En mars 2022, Bruno Lemaire annonçait un effondrement de l’économie russe face aux sanctions occidentales. Aujourd’hui, ce scénario ne semble pas se vérifier. Qu’en est-il exactement ?
Au-delà des dizaines de milliards d’euros en dépenses militaires consacrés par la Russie dans la cadre de sa guerre avec l’Ukraine ; la Russie a également été frappée par les sanctions occidentales. Ces dernières devaient couper la Russie de ses revenus tirés de l’exportation de gaz et de pétrole, tout en empêchant Moscou de s’approvisionner en composants étrangers vitaux pour le matériel militaire.
Mais la guerre lancée par Vladimir Poutine a pu continuer pendant plus d’un an, tandis que le Kremlin a développé diverses techniques et manipulations pour tenter de contourner les restrictions imposées par les États-Unis et l’Union Européenne.
Les sanctions occidentales visent plusieurs domaines. Les exportations d’hydrocarbures vers l’Europe ont été sévèrement limitées, tandis qu’un plafonnement du prix du baril de pétrole russe affecte également les gains que peut faire Moscou sur d’autres marchés. L’exclusion des banques russes de la plateforme Swift complique les échanges internationaux que peut engager le Kremlin, tandis que les restrictions sur les importations de nombreux composants limitent l’accès russe à de la technologie de pointe, tel que des semi-conducteurs ou des pièces détachées d’avions.
Des sommes importantes ont donc été perdues par la Russie en l’espace de quelques mois : 233 milliards d’euros en 2022, selon la Banque Centrale russe citée par le Moscow Times, entre sanctions et fuites des entreprises à l’étranger.
De plus, selon le Conseil de l’Union Européenne, 300 milliards d’euros de réserves de la Banque de Russie sont bloqués à l’étranger, en plus de 20 milliards d’euros appartenant à 1 500 personnes directement visées par les sanctions. Entre la sortie d’argent et les difficultés économiques, le PIB russe a baissé en 2022 et devrait stagner en 2023 : le FMI prévoit une hausse à 1,5 % basée sur les chiffres russes, tandis que la Banque Mondiale prévoit une très faible contraction, à -0,2 %.
Cependant bien que très dépendante de ses exportations de gaz et de pétrole, l’économie russe a réorienté ses échanges pour repartir et continuer à s’assurer une rente suffisante. Que ce soit le FMI, la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) ou les ministères russes directement concernés, les données convergent et montrent qu’en 2023, l’économie tient le choc..
La Russie et les BRICS
Mais le principal facteur, encore rarement évoqué, est la réorientation de l’économie russe vers celles de la Chine et dans une moindre mesure, de ses autres partenaires du BRICS.
Rappelons que la Russie avait lancé, en 2006, en marge de l’assemblée générale des Nations-Unies, le processus de création d’un groupe de coopération et d’échange avec la Chine, le Brésil et l’Inde, groupe appelé BRIC. Les chefs d’État de ces pays se réunissent pour la première fois à Ekaterinbourg (Russie), le 16 juin 2009. Lors de ce sommet, ces quatre pays déclarent vouloir développer leur coopération pour faire advenir un monde multipolaire « plus démocratique et plus juste » en réclamant notamment la réforme des institutions internationales (Banque mondiale et Fonds Monétaire International) et leur plus grande ouverture aux économies émergentes. Depuis, les BRICS tiennent un sommet annuel des chefs d’État, le 15e se tient en 2023 en Afrique du Sud[
À chaque sommet annuel suivant, les BRICS réitèrent leurs demandes et affinent le rôle qu’ils entendent voir jouer par leur groupe dans tous les champs des relations internationales avec les Nations Unies comme point central. Ils présentent leur stratégie comme une volonté de réforme de l’existant plutôt que de remplacement. Pour cela, ils s’organisent afin de coordonner leurs positions dans les réunions et organisations internationales et mettre en place des coopérations sectorielles entre eux. Plusieurs instances de coopération sont créées dont les plus notables sont la New Development Bank (NDB) et le Fonds de Réserve des BRICS (CRA) en 2014. Ces deux institutions se veulent les miroirs de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, mais se démarquent de ces institutions internationales financières en ce qu’elles n’exigent aucune contrepartie politique de la part des gouvernements recevant un financement. Le mode de fonctionnement des BRICS, centré sur les problèmes, se rapproche de celui du G7 que la Russie semble avoir voulu copier, tout en soulignant que le groupe BRICS est plus « démocratique et transparent ».
