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Les corporatocraties

Nous avons déjà ici employé le terme de corporatocraties pour désigner les entités sociologiques alliant pour l'exercice du pouvoir les grandes firmes industrielles aux Etats. Ces alliances paraissent contre-nature aux naïfs. Ils pensent que les Etats et les administrations sont là pour faire prédominer l'intérêt général, même quand ces mêmes grandes firmes prétendent imposer des décisions qui lui sont manifestement contraires.

 Il y a fort longtemps cependant que des observateurs plus clairvoyants avaient dénoncé ce que Marx avait nommé la soumission des superstructures politiques aux infrastructures économiques. En France avant la dernière guerre, le Front populaire avait du capituler devant les banques (le Mur d'argent) et la grande industrie (le Comité des Forges, ancêtre du Médef actuel).  

Les illusions de la Libération, où l'on avait cru par les nationalisations mettre le pouvoir économique au service des classes populaires, se sont vite dissipées. Aujourd'hui, en France comme dans le reste de l'Europe, la collusion entre les institutions politiques et le grand capital ne fait plus de doute pour personne. Ceci explique la désespérance de beaucoup des représentants des classes moyennes et populaires. Ils ne voient pas de raisons pour que se modifient les rapports de domination dont ils sont les victimes.

C'est le monde entier qui présente le même tableau. Les grandes entreprises, qu'elles soient encore publiques comme en Chine ou privées comme partout ailleurs, tiennent en mains les Etats. Elles le font en amont en achetant au profit des personnels politiques qui les défendent les votes des électeurs. Elles le font en aval par la corruption des administrations censées leur imposer des règles de bon comportement. Elles le font à la fois en en amont et en aval  par la manipulation des médias chargés de les présenter en chevaliers blancs dans les grandes luttes sociales, économiques et écologiques.

Or  aux Etats-Unis, où depuis le 19e siècle les corporatocraties sont devenues l'incarnation même du pouvoir,  la domination des grandes entreprises pose épisodiquement des questions aux observateurs. C'est particulièrement le cas en période de crise, comme de nos jours, où le chômage et les inégalités ne cessent de s'étendre. Certains esprits critiques (plus que minoritaires, il est vrai, souvent qualifiés de trotskystes) s'étonnent donc que, pendant ce temps, les grandes entreprises, trop grandes pour pouvoir être contrôlées ou sanctionnées, s'affranchissent plus que jamais des régulations publiques censées protéger l'intérêt général. Néanmoins elles continuent  à bénéficier de la bienveillance des administrations, sous forme notamment de contrats publics régulièrement renouvelés. La taille les protège. Il s'agit d'une nouvelle version de l'adage « too big to fail ».

C'est ainsi que BP, avant la grande pollution du printemps, avait été signalée par des fonctionnaires de l'Environmental Protection Agency comme ne respectant pas les règles de sécurité imposées aux petites compagnies. Des sanctions avaient été suggérées mais le Pentagone s'y était opposé, au prétexte que BP était son plus gros fournisseur en carburants. De même, la société de sécurité Blackwater Worldwide avait été dénoncée par des contrôleurs militaires comme agissant au mépris d'un texte destiné à prévenir la corruption à l'exportation, le  Foreign Corrupt Practices Act. Mais nul n'en avait tenu compte, du fait que cette compagnie s'était rendu indispensable en complément voire de plus en plus en remplacement de l'US Army.

Les rapports en non respect des réglementations par les grandes compagnies et pour faits de corruption à tous les échelons se sont accumulés ces derniers mois (l'Amérique reste quoique l'on en dise un peu plus soucieuse du respect des règles que d'autres pays).  Des inspecteurs généraux de la General Services Administration ou du  Government Accountability Office, les équivalents de notre ministère de la fonction publique ou de notre Cour des comptes, ont multiplié les audits et les demandes de sanctions. Mais le tout généralement sans succès. Il faut dire qu'une partie de ces inspecteurs sont des employés fédéraux à temps partiel, exerçant le reste de leur temps de travail au service des compagnies contrôlées. Les rapports sont donc produits, car il faut bien justifier les soldes, mais les sanctions ne sont pas appliquées.

Les sénateurs et parlementaires considérés comme des représentants directs des intérêts des grandes compagnies expliquent que cette situation n'a rien d'anormal. Les règlements fédéraux sont d'abord destinés aux petites et moyennes entreprises, plus promptes que les grandes aux « misconducts ». Les grosses firmes, bardées d 'hommes de loi en tous genres, sont par contre tout à fait capables et désireuses de respecter les règlements. Mieux vaut leur faire confiance. C'est ce qui s'appelle l'auto-discipline.

Les représentants de l'administration font valoir en défense que celle-ci a procédé à quelques sanctions devenues célèbres, contre IBM ou Boeing par exemple. Mais pour les esprits critiques, il ne s'agit là que de mesures cosmétiques cachant une tolérance généralisée.

Les observations qui précèdent concernent les relations entre l'administration fédérale et les entreprises industrielles et commerciales. Inutile de dire que le diagnostic est encore plus pessimiste s'agissant des banques et des sociétés d'assurances. Mais il est inutile ici de revenir sur cette question souvent abordée. Ceux qui ont vu le film Inside Job n'auront pas besoin de dessin pour comprendre ce à quoi nous faisons allusion.

18/12/2010
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