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Les peuples européens s'interdisent la puissance

Les gouvernants européens qui continuent à défendre le Traité de Lisbonne ont sans doute raison de ne pas capituler devant le veto irlandais. Mais connaissant la maladresse de ces gouvernants, les voir s'agiter ne suffira pas à ranimer la flamme européenne. Manquent toujours les arguments expliquant à l'opinion pourquoi une Europe forte et souveraine est plus que jamais nécessaire. La liste en est pourtant facile à faire.

Il était symbolique de voir les principaux gouvernements européens accueillir avec beaucoup d'apparat le président G.W. Bush lors de sa dernière tournée officielle en Europe alors que celui-ci et la politique extérieure des Etats-Unis sont de plus en plus rejetés, aussi bien dans le monde qu'en Amérique même. L'idée simple selon laquelle l'Europe ne se construirait vraiment qu'en échappant à la tutelle américaine et en définissant une stratégie de puissance  répondant à ses intérêts propres paraissait de plus en plus abandonnée. Elle avait pourtant été bien accueillie dans le monde lorsque la France et quelques autres Etats s'étaient opposés à l'invasion de l'Irak. Il serait plus que jamais nécessaire aujourd'hui de retrouver cet esprit, notamment face à des super-Etats émergents qui affichent tous les attributs de la puissance.

Dans le même temps, l'amorce de renforcement des institutions de l'Union européenne découlant du traité de Lisbonne recevait le coup d'arrêt irlandais que l'on sait. Certains commentateurs voient dans le rejet du traité par une Irlande depuis longtemps inféodée à l'Amérique, le résultat d'un véritable complot politique ourdi depuis quelques mois. Ce complot rassemblerait les intérêts atlantistes européens et ceux qui dirigent à Washington les stratégies militaires et économiques américaines. Il s'agirait de faire enfin rentrer les Européens sous la domination  américaine, sous prétexte de valeurs et d'intérêts communs à défendre face au reste du monde. Comme l'Europe, ectoplasme politique, conserve  encore de nombreux atouts économiques, on peut comprendre que resserrer la tutelle sur ces derniers puisse intéresser les stratèges américains.

Mais comment lutter contre cela ? Les gouvernants européens qui continuent à défendre le  Traité de Lisbonne ont sans doute raison de ne pas capituler devant l'insupportable veto irlandais. Mais connaissant la maladresse de ces gouvernants, les voir s'agiter ne suffira pas à ranimer la flamme européenne. Nous continuons pour notre part à penser que manquent les arguments expliquant à l'opinion pourquoi une Europe forte et souveraine est plus que jamais nécessaire. La liste en est pourtant facile à faire 1).

Quel est le premier et le plus grand des maux dont souffrent les peuples européens ? C'est le refus de la puissance : l'Europe auto-interdite de puissance.  Beaucoup de causes peuvent expliquer cela, le souvenir des tyrannies ayant sévi en Europe au 20e siècle, le refus de s'assimiler à la puissance américaine, la peur de devoir se confronter à des concurrents dynamiques...Quoiqu'il en soit, tout travail de fondation ou refondation de l'Europe doit commencer par une défense et illustration de ce que devrait être la puissance européenne. Il s'agirait certes d'abord d'une puissance de protection à titre interne, mais surtout d'une puissance de projection vers le reste du monde. Les vecteurs d'une telle projection sont d'abord scientifiques et technologiques, mais aussi industriels et culturels – sans exclure évidemment le militaire. Ils n'imposent pas de se comporter de façon impérialiste, au contraire. La projection peut être de type « humaniste » vers les pays les plus pauvres. 

Mais puissance pour quoi faire ? Si les politiques sont incapables de sortir du débat sur les institutions et refusent de présenter les vrais problèmes auxquels les Européens sont affrontés, ceux-ci n'auront aucune raison de se mobiliser. Ces vrais problèmes sont de plus en plus  évoqués dans les médias et par certains hommes politiques. Mais personne ne montre en quoi une puissance européenne forte permettrait de les affronter mieux que des Etats européens isolés. Aussi bien, dans les électorats,  le seuil au-delà duquel l'indifférence cède la place à l'attention n'a pas encore été franchi.

