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La Turquie, nouveau grand acteur géopolitique

On le pressentait déjà mais Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre de la Turquie et fondateur du parti largement majoritaire dit Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi ou AKP), manifeste une volonté forte de s'imposer comme le leader, au moins moral, des peuples touchés par le printemps arabe.

 Il vient d'y faire une tournée très applaudie. Il sert dorénavant ainsi aussi de référence aux oppositions visant à renverser les régimes autoritaires au Proche et Moyen-Orient. Son influence se substitue à celle des Etats-Unis, en recul dans toute la zone. Quant à l'Europe, bien que directement concernée par tout ce qui passe à ses frontières méditerranéennes, elle semble plus que jamais incapable d'exercer un rôle constructif. Ajoutons que Recep Tayyip Erdogan n'entend pas limiter l'influence de la Turquie à la Méditerranée. C'est un grand voyageur et, comme le montre la carte jointe, il y a peu de pays un tant soit peu importants qu'il n'ait pas visités (en bleu, pays visités).

Plusieurs raisons, abondamment soulignées par les experts en géopolitique, justifient ce rôle grandissant de la Turquie et de son Premier ministre. Il y a d'abord la géographie. La Turquie occupe un espace charnière entre l'Europe, la Russie, l'Afrique et l'Asie. Son importante population, avec de fortes capacités migratoires, dont au moins une moitié s'est dotée de compétences comparables à celles des sociétés occidentales, lui permet de jouer parmi les grands Etats développés. Son économie, sans disposer de ressources naturelles considérables, a bénéficié d'investissements internes et étrangers qui lui assurent aujourd'hui une croissance d'environ 6%, inégalée dans la région. Son modèle économique est envié, notamment en Egypte, de taille voisine mais qui n'a pas su encore valoriser ses atouts.

Au plan politique, la Turquie, longtemps considérée comme un satellite des Etats-Unis, de par notamment sa présence dans l'Otan, en gardien avancé contre l'influence de la Russie, a réussi à s'émanciper. Elle entretient dorénavant de bons rapports avec Moscou. Par ailleurs et surtout elle se distingue de plus en plus de Washington dans le rôle traditionnel d' « allié d'Israël » qui lui avait été assigné. Il faut dire que l'intransigeance et les maladresses répétées du gouvernement Netanyahu ont beaucoup contribué à cette prise de distance. Tant que la question palestinienne n'aura pas été réglée, la Turquie jouira ainsi d'un prestige considérable auprès notamment de la « rue arabe » dans les différents pays arabo-musulmans. L'armée puissante dont elle dispose contribue à ce prestige.

On pourrait penser que ces pays précisément, se méfieraient du rôle grandissant de la Turquie, susceptible de réactiver l'influence de l'Empire Ottoman, qui avait ensanglanté la région avant et après la première guerre mondiale. Mais ces souvenirs sont lointains et tant que la Turquie restera diplomatiquement prudente, nul ne reprochera aux Turcs de n'être pas des Arabes. La volonté commune à la Turquie et aux Etats arabes, y compris à ceux issus du printemps démocratique récent, de favoriser un islam présenté comme politique mais néanmoins modéré, ne peut que plaire à des populations restées, y compris en Afrique du Nord, profondément pieuses. La Russie elle-même, qui se débat avec des républiques musulmanes agitées, s'intéresse beaucoup à la référence apaisante que représente l'islam modéré sur le mode turc.

Reste la question des relations entre la nouvelle Turquie et l'Union européenne. Il fut un temps, il y a quelques années, où les Etats-Unis, soucieux avant tout d' handicaper le développement de l'Europe en tant que puissance souveraine et indépendante, avaient beaucoup fait pour imposer l'entrée de la Turquie dans l'Union. La Turquie occidentalisée et atlantisée, soumise à leur influence, aurait été pour eux un cheval de Troie permettant de pénétrer de l'intérieur les institutions et l'économie des pays européens. Les élites turques avaient un moment pensé que l'adhésion les auraient favorisées. Les patronats européens, quant à eux, avaient été séduits par la possibilité de jouer sur une abondante main d'oeuvre peu exigeante circulant au sein de l'espace commun.

Aujourd'hui, la question de l'opportunité de l'adhésion de la Turquie à l'Europe ne devrait plus se poser. D'une part, comme indiqué plus haut, Recep Tayyip Erdogan suivi en cela par les forces vives de son pays a compris qu'il aurait plus d'influence, dans le monde et en Europe même, s'il restait à l'extérieur de l'Union au lieu de se soumettre à ses contraintes. Par ailleurs, les Européens sont de plus en plus sensibles, à tort ou à raison, aux incompatibilités diverses que représenterait l'entrée d'un Etat ayant renoncé à la laïcité et affichant son rattachement à l'islam, fut-il modéré. Ceci d'autant plus que beaucoup soupçonnent la possibilité, en Turquie comme dans les Etats arabo-musulmans, de voir monter en puissance des mouvements islamiques de plus en plus radicaux. Il n'est pas certain que la partie occidentalisée (et féminine) de la société turque verrait cette montée d'un bon oeil, mais le risque n'est pas nul et dans l'ensemble, pour le moment, les gouvernements européens veulent s'en prémunir.

Par contre, s'il existait une véritable union fédérale européenne capable de se comporter en puissance politique et économique indépendante, tant vis-à-vis de la Turquie que, pour d'autres raisons, vis-à-vis de la Russie ou d'Israël, les Européens pourraient envisager avec sérénité de véritables coopérations stratégiques avec ces divers pays. L'ensemble de la Région en bénéficierait, par exemple au sein d'une Union pour la Méditerranée rénovée. Mais l'Europe, restant divisée et soumise à l'influence de l'Amérique pour qui ceci constituerait un ultime affront et perte d'influence, n'ose pas se lancer dans cette voie. Ses relations avec la Turquie et avec les nouvelles démocraties arabes en souffriront nécessairement.





17/09/2011
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