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Rapport de la mission sur « La place de l'Europe dans la mondialisation »

Le rapport de la mission sur « La place de l'Europe dans la mondialisation » a été rendu à la ministre de l'Economie, Christine Lagarde le mardi 15 avril. Assez curieusement, il en a été assez peu parlé, ni dans la presse, ni dans la communication gouvernementale. Nous pensons que ce document contient de nombreux éléments intéressants et mérite d'être lu attentivement. Cependant, il nous parait ne proposer que des mesures de façade à l'intérieur de déclarations d'intentions timides et dont on ne voit pas par quels moyens elles pourraient être concrétisées.

Nous avions signalé dans un article précédent la présentation du rapport d'étape de ce rapport. Dans ce premier document,  la mission constatait le peu d'effets du processus de Lisbonne destiné à placer l'Europe en tête dans la marche pour la société de la connaissance. Les experts y pronostiquaient que les remèdes suggérés par les services de la Commission sous le nom de Paquet Lisbonne III n'auront que des résultats marginaux par rapport aux faiblesses analysées par le rapport. De plus, ce Paquet n'offre que de « faibles marges de manœuvre pour la France ». Malheureusement, les experts ne jugeaient pas pertinent, d'ici les deux ans qui séparent du renouvellement du parlement européen et de la désignation de nouvelles institutions conformes au nouveau traité, que la France profite de sa présidence au second semestre 2008 pour lancer de nouvelles idées, au delà de celles déjà envisagées par Nicolas Sarkozy.

Le rapport définitif est plus ambitieux. Il essaye de reprendre entièrement la question confiée à la mission par Christine Lagarde : « Comment l'Europe peut-elle rester compétitive dans un monde globalisé? » L'objectif est double : préparer le nouveau cycle de la stratégie de Lisbonne 2008-2010, dans la perspective du Conseil européen de printemps, et mener une réflexion sur l'après Lisbonne.  On pouvait craindre, vu la culture très atlantiste des experts rassemblés, à commencer par la figure de son président, Laurent Cohen Tanugi, que le libéralisme à l'américaine ne contamine ses travaux. Il semble que cela n'ait pas été tout à fait le cas. Cependant le rapport reste très peu interventionniste, essentiellement pour ne pas effrayer les interlocuteurs « libéraux » de la France.

La condamnation du retard pris par l'Europe à l'égard de la stratégie de Lisbonne est confirmée. Celle-ci, de toutes façons, selon le rapport, ne peut plus constituer à elle seule la réponse de l'Europe à la mondialisation. Non seulement l'Europe n'a pas rattrapé son retard par rapport aux Etats-Unis, mais elle risque d'être dépassée dans la prochaine décennie par les pays asiatiques. Il faut donc passer à la vitesse supérieure.

Les raisons de cet échec ne sont pas suffisamment analysées. Elles paraissent pourtant simples. Pour que l'Europe prenne la tête des sociétés de la connaissance, il fallait investir considérablement dans les enseignements supérieurs et dans la recherche. Il fallait aussi, comme nous le préconisons nous-mêmes depuis longtemps, lancer de grands programmes européens structurants dans les domaines de l'espace, des technologies émergentes, de l'énergie mais aussi comme on le voit aujourd'hui, dans les transports non routiers et dans l'agriculture. Cela n'a pas été fait car il aurait fallu pour cela que les pays européens coopèrent dans la mise en place de stratégies comportant d'importants financements publics. La privatisation de ce qui restait d'équipements publics et la libéralisation des économies n'ont profité qu'aux opérateurs financiers et aux spéculateurs. La course à la réduction des déficits budgétaires a par ailleurs condamné toutes les dépenses nouvelles, fussent-elles absolument nécessaires à des économies qui sont en guerre, quoiqu'on puisse dire.

Aujourd'hui, outre la reprise de la stratégie de Lisbonne afin de donner à l'Union européenne des outils pour adapter son marché intérieur à la mondialisation, Laurent Cohen-Tanugi estime qu'une stratégie pour la mondialisation doit comporter des politiques économiques extérieures. Il « convient d'envisager la dimension externe d'une stratégie pour la mondialisation ». Baptisée « EuroMonde 2015 » sur le modèle d'un slogan britannique lancé par Gordon Brown, la stratégie proposée à cette fin par la mission comporte deux volets. Le premier concerne l'Union et son marché intérieur. Le rapport propose en effet de recentrer la stratégie de Lisbonne sur la compétitivité et l'innovation et de la doter d'une gouvernance renforcée, avec notamment un collège des coordinateurs de la stratégie de Lisbonne homogène. Il  suggère en outre de renforcer la dimension sociale de la stratégie, notamment en encourageant la mobilité des travailleurs.

Rendre la stratégie de Lisbonne plus contraignante constitue la dernière étape importante. Les Etats membres sont en effet aujourd'hui libres de mettre en œuvre ses objectifs en matière de croissance et d'emploi, mais n'ont pas de comptes à rendre.  Les contraintes devront s'accompagner d'une publication comparative des résultats. Le rapport propose par exemple la mise en place d'un tableau d'honneur public des réformes réalisées  par les Etats membres, à l'instar du classement de Shanghai des universités mondiales.  On mesure pleinement l'immense portée d'une telle innovation. Nous en tremblons d'avance en nous mettant à la place des mauvais élèves.

