un petit crabe : c’est la crevette des marais qui l’a emporté. 

Dans un deuxième temps, les seiches ont été confrontées à la situation d’attente pour obtenir la meilleure récompense. Il apparaît qu’elles sont capables de tolérer un retard de 50 à 130 secondes. Selon la biologiste, c’est l’équivalent de ce que l’on observe chez les vertébrés à gros cerveau (chimpanzés, corbeaux, perroquets).

Qu’en conclure ? Quel avantage cela donne-t-il aux seiches ? C’est toute la question, observe Ludovic Dickel, biologiste à l’université de Caen. Car tout ceci est un peu mystérieux. Contrairement à la pieuvre, qui chasse le crabe dans les rochers et qui doit donc faire preuve de patience avant de voir sortir sa proie, la seiche, elle, chasse en pleine eau, et de façon ponctuelle. L’animal passe la plupart du temps au repos, immobile, camouflé. Comment a-t-il donc pu développer une telle maitrise de soi ?

Chez les humains, la gratification différée renforce les liens sociaux entre les individus – c’est le cas quand on attend, par politesse, que tout le monde soit à table pour commencer à manger. Cela peut aussi être un besoin de décupler son plaisir, comme lorsque l’on se prive de goûter avant un dîner copieux.

D’autres animaux ont développé cette même capacité à la maitrise de soi et à la planification de l’avenir : les chimpanzés, les éléphants, la loutre de mer. Ce sont des animaux constructeurs, qui utilisent des outils parfois fabriqués pour débusquer la nourriture. Les primates confectionnent des baguettes pour fouiller les termitières. Les pies, elles, ont recours aux roues des voitures pour casser des noix qu’elles déposent avant leur passage sur la route.

La seiche rejoint donc ces animaux et tient la comparaison. Ce n’est toutefois pas le seul céphalopode de cette liste. Dès 1963, Peter Noel Dilly avait montré la même compétence chez la pieuvre.

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