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Europe et Chine. La nécessité d'un nouveau regard

Nicolas Sarkozy a finalement décidé d'assister à la cérémonie d'ouverture des Jeux de Pékin, comme G.W. Bush et au contraire d'Angela Merkel ou d'autres chefs d'Etat européen. Nous pensons pour notre part que c'est une bonne chose. La précédente attitude de défi, téléguidée par les Etats-Unis et suivie d'une humiliante repentance n'était certainement pas la bonne façon de se faire respecter. Ceci dit, l'approche des Jeux Olympiques et le renforcement de la censure qui l'accompagne obligent à s'interroger de nouveau sur la meilleure façon dont les pays européens, individuellement ou regroupés au sein de l'Union européenne, devraient se comporter vis-à-vis du super-Etat qui est en train de s'édifier au « centre du monde ».

Deux documents disponibles ce jour (08/07/08) apportent des éléments de discussion à cet égard. Il s'agit d'une interview sur France Inter du dissident chinois réfugié aux Etats-Unis WEI Jingsheng et d'un numéro spécial consacré à la Chine par le quotidien Libération.

Le dissident confirme sa position, selon laquelle il n'y a aucun progrès en Chine, ni dans le domaine des libertés individuelles ni dans celui des droits sociaux et du travail. Pour lui, les démocraties occidentales ne devraient pas faire de concessions qui seraient ressenties comme des marques de faiblesse et susciteraient du mépris.

Pour Laurent Joffrin, qui préface le numéro spécial de Libération, la Chine, en passe de devenir la seconde puissance mondiale, sinon la première, jette à l'Occident un défi. La démocratie ne serait pour ses dirigeants qu'une idée relative, régionale et en cours de disparition. La Chine oppose à l'idéal démocratique un idéal de prospérité sans liberté, de puissance sans division. Sa force démographique, économique et militaire doit, dans l'esprit des dirigeants, faire comprendre aux démocraties occidentales (et notamment à l'Europe), qu'elles doivent s'incliner devant la philosophie politique chinoise et garder pour elles leurs idéaux de liberté.

Pour leur part, WEI Jingsheng et Laurent Joffrin considèrent tous les deux que la liberté politique et à la démocratie constituent au contraire, malgré les affirmations des dictatures, répétées depuis des siècles, le seul ressort permettant aux  Etats et aux nations de s'affirmer de façon durable, en bénéficiant de la confiance des peuples.

Nous en sommes pour notre part persuadés, comme nous le sommes du fait que les jugements simplistes sur la Chine ne peuvent qu'égarer les jugements. Le numéro spécial de Libération précité rassemble un grand nombre de témoignages montrant que la Chine est plus diverse et plus proche des Européens que ceux-ci ne l'imaginent. Des attitudes réciproques d'ouverture seraient plus fructueuses à terme que les affrontements idéologiques, sans méconnaître cependant les différences susceptibles de dégénérer en affrontement.

Quels sont les principaux domaines à propos desquels devrait se construire dans les prochaines années la diplomatie européenne (à supposer que quelque chose correspondant à ce terme de diplomatie européenne finisse par émerger) ?

La démographie

 
Un Etat regroupant 1.300 millions d'humains sera nécessairement un des pôles du monde de demain, pour le meilleur ou pour le pire. L'Europe avec ses 400 millions d'habitants verra, quoiqu'elle fasse, son importance relative décroître. Elle ne peut donc faire comme s'il ne se passait rien en Chine. Elle doit prendre conscience de ses points faibles et tout faire pour les éliminer.

Ceci signifie d'abord renforcer sa propre puissance démographique. Sinon, l'immigration extérieure spontanée, y compris en provenance de l'Asie, risquera de l'affaiblir durablement en tant que civilisation. On peut considérer que la même menace larvée pèse, dans d'autres termes, sur l'Amérique du Nord.  La question de la natalité comme celle de l'immigration et de son contrôle doivent donc être vues au regard des relations non seulement avec l'Afrique mais avec la Chine.

Ceci étant, l'expérience montre que de petits Etats ont toujours pu, dans l'histoire, s'affirmer à l'égard des grands en développant des capacités propres. Il ne faut donc pas se laisser totalement impressionner par le nombre, tant du moins que les affrontements militaires directs peuvent être évités.