Le deuxième volet de la stratégie proposée dans le rapport a pour objectif de dynamiser  les politiques extérieures communes existantes, telles que la politique commerciale commune, la dimension internationale du marché intérieur et de l'union économique et monétaire, ou la politique agricole commune. Il faudra par ailleurs mettre en place une diplomatie énergétique et environnementale et une politique européenne de co-développement incluant l'immigration. Mais avec quels moyens nouveaux tout ceci sera-t-il fait, gagés par quelles économies, à un moment où l'on continue à privilégier la consommation fut-elle somptuaire au détriment de l'investissement ?

Le dernier point important du rapport s'intéresse au problème sensible du rachat des entreprises européennes par des capitaux spéculatifs étrangers, pilotés par de grands Etats souverains.  Il préconise de permettre à l'Union de se doter, à l'instar des grandes puissances économiques, d'un instrument de surveillance des prises de contrôle extracommunautaires dans les secteurs sensibles. L'Europe, écrit le rapport,   « ne peut pas être la seule puissance économique du monde à ne pas disposer d'un instrument juridique clair lui permettant de contrôler, de soumettre à condition, voire d'interdire des prises de contrôle à caractère stratégique ». L'objectif d'une telle mesure est d'éviter que les pays émergents d'Asie ou la Russie, dont la puissance financière est considérable, n'achètent la plupart des grandes entreprises occidentales. Nous ne pouvons qu'être sensibles à cette préoccupation. Mais qui s'en préoccupera alors que l'on continue en Europe à faire les yeux doux aux fonds souverains en pétrodollars et à l'entrisme permanent des actionnaires américains dans ce qui reste d'entreprises stratégiques européennes. On sait que par ailleurs la Commission, toujours imprégnée de l'idéologie libérale, veut imposer la liberté de circulation des capitaux à l'intérieur de l'Union, ainsi qu'entre l'Union et le reste du monde.

Les suites du rapport

Que vont devenir les propositions du rapport ? Va-t-il finir au placard comme le rapport de la commission Attali ? Manifestement, Laurent Cohen Tanugi est plus adroit que ce dernier. Il n'a pas comme lui cherché à valoriser sa personne en s'attribuant tous les mérites du travail fait par ses collègues. Mais on ne doit pas cependant attendre des mises en application rapides du rapport.  Il risque même de faire aussi long feu que le rapport Attali. Ce sera un revers de plus pour l'Europe car ses analyses, même si elles sont trop timides,  sont cependant sur de nombreux points pertinentes.

A quels obstacles en effet va se heurter le rapport? D'abord au fait que la présidence française de l'Union (PFUE) qui entre en fonctions dans deux mois, vient trop tôt pour que les quelques questions – trop peu nombreuses à notre goût – que la mission voulait mettre à son agenda soient véritablement discutées en son sein  et à plus forte raison par les autres Etats-Membres. Ceux-ci, dans l'immédiat, se sont montrés plutôt méfiants, craignant une résurgence d'un protectionnisme à la française dont Laurent Cohen Tanugi est  pourtant fort éloigné. Ce protectionnisme, à condition d'être sélectif et basé sur la réciprocité, mériterait d'être plaidé avec force quand on observe les évolutions plus  que préoccupantes de l'économie mondiale.

Un second obstacle auquel va se heurter la mise en œuvre du rapport tient au mal qui désormais gangrène les institutions  de la France  et ne manque pas de se répercuter sur sa diplomatie, qu'elle soit internationale ou européenne. Ce mal découle du fait que Nicolas Sarkozy continue à décider de tout tout seul et tout à trac. De plus, il n'a aucune constance et change d'opinion au gré de ses humeurs. Le résultat, que nous ont demandé de souligner des amis diplomates, est que plus personne n'ose plus prendre la moindre position dans les rangs français. On conçoit que nos concurrents  européens, notamment anglais, qui ne nous veulent pas particulièrement de bien, en profitent largement pour continuer à déstructurer l'Europe et l'ouvrir aux Américains.

Laurent Cohen Tanugi avait compris tout cela et s'était en fait bien gardé de proposer que les plus importantes des réformes envisagées soient inscrites dans l'agenda de la PFUE. Il recommande de repousser à deux ans la formulation de ces dernières. Nous pensons qu'il s'agit là malheureusement de sauter pour mieux reculer. Ce serait  évidemment dès maintenant  qu'il faudrait ouvrir le débat sur ce que pourraient être les projets des Institutions européennes, des Etats-membres et de la France pour faire face à la crise systémique qui s'annonce, notamment en vue d'augmenter massivement les investissements scientifiques, industriels et universitaire, tout en dégageant les économies nécessaires. Si les Européens, à leur habitude, attendent que les bonnes idées et les efforts viennent de Washington, l'Europe sera de nouveau à la traîne des Etats-Unis et des autres super-Etats, intellectuellement, politiquement et économiquement.
 

Les notes :
31/05/2008
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