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Grands investissements publics, seuls atouts pour l'Europe

Dans un monde qui sera de plus en plus marqué par la rareté des ressources face à la croissance des besoins, ceux qui n'auront rien à échanger ne pourront rien espérer en retour. Ils pourront juste mourir de faim ou s'engager dans des guerres désespérées pour les subsistances. Nul ne fera de cadeau à personne. Cette perspective attend l'Europe, si elle n'y prend pas garde.

Comment sous cet angle se situe notre continent, considéré pour les besoins de cet article comme disposant d'une certaine puissance économique globale, mais marqué de graves lacunes ? Faisons pour préciser la question la liste des pays ou ensembles de pays qui auront quelque chose à échanger et qui, s'ils savent se gérer rationnellement,  pourront espérer survivre aux crises qui s'approchent :

1. Les pays producteurs d'énergies fossiles : pétrole et gaz. Qu'on le juge souhaitable ou non, au regard de la lutte contre le réchauffement climatique, ces ressources, même si les réserves mondiales sont appelées à diminuer, seront longtemps une monnaie d'échange permettant à ceux qui en disposent, notamment les pays membres de l'OPEP,  de survivre un bon demi-siècle sans faire beaucoup d'efforts. La hausse des prix réduira le nombre de leurs clients, mais il en restera toujours suffisamment pour assurer leurs revenus. Rappelons que le pétrole sert aussi de matière première pour fabriquer la plus grande partie des produits industriels utilisés dans les économies développées.  
L'Europe ne peut rien espérer en ce domaine. Elle pourrait produire davantage d'énergie nucléaire, mais cela ne suffira pas à couvrir tous ses besoins énergétiques.

2. Les pays producteurs de matières premières industrielles : acier, aluminium, mais aussi métaux et minerais rares de plus en plus utilisés par les fabricants d'ordinateurs et produits portables. Ces matières premières se comptent par dizaines voire centaine : uranium, cuivre, manganèse, cobalt, nickel, plomb, coltan, or, diamant, etc. Leurs réserves sont inéquitablement réparties dans le sous-sol des continents de la planète. Ils sont présents en gisements  considérables, encore mal connus, dans les zones montagneuses et désertiques, comme dans les zones littorales sous-marines. Des pays sans industrie et sans pétrole vont se trouver subitement valorisés par l'exploitation de telles ressources – à condition qu'ils savent ne pas se laisser exploiter par les compagnies minières. Ceux qui, comme la Russie, la Chine ou l'Australie, disposent déjà d'une industrie, vont pouvoir la renforcer en lui assurant les approvisionnements nécessaires à une croissance saine.
L'Europe, là encore, ne dispose pas de ressources dans ce domaine, sauf sous forme de traces résiduelles.

3. Les pays producteurs de matières premières agricoles. A l'exception du bois, mieux réparti mais dont les capacités d'exploitation sont désormais dépassées, les matières premières agricoles, nécessaires à l'alimentation des populations, sont devenues pour des raisons diverses  (notamment l'exploitation abusive des agro-business, comme indiqué in fine), des ressources rares. Il ne sert à rien d'affirmer que le monde pourrait nourrir les 12 à 15 milliards d'humains prévus dans les prochaines décennies. Pratiquement en effet, on sait qu'il n'en fera rien. Les pays producteurs primaires capables de satisfaire à la croissance des besoins alimentaires ne pourront pas augmenter sauf à la marge leurs productions, pour des raisons liées aux résistances de l'environnement. Ils disposeront donc dans les prochaines années d'un avantage considérable, leur permettant d'échanger des ressources agricoles et des produits dérivés contre les biens qu'ils n'ont pas. Nous ne mentionnons pas dans cette rubrique les produits de la pèche en mer, désormais voués malheureusement à disparaître par surexploitation.
L'Europe, pour une fois, de par son climat tempéré, ses réserves en eau, sa bonne gestion de l'espace rural, dispose à cet égard d'atouts considérables, qu'elle devra gérer avec sagesse, afin de protéger son capital-sol.

4. Les pays disposant de fortes réserves en main-d'œuvre, qualifiée ou non. L'automatisation d'un certain nombre de production n'épuisera jamais la richesse que représente pour un producteur la possibilité de faire appel à des personnels  acceptant de travailler pour des salaires, simples salariés ou cadres, plus de 10 fois inférieurs à ceux versés dans les pays (encore) riches. Tous les pays émergents possèdent cet atout, dont ils font une arme économique, d'abord pour attirer des délocalisations, très vite pour produire eux-mêmes et exporter.
L'Europe, à cet égard, ne pourra jamais supporter une baisse sensible des revenus du travail et de la protection sociale. Mais comment pourra-t-elle conserver l'avantage d'une main d'œuvre bien formée et réactive ?

