A l’occasion de la préparation en France de la 26e édition de la Semaine du cerveau, du 11 au 17 mars 2024. sous l’égide de la Société des Neurosciences,
des centaines d’événements sont organisés partout en France notamment pour sensibiliser le grand public sur l’importance de la recherche sur la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson.
Pour notre part, nous republions ici deux textes significatifs
1. L’exemple canadien de la Banque des cerveaux
Le cerveau fascine les humains depuis toujours. Mais nos connaissances scientifiques sur ces quelques 1,3 kg de substance fragile enchâssée dans la boîte crânienne ont longtemps été fragmentaires. Or, les percées techniques fulgurantes des dernières années ont inauguré en quelque sorte l’âge d’or des neurosciences moléculaires.
Ces percées ont aussi été permises grâce aux banques de cerveaux, qui conservent des cerveaux humains dans les meilleures conditions pour la recherche scientifique. Nous avons ici à Montréal l’une des plus importantes au monde, la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada (BCDBC), qui a été fondée en 1980 à l’Hôpital Douglas.
La BCDBC, qui reçoit plusieurs cerveaux chaque mois, a récolté à ce jour plus de 3 600 spécimens. Son équipe traite chaque année des dizaines de requêtes de tissus provenant de scientifiques du Québec, du Canada, et de l’étranger, préparant ainsi environ 2 000 échantillons pour la recherche.
Ces efforts ont permis, au cours des 40 dernières années, un nombre considérable de découvertes sur différentes maladies neurologiques et psychiatriques.
Ce n’est que vers la seconde moitié du XIXe siècle que les scientifiques commencent à identifier les éléments microscopiques qui composent le cerveau.
À cette époque, on le conserve pour la première fois dans le formol, une solution qui préserve les tissus biologiques afin de pouvoir les manipuler plus facilement et de les garder à long terme.
Parallèlement, on développe des instruments de précision et des protocoles permettant d’examiner les caractéristiques microscopiques du tissu nerveux.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, on se contente surtout de conserver des cerveaux de patients, prélevés à l’autopsie, dans le but d’identifier de possibles changements macroscopiques ou microscopiques en lien avec leurs symptômes neurologiques ou psychiatriques.
C’est notamment ce que fait le neurologue allemand Alois Alzheimer, qui analyse le cerveau d’une de ses patientes atteintes de démence. En 1906, il décrit alors, pour la première fois, les lésions microscopiques qui caractérisent la maladie portant aujourd’hui son nom.
Ainsi, jusqu’à la fin des années 1970, de nombreuses collections de spécimens de cerveaux conservés dans le formol se bâtissent dans des milieux hospitaliers, un peu à la façon des anciens cabinets de curiosités.
Vers la fin du XXe siècle, les approches expérimentales permettant l’analyse à haute résolution de cellules et de molécules au sein de tissus biologiques se multiplient.
Il devient alors nécessaire de recueillir et de conserver des cerveaux humains, obtenus grâce au consentement de la personne ou de sa famille, dans des conditions compatibles avec les techniques scientifiques modernes.
On se met à congeler l’un des hémisphères cérébraux afin, notamment, de pouvoir en mesurer les différentes composantes moléculaires. L’autre hémisphère est fixé dans le formol pour des études anatomiques macroscopiques et microscopiques.
C’est dans ce contexte que fut créée la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada.
Des chercheurs de pointe de nombreuses universités à travers le monde bénéficient des échantillons de la BCDBC pour faire progresser leurs recherches. Cela inclut, il va sans dire, plusieurs équipes québécoises.
C’est ainsi que le Dr Judes Poirier, du Centre de recherche Douglas, affilié à l’Université McGill, et son équipe ont découvert que le gène APOE4 constitue un facteur de risque de la maladie d’Alzheimer. Plus récemment, l’équipe du Dr Gilbert Bernier, professeur au Département de neurosciences de l’Université de Montréal, a découvert que les lésions caractéristiques de cette maladie sont associées à une expression anormale du gène BMI1.
Du côté des maladies psychiatriques, et plus particulièrement de la dépression, des progrès importants ont été réalisés tout récemment par le Groupe McGill d’Études sur le Suicide.
Ainsi, en utilisant des méthodes de pointe permettant d’isoler et d’analyser les cellules du cerveau humain, l’équipe du Dr. Turecki est parvenue à identifier précisément les types de cellules dont la fonction est affectée chez des hommes ayant souffert de dépression majeure, puis de découvrir que les types cellulaires en cause dans cette maladie diffèrent entre les hommes et les femmes.
