Si la Russie est réputée posséder, derrière les Etats-Unis, les meilleurs forces armées du monde, son incapacité actuelle à l’emporter face à l’armée ukrainienne oblige à s’interroger sur des faiblesses fondamentales. Celles-ci n’ont pas attendu le renforcement de l’aide américaine à Kiev sous forme d’armements conventionnels de plus en plus sophistiqués. Elles étaient présentes dès le début de l’offensive russe de février 2022.
Chacun a pu voir à la télévision de longues colonnes de chars russes immobilisées sur la voie routière qu’elles empruntaient faute de moyens logistiques leur permettant de poursuivre leur avancée en rase campagne.
Le président Poutine possède un arsenal nucléaire important, brandi à plusieurs reprises comme une menace crédible si les intérêts « existentiels » de la Russie venaient à être menacés, notamment par l’OTAN. En revanche, l’invasion de l’Ukraine a mis à jour une logistique militaire chaotique, en totale dissonance avec la puissance militaire du pays. Les opinions publiques européennes ont été particulièrement frappées par les images diffusées sur Internet, aux premiers jours de la guerre, montrant les multiples ‒ et récurrents ‒ problèmes d’acheminement des équipements et vivres. Il s’agit de la manifestation de dysfonctionnements majeurs et structurels qui posent question. Quelles en sont les origines principales ?
Deux types de logistiques sont mises en œuvre dans le cas de grandes opérations militaires telles que le débarquement allié en Normandieie durant la 2e guerre mondiale
• La logistique en « flux tirés » satisfait des demandes continues de matériel fondées sur les besoins au jour le jour. Elle réagit le plus rapidement possible aux variations d’une situation tactique changeante que rencontrent les formations de combat, par exemple en modifiant l’affectation de ressources logistiques sur le terrain en fonction du degré de résistance de l’ennemi. La logistique « en flux tirés » exige de la souplesse et des systèmes de commandement décentralisés capables d’ajuster instantanément les ressources logistiques aux besoins changeants.
• A l’inverse, la logistique « en flux poussés » va pousser le matériel et les ressources logistiques vers l’avant, en fonction d’une planification préalable (des mois avant le déclenchement du conflit). La logistique « en flux poussés » fonctionne de manière efficace si la demande est stable et anticipable aisément.
Peu de systèmes logistiques sont exclusivement de type « flux tirés » ou « flux poussés ». Le problème majeur de la logistique militaire russe est de privilégier exclusivement des « flux poussés », autrement dit un système logistique relativement inflexible et bureaucratique, cohérent avec une philosophie de commandement centralisé de type top / bottom , quasiment depuis le Kremlin jusqu’au terrain..
Or, la relative rigidité induite par la logistique en « flux poussés » constitue son plus grand désavantage dans les conflits, et elle se transforme très vite en une vulnérabilité critique dans un espace de combat mouvant et imprévisible, comme c’est le cas pour la Russie en Ukraine.
L’invasion russe a été ainsi marquée très rapidement par des pénuries significatives, tant en matériel qu’en nourriture, en carburant et en soutien médical. Des images d’équipements militaires abandonnés, pourtant en bon état de marche, attestent également de revers logistiques incontestables dans les activités de soutien.
Le commandement russe a, par ailleurs, fait preuve d’un manque alarmant de perspicacité en négligeant la protection appuyée des convois logistiques, comme en témoignent les nombreuses frappes ukrainiennes sur des véhicules logistiques non blindés.
Cette situation débouche directement sur l’incapacité à anticiper l’impact de la prolifération désormais actée de drones sur l’identification des mouvements de troupes dans l’espace de combat et leur attaque inopinée.
Il faut toutefois admettre que la planification opérationnelle d’une offensive multi-frontale comme celle lancée par la Russie le 24 février 2022 serait un défi pour n’importe quelle armée du monde. Avec une planification inadéquate, même le meilleur système logistique militaire risque de ne pas remplir sa mission… comme en Ukraine.
Reste à aborder une dimension plus culturelle pour expliquer les revers de la logistique militaire russe : l’absence d’un esprit « expéditionnaire », ou encore de projection performante des forces. Dit simplement, la logistique expéditionnaire s’avère indispensable lorsque des troupes opèrent à une certaine distance de leur base de soutien, le plus souvent nationale. Toute projection des forces, dont l’armée française est aujourd’hui une spécialiste reconnue grâce aux commandos « Forces Spéciales » nécessite un haut degré d’autosuffisance, de flexibilité, de robustesse et de mobilité, indépendamment des ressources logistiques disponibles sur le lieu des combats.
Les forces expéditionnaires, qui doivent appliquer leur puissance de feu sur des distances beaucoup plus grandes, par mer ou par terre, nécessitent un soutien logistique sans faille.
Or, l’approche de la Russie en matière de logistique militaire s’appuie fortement sur des approvisionnements d’équipements et de vivres par chemin de fer, et sur des réapprovisionnements de carburant par pipelines.