5. Les pays disposant d'un secteur tertiaire et quaternaire compétitif : services financiers, d'assurance ou de gestion notamment. Le besoin s'en fera de plus en plus sentir, mais aucun pays ne pourra prétendre se flatter de situations acquises dans ces domaines. Rien ne s'apprend plus vite que la bonne gestion et l'administration, si l'on veut s'en donner la peine. Les avantages que conservent encore les pays européens sont appelés à diminuer rapidement.

6. Les pays disposant d'un bon niveau moyen de formation des populations, leur permettant d'assurer toute la panoplie des activités à fortes valeurs ajoutées, que ce soit dans l'industrie, la gestion, l'enseignement et la recherche. Là encore, si les Européens possèdent encore pour quelques années des avantages comparés certains, ils ne pourront pas les conserver longtemps. Comme en matière de gestion, rien ne s'apprend plus vite que les métiers de l'intelligence et de la recherche, si l'on se trouve placé dans un environnement favorable. Le nombre joue aussi un rôle certain. On dit que, vu le nombre des étudiants chinois et indiens en sciences, à qualité moyenne comparable, la Chine et l'Inde fourniront l'essentiel des Prix Nobel de ce milieu de siècle.

Si nous faisons donc très globalement le bilan comparé des atouts que les Européens pourront aligner face à tous ceux qui maîtriseront la production des biens dont ils auront besoin et qu'ils ne pourront produire eux-mêmes, nous ne trouvons guère que l'agriculture. L'Europe va-t-elle se transformer en nourrisseurs du reste du monde, retrouvant la paille et les sabots de son antique histoire ? Cela vaudrait mieux que mourir de faim, mais les Européens, compte tenu de la qualité indéniable de leurs facultés, de leurs laboratoires, de leurs écoles, pourraient certes faire mieux.

La transition scientifico-technique vers les sciences émergentes, déjà évoquée ici et encore parfaitement maîtrisée par les Etats-Unis, en voie de l'être par les BRIC,  devrait loffrir aux Européens des perspectives de survie. Mais pour cela, il ne suffira pas d'incantations comme celles dites du processus de Lisbonne visant à placer l'Europe en tête des économies de la connaissance, tout en récusant toute intervention publique. Il faudra beaucoup de sacrifices et beaucoup d'investissements, de façon à privilégier toutes les recherches et développements permettant de remédier aux lacunes européennes, dans le domaine des énergies nouvelles, de la biochimie, des transports, de la santé et de l'espace. Nous avons longuement développé tout ceci sur ce site et dans notre livre « L'europe ou le vide de puissance ».

Une révolution politique

Mais il faudra faire plus, beaucoup plus. Nous pensons que les nouvelles formes de développement ne pourront pas être confiées à des entreprises capitalistes possédées par des actionnaires anonymes. Elles ne pourront pas non plus être confiées, comme aux Etats-Unis,  à des agences travaillant pour la défense, qui ne communiqueront pas leurs résultats. Il faudra que l'Europe s'engage dans une véritable révolution pacifique donnant le pouvoir à des entreprises et services publics civils travaillant certes en concurrence mais guidés par le souci de la grandeur européenne et de l'intérêt général. Ces entreprises et services publics devront s'appuyer fortement sur les travaux des scientifiques, afin de les valoriser mieux qu'ils ne le sont actuellement.

Cette orientation paraîtra irréaliste, dans l'ambiance actuelle où triomphe (encore pour quelques temps) l'idéologie néo-libérale. Mais il faudra bien se rendre compte des réalités. Deux livres que viennent de publier des économistes anglo-saxons montrent bien comment les firmes de l'agro-business américain, tel Cargill et Wal Mart  (ou suisse puisque Nestlé en fait partie) ont depuis la fin de la 2e guerre mondiale sciemment organisé l'élimination des agriculteurs traditionnels, afin d'imposer leurs produits à une agriculture industrielle sous contrôle. Sans ces firmes, selon les auteurs, la Terre pourrait effectivement faire face aux augmentations de population. Il faudra bien que les Européens, experts en gestion publique, le comprennent et exploitent leurs capacités à maîtriser la puissance régalienne dont ils ont appris à douter sous les sarcasmes des adversaires des politiques publiques.

C'est dans cette direction que les gauches européennes auraient certainement le plus à dire, mais pas seulement elles. Tous les Européens de bon sens devraient rejoindre le mouvement que nous esquissons ici.

Les livres cités (anglais) sont de Felicity Lawrence, Eat your Heart Out: Why the food business is bad for the plant and your health (Penguin Books) et, de Paul Roberts, The End of Food, Houghton Mifflin.  

15/07/2008
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