La puissance économique


La Chine dispose d'un vecteur de puissance économique important qui est, là encore,  sa population. Celle-ci fournit actuellement une main d'œuvre quasi inépuisable et peu coûteuse, sans laquelle aucune puissance économique ne peut se construire. Cette main d'œuvre permet de fabriquer actuellement des biens de consommation bon marché qui concurrencent efficacement les industries restées localisées en Europe. Mais elle servira de plus en plus à construire des équipements industriels travaillant pour le marché intérieur. Progressivement, par ailleurs, de cette population émergeront de nouvelles générations d'ingénieurs et scientifiques susceptibles par leur nombre de concurrencer efficacement  les forces d'innovation des pays anciennement développés, surtout si, comme en  Europe, ces pays ne considèrent pas  l'investissement intellectuel comme leur priorité. Enfin, les centaines de millions de « consommateurs » chinois représenteront nécessairement, au fur et à mesure de l'élévation de leur niveau de vie, un marché qu'aucun industriel ne pourra négliger. Ce marché s'ouvrira d'abord aux industriels  chinois, mais ceux du reste du monde ne pourront pas s'en désintéresser.

Face à cela, les Européens sont tentés par des solutions à court terme : importer bon marché et à crédit des biens de consommation asiatiques, délocaliser leurs industries en Chine afin d'y faire des profits qui pourraient en partie être rapatriés. C'est ce que font en partie les Etats-Unis actuellement.

Il vaudrait mieux pourtant que les Européens recherchent des solutions à long terme : affecter  leurs épargnes  à l'investissement industriel et scientifique, tout en protégeant le temps nécessaire leurs nouveaux investissement industriels de la concurrence extérieure.  Mais cela supposerait des décisions politiques fortes, privilégiant la décroissance de la consommation non vitale et l'investissement. Elles ne pourraient être prises que par  une Union européenne enfin décidée à se comporter en puissance régalienne et donc à refuser le libéralisme économique. De telles orientations  semblent actuellement incompatibles avec la démocratie, car les opinions publiques s'y opposeraient. Mais le point de vue changera quand l'on prendra toute la mesure de la concurrence chinoise en termes de pertes d'emplois locaux. Il faut en attendant, pour rendre la  démocratie européenne compatible avec les nouvelles formes de développement, que celles-ci y fassent l'objet d'un intense travail d'information et de gestion participative.

Accès aux ressources vitales


La population chinoise, si elle fait la force de la Chine dans certains domaines, fait aussi sa faiblesse dans d'autres. Pour la nourrir et lui apporter un niveau de vie durable, la Chine devrait disposer de ressources naturelles alimentaires, énergétiques et environnementales (terres arables, eau, air pur) qu'elle n'a pas. Ses principales ressources naturelles sont minières, sans parler de la puissance qu'apporterait à terme la disposition d'un vaste territoire susceptible d'abriter des activités futures.

La Chine essaye donc d'importer au meilleur prix les ressources qui lui manquent, voire de s'imposer vis-à-vis de pays producteurs dont les gouvernements faibles  et corrompus ne peuvent résister à ses pressions. Elle s'efforce de prendre en main l'exploitation et la commercialisation de leurs ressources. C'est il est vrai ce qu'ont toujours fait et continuent d'ailleurs à faire, quand ils le peuvent, les pays développés.

Cette politique rencontrera très vite, semble-t-il, des limites systémiques qui risquent d'être infranchissables. La hausse des prix des matières premières, les pressions politiques des autres puissances afin d'accéder à celles-ci, mais surtout les lfrontières absolues imposées par le milieu naturel soumis au réchauffement climatique et aux crises de l'écosystème, risquent de bloquer rapidement les formes actuelles de croissance. Que feront les pouvoirs politiques et les populations confrontées à ces blocages : repenser le mode de développement ou multiplier les attitudes belliqueuses ?

L'Europe pourrait trouver là l'occasion de se positionner en partenaire actif de la Chine dans la recherche non seulement de nouvelles technologies et pratiques économiques, mais d'un nouveau mode de vie privilégiant des croissances « propres », axées là encore sur l'austérité matérielle et les investissements intellectuels. Mais elle devrait en donner l'exemple, en s'appliquant à elle-même de telles solutions. Ce qu'elle ne fait pas encore suffisamment en ce moment.

La puissance militaire

Il est indéniable que la Chine fait de gros efforts pour améliorer son potentiel militaire et se positionner dans de grands programmes stratégiques de puissance, non dépourvus de finalités militaires. C'est le cas notamment des programmes spatiaux. Face à cela, les Etats-Unis font tout ce qu'ils peuvent pour conserver leur actuelle domination militaro-scientifique. Ils se préparent aussi à des affrontements plus ou moins ouverts avec la Chine, dans la mesure où celle-ci se doterait de capacités qu'ils jugeraient menaçantes.  On sait par ailleurs que  le lobby militaro-industriel américain grossira volontiers le danger chinois, se livrant même à des provocations pour conserver le soutien politique dont il a toujours bénéficié aux Etats-Unis et chez ses « alliés » européens.

