04/09/2023« Les Structures fondamentales des sociétés humaines », de Bernard Lahire, La Découverte, « Sciences sociales du vivant », 972 p.,

Sur l’auteur, voir Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Lahire

Sur le livre, nous republions ici, avec l’autorisation du Monde, ce commentaire de  Nicolas Weill . Le Monde 29 août 2023.
Ci-dessous, in fine, notre propre appréciation.

Dans les débuts de sa jeune histoire – à peine moins de cent cinquante ans –, la sociologie a prétendu fournir une théorie globale de la société. Avec Les Structures fondamentales des sociétés humaines, le sociologue Bernard Lahire reprend à pleine main cette ambition qu’on aurait pu croire abandonnée depuis les grands précurseurs que furent, au XIXe et au XXe siècle, Karl Marx, Auguste Comte, Max Weber ou Emile Durkheim.

Ce geste spectaculaire naît d’un constat, celui de la crise dans laquelle se trouvent plongées les sciences humaines et sociales. Alors que, dans les sciences « dures », tout le monde s’accorde sur un certain nombre de fondamentaux, comme la gravitation universelle ou la relativité en physique, la sociologie n’est jamais parvenue à établir un consensus sur la base de lois et de principes permettant d’accumuler les savoirs et de les faire progresser. Les sciences sociales demeureraient dans l’enfance, perpétuellement contraintes à se réinventer, livrées à l’éparpillement et à l’expertise, incapables de suivre leur propre chemin et vouées à répondre aux sollicitations des politiques ou des médias.

Le stade ultime de l’impasse diagnostiquée par Bernard Lahire se caractérise par la dilution des faits sociaux eux-mêmes sous le regard des sociologues d’aujourd’hui, en proie à un « constructivisme » radicalisé. De la célèbre formule de Durkheim, « il faut traiter les faits sociaux comme des choses », on serait passé à l’idée qu’il n’y aurait plus de choses du tout. Les édifices conceptuels des sciences humaines ne seraient plus que des « manières de voir » le réel et non l’observation du réel lui-même. A contre-courant, Lahire veut redonner de la vigueur au « réalisme », naguère qualifié de « naïf » ou de « positiviste », en prenant à rebours le brouillage des frontières qu’il déplore entre pratique scientifique, journalisme, littérature et essayisme peu soucieux de données factuelles.

Mais l’autre geste fort, dérangeant peut-être, opéré par ce livre consiste à raccorder les wagons de la sociologie aux sciences de la nature, en particulier la biologie, l’éthologie (l’étude du comportement animal), la zoologie et la paléontologie. Balayant le reproche de « naturaliser le social », Bernard Lahire n’en comprend pas moins les réticences que suscite la vision d’une société humaine étudiée comme une termitière ou une bande de singes, dont le développement serait organiquement déterminé. Ces réticences, provoquées naguère par la « sociobiologie » due à l’entomologiste américain Edward Osborne Wilson (1929-2021) ou au « darwinisme social » d’Herbert Spencer (1820-1903), calquant l’histoire humaine sur la théorie de l’évolution, il les a longtemps partagées, et le « courage » savant qu’il recommande consiste justement à les surmonter sans sombrer dans les dérives du passé (celles de la raciologie, entre autres).

Aussi bien, en désenclavant les domaines, appelle-t-il moins à « biologiser le social » qu’à « sociologiser la biologie » en s’appuyant sur l’« analogie » et la notion de « consilience ». Celle-ci entend montrer que « les mêmes logiques − les mêmes mécanismes ou les mêmes lois − sont à l’œuvre dans des faits initialement constitués indépendamment les uns des autres et perçus comme différents », que ces faits soient naturels ou sociaux. Ainsi, reprenant les travaux du primatologue néerlandais Frans de Waal, Lahire rappelle l’existence, chez les grands singes, d’une véritable culture du pardon et de la réconciliation – trait qu’on aurait pu imaginer exclusivement humain.

L’érosion croissante dans la recherche des frontières entre le monde des animaux et celui des hommes sous-tend ainsi, à l’évidence, le tournant auquel le lecteur est convié. Car beaucoup d’espèces animales manifestent, note l’auteur, une capacité sociale. La différence entre l’homme et la bête, quantitative et non qualitative, viendrait simplement de ce que chez les « animaux humains » la dimension culturelle (artefacts, langage, formes symboliques) se révèle prédominante. Même les prémices du sacré seraient repérables dans les aboiements d’admiration du chien de Darwin pour son maître, soutient Lahire, sans se révéler véritablement convaincant sur ce point.

Sa révolution épistémologique consiste plutôt à tracer une « carte » des invariants observables dans l’ensemble des systèmes sociaux, en partant de comparaisons entre les espèces. Le fait principal qui articule la biologie à la sociologie est, pour lui, celui de la très longue dépendance de l’enfant envers ses parents – l’« altricialité secondaire ». De cet élément biologique naîtrait, par exemple, la conséquence purement sociale qu’est la domination (sexuelle et parentale), matrice des hiérarchies qui caractérisent les sociétés humaines.

La conception d’un univers social déterminé au départ par la nécessité biologique tord-elle le cou à une sociologie mise au service de la critique, celle de l’école de Pierre Bourdieu, à laquelle Bernard Lahire a jadis été identifié mais qui, dans ce livre, n’apparaît que comme une référence parmi d’autres ? Dès lors que les faits sociaux ont la structure des faits de nature, comment les modifier ? Le conservatisme constitue-t-il la seule option possible pour un sociologue ? Non, répond Lahire dans la foulée de Spinoza, la connaissance de la nécessité ouvre au contraire la voie à une contestation efficace.

Formidable synthèse qui imprimera sa marque dans le cours sinueux de sciences humaines toujours en quête de scientificité, l’ouvrage convainc souvent, en dépit de polémiques inutiles contre des disciplines concurrentes. Peut-on soutenir, par exemple, que la philosophie se désintéresse des faits empiriques quand on sait l’importance, pour les écoles philosophiques contemporaines du « monde de la vie », des phénomènes, de la « facticité » ou même de l’organisme ? Si cela ne gâche pas l’énorme apport représenté par Les Structures fondamentales des sociétés humaines, cette limite prouve que la « consilience » reste un combat, un chantier en cours, auquel Bernard Lahire apporte une pierre décisive.

Notre commentaire

Ce qui manque aujourd’hui à Bernard Lahire comme aux sciences sociales et humaines en général est d’étudier l’Homme comme une machine naturelle à traiter de l’information, ayant développé pour ce faire un nombre croissant de logiciels et de réseaux intelligents n’existant qu’à titre de prototypes dans la nature, y compris chez les animaux dotés de cerveaux.

Cette évolution se poursuit. Verra-t-on prochainement des humains aux cerveaux dits augmentés éliminer progressivement les humains actuels, y compris à terme dans les planètes du système solaire. Compte tenu des milliards de galaxies que l’on dénombre actuellement dans l’univers observable, de telles entités, dont il ne faut pas sous-estimer cependant les capacités d’auto-destruction, ne doivent pas manquer.

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