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EADS et les avions-ravitailleurs de l'US Air Force

A la surprise générale, le Pentagone a finalement choisi vendredi 29 février l'européen EADS, maison-mère d'Airbus, allié à l'américain Northrop Grumman, pour la modernisation de la flotte d'avions ravitailleurs de l'armée de l'Air, au détriment de son rival Boeing.

L'octroi de ce méga-contrat, qui porte sur 179 appareils pour quelque 35 milliards de dollars, est considéré comme un revers majeur pour l'avionneur américain, qui avait remporté la commande en 2003 avant de la voir annulée, après que des fraudes eurent été révélées. C'est également un grand succès pour l'Européen EADS qui s'impose enfin sur le plus grand marché militaire du monde, réputé très protectionniste, et où il n'avait jusqu'alors remporté que de maigres victoires. Boeing présentait une version dérivée de l'avion-cargo B767-200, le KC-767. EADS offrait lui une version modifiée de son Airbus A330, le KC-30.

L'équipe Northrop Grumann/EADS avait la meilleure offre pour le gouvernement, selon la responsable des achats de l'armée de l'Air américaine, avec plus de passagers, plus de cargo, plus de carburant transporté, plus de flexibilité . Il s'agit de l'un des plus gros contrats alloués par le Pentagone, et la première tranche d'un marché d'une valeur totale estimée à plus de 100 milliards de dollars sur 30 ans.

Boeing, deuxième fournisseur du Pentagone après Lochkeed Martin et donné jusqu'ici favori, s'est dit "très déçu" vendredi et n'a pas exclu de protester auprès du Government Accountability Office, l'équivalent de la Cour des comptes. L'armée de l'Air américaine avait déjà attribué en 2003 un contrat de location-vente à Boeing pour ses ravitailleurs, finalement annulé après la découverte de conflits d'intérêt qui ont valu la prison à deux responsables de l'avionneur, et poussé le secrétaire à l'Armée de l'air américaine de l'époque à la démission.

Les soutiens politiques et médiatiques traditionnels de Boeing commencent à se manifester vigoureusement. Pour le républicain Duncan Hunter, membre de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants, "la décision de l'US Air Force va coûter plus de 100.000 emplois" aux Etats-Unis, en profitant à "des gouvernements européens qui refusent de nous soutenir dans la guerre contre le terrorisme". Certains vont jusqu'à dire que le prix du contrat sera payé par le sang des soldats américains morts en Irak.

On doit s'interroger sur ce choix inattendu. Tous les observateurs étaient persuadés que Boeing, dans l'ambiance actuelle de patriotisme industriel fiévreux, avait déjà partie gagnée. Notre ami Philippe Grasset, dont la connaissance des marchés de l'aéronautique est sans égal (voir son article en date de ce jour ) estime que, devant la supériorité évidente de l'offre EADS Northrop, le Pentagone ne pouvait pas choisir celle de Boeing. Sa situation, comme celle de l'US Air Force, manifeste une telle crise, non seulement budgétaire mais existentielle, qu'il ne peut plus céder aux pressions nationalistes habituelles. D'autant plus que celles-ci se révèlent généralement plus coûteuses qu'il n'apparaît à première vue.

Les annonces de Nicolas Sarkozy annonçant que la France allait pleinement réintégrer l'Otan et envoyer des contingents terrestres en Afghanistan ont-elles joué ? Ce n'est pas impossible, même si ce que dit ou non Sarkozy ne doit guère peser face aux pressions industrielles diverses. Si cela était cependant le cas, devrions nous mettre en balance le gain économique d'une part et d'autre part les risques énormes qu'entraînera l'engagement français aux côtés des Etats-Unis dans un conflit échappant à toute rationalité ?

Ajoutons que le Pentagone devrait en ce moment méditer sur le bon usage qu'il avait fait jusqu'à présent des crédits publics en faveur du lobby militaro-industriel. Les préférences affichées jusqu'à ce jour en faveur d'avions hyper-sophistiqués mal adaptées aux guerres de terrain sont de plus en plus critiquées. Le 23 février 2008, un bombardier Northrop B-2 dit furtif s'est écrasé au décollage, à la base d'Andersen, sur l'île de Guam. C'est le premier B-2 perdu. L'avion dit de Low Observable Technologies, ou LOT, est estimé officiellement à 520 millions de dollars. Il coûte en fait, selon les experts, de 2,2 à 4 milliards l'unité. 21 exemplaires ont été commandés pour un coût global officiel de 44 milliards, soit bien plus que le premier contrat des avions ravitailleurs.

Selon Philippe Grasset, un aspect des plus intéressants soulevé par la perte du B-2 a été la discussion de la “théorie de la concentration”, c'est-à-dire la théorie affirmant que les forces américaine concentrent leur puissance sur un minimum de plates-formes, ce qui rend cette puissance d'autant plus vulnérable. Dans le cas du B-2, c'est la concentration de la puissance de la force de frappe à grande distance pour des objectifs très protégés dans 21 bombardiers. Dans le cas de la Navy, c'est la concentration de la puissance de frappe aéronavale dans onze porte-avions. Les critiques de cette “théorie” lui opposent la “théorie de la dispersion”. Il s'agit d'un débat important en cours aux USA, notamment activé par la perspective d'une possible perte importante au cours de telle ou telle opération de la “guerre contre la terreur” et de ses suites diverses. (Hypothèse de la perte d'un porte-avions par attaque suicide au cours d'une opération contre l'Iran, par exemple).

Le budget du Pentagone est officiellement de $515 milliards pour l'année fiscale 2009. Il doit être estimé de façon plus réaliste autour de $1.000 milliards.
03/03/2008
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