Il serait très simple cependant, face au recensement des crises systémiques qui nous menacent inexorablement et de plus en plus rapidement, de faire une liste des solutions par lesquelles une Europe décidée à s'affirmer pourrait jouer un rôle essentiel, aussi bien pour elle que pour le reste du monde, Amérique comprise.

Les domaines où ces crises se préparent sont connus : énergie, alimentation, matières premières, climat, biodiversité, démographie – sans oublier l'espace civil et militaire. Dans des délais sans doute plus courts que l'on imagine, elles provoqueront  des révoltes de la misère en attendant les guerres de type 4e génération attisées par ceux qui voudront profiter de celle-ci pour prendre le pouvoir. On doit de toutes façons s'y préparer avec des politiques ambitieuses de défense et de sécurité indépendante de l'Otan.

Dans chacun de ces domaines, il faut montrer qu'une Europe puissante, prenant en main son propre développement, pourrait offrir des solutions d'une portée géostratégique considérable. Ces solutions seraient certainement discutables et améliorables, mais n'en pas parler ne fera qu'accélérer le déclin européen.

Prenons la question de l'énergie. L'Europe doit d'abord affirmer son soutien au nucléaire, y compris à terme aux recherches concernant la 4e génération et la fusion. Elle doit aussi se donner des politiques de recherche-développement et de production industrielle favorisant les énergies renouvelables. C'est ce qui se passe aux Etats-Unis actuellement où par exemple la Silicon Valley, après avoir été le cœur des industries numériques, ambitionne désormais de devenir le cœur des industries dites vertes.

En ce qui concerne la question beaucoup plus immédiate de l'approvisionnement en pétrole et en gaz, il semble que la seule solution donnant à l'Europe le poids nécessaire face aux producteurs serait de fédérer le plus grand nombre d'acheteurs possibles au sein d'une Agence européenne de l'énergie qui pourrait discuter d'égal à égal avec les Etats pétroliers et gaziers. Mais cette agence ne pourrait fonctionner que si les gouvernements acceptaient d'harmoniser à travers elles leurs compétences réglementaires et leurs capacités de négociation. On pourrait facilement montrer que chaque Etat y gagnerait bien plus qu'en s'efforçant de jouer seul. Pour décider d'une telle Agence, point ne serait besoin d'un nouveau traité. Les dispositions actuelles favorisant les coopérations renforcées y suffiraient.

Le même travail conduit dans les domaines évoqués permettrait de privilégier des solutions de ce type, bien illustrées par le concept d'Agence européennes. Ceci permettrait  de faire avancer la coopération entre Etats décidés à aller de l'avant pour mener de grands  programmes transeuropéens ambitieux sans perdre des années en discussions sur les solutions constitutionnelles. 

Il ne faut certes pas renoncer à améliorer les institutions existantes, notamment pour renforcer les compétences du Parlement européen, faire disparaître les blocages tenant à la règle  de l'unanimité et envisager  la mise en place d'un président européen représentatif. Mais encore une fois, les discussions sur ces points ne pourront intéresser les opinions publiques que si elles se font en arrière-plan de la mise en place de programmes économiques et technologiques dont chacun comprendra la nécessité.



Les notes :
  • 1) Inutile de dire que l'on trouve tout ceci détaillé dans mon livre « L'Europe ou le vide de puissance ? Essai sur le gouvernement de l'Europe au siècle des super-Etats » Jean-Paul Bayol, mai 2008. Je fais un peu de publicité à son sujet. J'espère que vous me le pardonnerez, compte tenu du fait que ce sera pas Lagardère qui le fera.
20/06/2008
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Nombre de réaction(s) : 1
créer une avant-garde
15/06/2008 15:58:16 | Par : Philippe Gaunet
Je constate que le Monde avait repris une proposition de votre livre. Je cite le Monde (15/06/08)"Pour sortir de ce cercle vicieux, il n'y a qu'une possibilité : créer, à côté de l'Union européenne actuelle, une avant-garde composée de pays prêts à accepter la règle de la majorité qualifiée pour approfondir l'intégration. L'idée n'est pas nouvelle, mais elle n'a jamais été mise en oeuvre. Elle suppose des dirigeants convaincus que l'unité européenne est une ambition nécessaire. S'il aidait à cette prise de conscience, le vote des Irlandais serait finalement une chance pour l'Europe".

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