L’influence de la Russie, soutenue par la Chine, outre son rôle de fondatrice de cette organisation, est prépondérante dans cette affirmation politique des BRICS. En février 2007, lors de la conférence sur la sécurité de Munich, Vladimir Poutine a clairement exposé le programme qu’il envisageait pour les BRIC(S) : « […] le potentiel économique des nouveaux centres de la croissance mondiale [i.e. les BRIC] sera inévitablement converti en influence politique, et la multipolarité se renforcera.[» et désigné l’entrave à la multipolarité « […] presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines : dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres États. À qui cela peut-il convenir ? ».
Au sommet de 2014 (15 juillet), la déclaration finale ne fait pas de commentaire sur l’annexion de la Crimée par la Russie, mais exprime la solidarité des membres avec la Russie et l’Inde, victimes d’attaques terroristes. Avant le sommet d’Oufa (Russie-2015) la Russie affiche ses objectifs pour son année de présidence (2015-2016) : « renforcer les positions politiques internationales de la Russie et des BRICS et faire avancer les intérêts de sécurité de la Russie et des BRICS/
Au sommet de 2022, alors que l’Occident cherche à rallier le plus de pays possible à la cause de l’Ukraine et à ses trains de sanctions contre la Russie, les BRICS n’hésitent pas à s’afficher avec la Russie. Certes ils ne soutiennent pas la solution militaire décidée par la Russie, et réclament une solution diplomatique. Mais ils continuent leur coopération avec elle, adhérant ainsi à sa critique du monde unipolaire dominé par les États-Unis et l’aidant à surmonter les sanctions.
La déclaration finale du sommet 2022, exprime pour la première fois la position des BRICS sur les crises en cours (Afghanistan, Iran et nucléaire, Corée Nord et Sud, Proche-Orient et Afrique du Nord, Afrique), sur le système de contrôle des armements et la prolifération, sur la militarisation de l’espace, sur la sécurité et le cyberspace. Ils se placent comme une instance responsable des équilibres mondiaux avec laquelle il faudra compter dans le monde multipolaire qu’ils souhaitent. Enfin, ils diluent ainsi la guerre russo-ukrainienne dans la toile de fond des conflits contemporains dont la Russie a, de nombreuses fois, dénoncé la gestion unilatérale.
Depuis 2006, les BRICS sont dans une dynamique positive d’affirmation de leur poids économique et politique, avec la volonté de provoquer un changement du paradigme géopolitique. Ils ont été confrontés à de nombreuses vicissitudes, et apparaissent comme un ensemble hétéroclite comparé aux organisations occidentales (OTAN ; Union européenne) ce qui peut expliquer que l’Occident a longtemps sous-estimé leur potentiel d’attractivité, surestimé le sien propre et n’a pas avancé dans les recommandations faites par le rapport de Goldman-Sachs. L’inscription de l’élargissement et de la dé-dollarisation au 15e sommet montre que cette organisation n’a plus aucune crainte de s’affirmer face aux États-Unis et à l’Occident et à affirmer ses ambitions.
De son côté, il apparaît que la Russie, évincée du G8, a développé une stratégie multiforme virulente pour retrouver une stature internationale (emploi de la force dans son étranger proche, bascule asiatique, revitalisation de sa politique africaine et proche-orientale, etc.). La guerre en Ukraine est la catharsis de ses objectifs politiques et un révélateur de la densité du réseau de partenariats internationaux qu’elle a développés et qui lui permettent de résister aux sanctions appliquées par l’Occident.
Enfin au cœur de ces changements et de la force centripète des BRICS, le partenariat stratégique Chine-Russie qu’il serait imprudent de penser fragile à la seule vue des déséquilibres de puissance réels entre les deux. L’alliance Russie-Chine représente un fonsodérable potentiel de puissance (matières premières, énergie, agroalimentaire, nucléaire civil, technologie, militaire…) pouvant être amplifié par les multiples réseaux d’alliances favorisés par les BRICS et les nombreux États gravitant autour, ensemble soudé par leur défiance vis-à-vis de l’Occident.