L'Europe pourrait considérer qu'elle n'a pas à se préoccuper du potentiel militaire chinois et  qu'il lui suffira de continuer à s'abriter sous le parapluie américain. Ce serait  évidemment une erreur. L'Amérique n'a qu'un souci, se défendre, quitte à sacrifier la défense d'alliés qui perdraient pour eux de leur importance géo-stratégique. L'Europe doit se doter d'une puissance militaire indépendante, qui la ferait respecter de tous, des puissances asiatiques comme des Etats-Unis. Dans l'immédiat cependant, elle  n'a pas de raisons particulières  pour craindre le militarisme chinois et pour s'armer spécifiquement contre lui.
 
La puissance militaire est toujours sous-tendue par le patriotisme, souvent exacerbé en nationalisme. Les Etats-Unis n'en manquent pas, les Européens en sont dépourvus. C'est là vis-à-vis de la Chine leur faiblesse durable. Ils doivent donc veiller à ne pas, par des provocations inutiles, exacerber le patriotisme chinois auquel ils n'auraient rien à opposer. Ils feraient mieux à cet égard de s'intéresser à leurs valeurs et à ce qui fait de l'Europe une entité politique et sociale unique au monde, dont la valorisation « patriotique » devrait devenir une priorité pour eux.

La démocratie et les droits de l'homme

L'Europe, mieux encore que les Etats-Unis ou d'autres pays « occidentaux » non européens, peut s'affirmer aujourd'hui comme la patrie des droits de l'homme  et des institutions démocratiques. Autrement dit, ses populations semblent convaincues en profondeur que l'avenir des civilisations humaines reposera sur la reconnaissance de l'importance de l'individu face aux pouvoirs.

Le gouvernement chinois considère au contraire que la puissance d'un super-ensemble étatique s'exprimant par l'autorité, sinon par  la dictature politique,  importe plus que les droits reconnus aux individus le constituant. Cette autorité permettra seule, dans les conflits à venir, d'assurer aux individus le niveau de vie auquel ils pourront prétendre.

Nous pensons que les systèmes donnant aux « agents » le maximum de capacités de « pro-action » et donc d'innovation semblent mieux à même de s'adapter aux pressions évolutives que ceux se constituant en blocs monolithiques. Droits de l'homme et démocratie peuvent donc être considérés, en dehors de l'aspect moral, comme des atouts de survie à développer.

Ceci admis, la Chine peut facilement dénoncer l'hypocrisie des puissances occidentales. L'idéologue conservateur Pan Wei n'a pas tort de constater que celles-ci utilisent les droits de l'homme comme moyen d'alimenter une croisade contre la Chine ne voulant pas dire son nom. Elles ne veulent pas voir  que la Chine a fait ces dernières années beaucoup progresser l'éducation, la sécurité sociale, l'égalité dans l'accès aux fruits du développement. Ceci devrait continuer. Dans le même temps les Occidentaux mènent pour leur compte des guerres et des politiques économiques qui au nom du libéralisme font des millions de morts.
 
L'Europe pour sa part ne doit pas se dissimuler que la puissance américaine est engagée dans une compétition idéologique et économique avec la Chine où tous les arguments sont bons. Cette compétition  ne les empêche d'ailleurs pas de conclure des alliances stratégiques quand ils y ont intérêt. Il serait donc naïf pour les Européens de s'engouffrer dans des campagnes  comme celle de la liberté au Tibet sans voir que ces campagnes visent en grande partie à les empêcher de se rapprocher de la Chine dans les nombreux domaines où des coopérations seraient profitables aux deux parties. L'ingérence humanitaire ou « droit-de-l'hommiste » cache le plus souvent des desseins agressifs qui ne s'avouent pas.

Cela ne veut pas dire que les Européens devraient mettre leurs convictions démocratiques dans leurs poches. Mais ils doivent d'abord les appliquer chez eux, en comptant sur le bon exemple qu'ils donneront et sur la circulation des idées dans la société de l'information pour que, malgré la censure, cet exemple influence éventuellement la Chine et provoque des convergences qui seraient bénéfiques pour les deux parties.  

Dans l'immédiat, les Français devraient se rendre compte que la "gestion" du cas chinois, comme celle sous d'autres angles des relations avec les pays de la Méditerranée et le Moyen-Orient, ne tolère pas l'amateurisme et les prises de positions personnelles. Depuis quelques mois, le président de la République et son ministre des Affaires étrangères semblent avoir oublié qu'une politique extérieure se construit sur des outils diplomatiques dont la construction a  demandé des décennies et qu'il faut faire évoluer avec le sens du long terme.
08/07/2008
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