Une telle dépendance à l’égard des chemins de fer signifie que la logistique militaire russe possède nettement moins de camions que les formations occidentales équivalentes. Il en résulte une capacité réduite de gestion efficace des pré- et post-acheminements,
Dans un article du Washington Post, publié fin mars 2022, les auteurs vont dans le même sens en évoquant à juste titre la « tyrannie de la distance ». Ils notent que c’est la taille elle-même de l’Ukraine qui est un problème, et la logistique militaire russe n’a pas été la solution, loin de là.
Les forces armées russes pensaient sans doute pouvoir s’emparer rapidement de Kiev et forcer le président Zelensky à quitter le pouvoir. Le résultat ne s’est pas produit, faute d’une aptitude à assurer l’acheminement des troupes et l’approvisionnement des équipements et des vivres dans une guerre terrestre située au cœur du plus grand pays européen par sa taille. L’absence de « culture routière » ne pouvait que rendre difficile le camionnage, surtout avec un sol humide et boueux.
Sur cette base, il est possible de proposer un éclairage logistique de l’incapacité des forces armées russes à s’emparer de Kiev au début de 2022.. La faible maîtrise des acheminements routiers est une constante majeure. Les convois de véhicules constituent une cible relativement difficile à protéger, surtout de nuit, et il n’est pas rare que 12 à 15 heures par jour aient été nécessaires au printemps 2022 pour effectuer des acheminements de quelques dizaines de kilomètres seulement.
Ainsi, la distance ‒ même modeste ‒ entre le dépôt de ravitaillement d’une brigade et la brigade elle-même est devenue rapidement insurmontable, sans oublier l’utilisation continue de troupes pour sécuriser les routes, des troupes par conséquent non disponibles pour mener des opérations militaires offensives.
Un temps, il aurait été envisagé par l’Etat-Major russe que les fournitures nécessaires à la prise de Kiev puissent être acheminées par voie aérienne jusqu’à l’aéroport international Antonov (Hostomel), tombé aux mains des russes. Mais il est rapidement apparu qu’un pont aérien en milieu hostile ne pouvait pas livrer suffisamment de matériel pour faire la différence sur le terrain. En outre, il était évident que les missiles Stinger fournis par les pays occidentaux, portables à dos d’homme (15 kg) et extrêmement fiables (taux de réussite de 95 %), étaient aptes à détruire en masse des avions lourdement chargés. L’option aérienne ne pouvait donc être retenue comme alternative au chemin de fer et à la route.
Il est trop tôt, mi-été 2023, pour faire un quelconque pronostic sur l’issue du conflit entre l’Ukraine et la Russie. En revanche, son évolution sur à peine quelques mois permet de penser que la stratégie ukrainienne sera de se focaliser sur le contrôle des grandes villes et de contraindre les forces armées russes à s’impliquer dans des combats urbains coûteux en vies humaines.
Si les grandes villes résistent, les forces armées russes devront alors se retrancher et tenir de longs sièges qui généreront une demande continue d’approvisionnement que l’on peut évaluer à plusieurs milliers de tonnes de produits de première nécessité par jour.
Des raids éclairs ukrainiens, à l’aide de mines, de missiles et de mitrailleuses, infligeront certainement des dommages importants aux moyens logistiques mobilisés par la Russie. Les forces de défense territoriale ukrainiennes peuvent également empêcher les forces armées russes d’utiliser les chemins de fer en faisant sauter les voies et les gares de triage, et en attaquant directement les trains avec des missiles FGM-148-Javelin, qui peuvent détruire lesdits trains aussi bien que les chars.
Or, il est entendu que la Russie ne pourra jamais surveiller en Ukraine chaque kilomètre de routes et de voies ferrées dont elle a besoin pour assurer le fonctionnement de ses chaînes logistiques. Les forces armées seront dès lors obligées de se replier vers le seul Donbass, faute de ressources logistiques suffisantes et sécurisées.
Il est par conséquent possible d’envisager une reprise en main de la logistique par l’Ukraine à travers une politique d’accentuation de la vulnérabilité des systèmes d’approvisionnement de l’ennemi. Pour l’armée ukrainienne, la guerre se gagnera peut-être au travers d’un épuisement logistique autant que militaire des forces armées russes, tout comme la Résistance française, pendant la Seconde Guerre mondiale, a participé à la libération du pays en s’en prenant aux infrastructures ferroviaires lors de la fameuse « bataille du rail »
Conclusion
A la stupéfaction de nombreux analystes militaires, les difficultés rencontrées en Ukraine par les forces armées russes sont devenues une réalité objective et peu contestable, et non la manifestation de pratiques de désinformation et de propagande dont toutes les guerres sont coutumières . Si un système de communication défaillant, les flottements récurrents en matière de commandement et la faiblesse des moyens de défense aérienne ont été signalés pour expliquer une telle situation, les revers logistiques occupent une place centrale mais pour l’instant assez peu renseignée dans les travaux académiques.
Tout se passe comme si l’Etat-Major russe avait largement sous-estimé la complexité inhérente à la gestion d’opérations militaires combinées de grande envergure. Nul doute que des réflexions devront être engagées pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants d’un échec annoncé.
Article repris d’un précédent de Gilles Paché
Professeur des universités en Sciences de Gestion à Aix-Marseille Université
Directeur de recherches au CERGAM Lab d’Aix-en-Provence.
Nous le remercions