Ces approches expérimentales donnent lieu à des ensembles de données gigantesques pouvant être interrogés dans le cadre d’études subséquentes. C’est le cas, par exemple, de travaux menés dans mon laboratoire et ayant identifié des signes de changements persistants dans la neuroplasticité au sein du cortex préfrontal de personnes ayant un historique de maltraitance infantile. En effet, les études citées ci-dessus nous ont permis de découvrir au moins un des types cellulaires impliqués dans ce phénomène.
En somme, les méthodes expérimentales à notre disposition aujourd’hui permettent ni plus ni moins de « déconstruire » le cerveau en ses composantes élémentaires afin d’en comprendre les fonctions et les dysfonctions.
C’est grâce au travail acharné et au dévouement de toute l’équipe de la BCDBC, ainsi qu’au soutien de tous ses partenaires, de mécènes (souvent anonymes) et d’organismes subventionnaires, et particulièrement le FRQS et son Réseau québécois sur le suicide, les troubles de l’humeur et les troubles associés, que cette ressource inestimable a non seulement réussi à survivre, mais à se développer et à se hisser au rang des plus importantes banques de cerveaux au monde.
Il est permis de croire que la BCDBC aura dans les années à venir un rôle important à jouer dans l’identification de plus en plus précise des causes biologiques des maladies du cerveau, et donc de nouvelles cibles en vue de meilleures approches de prévention, de dépistage et de traitement.
2) Il existe en France une banque de cerveaux, la biobanque Neuro-CEB, située sur le site de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris.
Sur les thermostats des congélateurs de la biobanque Neuro-CEB, la température s’affiche : – 80 degrés. À l’intérieur, des échantillons de cerveaux qui seront mis à la disposition des chercheurs qui travaillent sur les maladies neuro-dégénératives.
Sabrina Leclère, gestionnaire de la biobanque reçoit les projets de recherche. « C’est répétitif, explique-t-elle, car beaucoup nous font plusieurs demandes. Entre 25 et 30 projets de recherches nous sont proposés chaque année, ce qui représente 3 000 à 4 000 échantillons cédés par an. On a encore 30 000 échantillons dans les congélateurs disponibles pour la recherche. »
Si l’objectif, à terme, est bien évidemment de trouver des traitements, le fonctionnement du cerveau reste encore pour le moment bien mystérieux. « La recherche avance, souligne Sabrina Leclère. Plein de petites choses sont trouvées dans toutes les maladies, en espérant qu’elles pourront un jour conduire à un traitement. Mais il est vrai que ce sont des investigations assez longues et complexes. Mais cela avance : il y a beaucoup de chercheurs qui font des publications grâce à ces échantillons. »
Actuellement, 750 cerveaux sont stockés à la biobanque. Quelque trois mille personnes sont par ailleurs inscrites sur la liste des donneurs. Parmi elles, des malades d’Alzheimer ou de Parkinson qui signent un consentement pour un prélèvement post-mortem. Il est cependant plus difficile de récupérer des cerveaux dits « sains », sans lesquels les recherches n’avancent pas, insiste Marie-Claire Artaud-Botté, la coordinatrice. « C’est indispensable ! Quand ils nous demandent cinq cas de maladies de Parkinson, ils vont nous demander en face cinq cas de témoins. La recherche sur les maladies du cerveau a besoin du cerveau humain. Il n’y a pas de modèle animal ou de modèle in vitro qui puisse représenter le cerveau en entier. » Les échantillons conservés à la biobanque peuvent servir la recherche pendant plus de dix ans.
À l’occasion de la semaine du cerveau, des centaines d’événements sont organisés partout en France par la Société des neurosciences pour sensibiliser le grand public sur l’importance de la recherche sur la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson.
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Nous rappellerons pour notre part la contribution de plus en plus importante qu’apportent les modèles numériques du cerveau. C’est d’abord dans la compréhension du fonctionnement des cerveaux des espèces animales qui au cours de l’évolution se sont dotées de cet organe que les simulations informatiques jouent un rôle primordial. Mais c’est de plus en plus dans la simulation du cerveau humain qu’elles sont utiles, vu l’impossibilité d’observer directement les cerveaux en action.
J.P. Baquiast pour Europe solidaire
