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Enième argumentaire, Irlande oblige, pour une Europe fédérale

On ne se lassera pas de répéter que l'organisation actuelle de la zone euro, et moins encore celle de l'Europe à 27, ne permettent pas d'affronter les difficultés économiques et sociales qui touchent dorénavant l'ensemble des pays du monde. Il serait temps que les opinions publiques européennes s'en rendent compte.

On pourrait comparer la zone euro à un appartement partagé par plusieurs co-locataires. Une discipline stricte s'impose. A défaut, si l'un d'eux a souscrit un emprunt hypothécaire qu'il ne peut rembourser, l'appartement sera saisi. S'il sous-loue sa chambre à un orchestre, la vie des autres deviendra impossible. Pour éviter tous ces risques, un « gouvernement » commun, concrétisé par un règlement de co-propriété s'impose. Mais il faut davantage. Un tel règlement de copropriété ne sera pas viable s'il réunit des copropriétaires inégalement fortunés, dont les comportements seront profondément différents. Pour bien faire, il faudrait que les co-locataires riches acceptent de faire bénéficier de leurs avantages les co-propriétaires pauvres – Ceci se voit rarement, sauf dans la vie monastique.

Dans la réalité de l'Union européenne, fut-elle limitée à l'union monétaire (c'est-à-dire excluant la Grande Bretagne, résolument euro-incompatible), il est évident que l'autonomie budgétaire et  fiscale de chaque Etat n'est pas supportable à long terme. En période de croissance, la majorité des Etats peut supporter le dumping fiscal et environnemental de l'un d'entre eux, car l'effet en demeure marginal. Tous les investisseurs ne se sont pas précipités en Irlande pour bénéficier de ses faibles taux d'impôt sur les sociétés. De même, les risques pris par des banques irlandaises trop nombreuses pour la taille du pays et soutenant l'immobilier par une politique laxiste de crédits n'apparaissaient pas lorsque  l'argent des dépôts affluait et lorsque l'immobilier d'affaire ou touristique se portait bien partout en Europe.  Mais la crise venue, les maillons faibles cèdent les uns après les autres.

On sait qu'aux Etats-Unis, la crise de l'immobilier s'étant répercutée sur l'ensemble du système bancaire, les intérêts financiers ont fait pression pour que les banques soient sauvées par des liquidités distribuées à l'initiative de la banque fédérale. Le gouvernement n'a donc pas eu à s'adresser aux marchés extérieurs pour trouver du crédit. De même, il ne s'est pas trouvé obligé de réduire drastiquement les dépenses fédérales pour diminuer le déficit budgétaire. La domination qu'exerce encore la superpuissance américaine sur l'économie mondiale n'a pas obligé le système à remettre en cause le « dirigisme néo-libéral » imposé (comme le montre bien le film Inside Job) par les intérêts financiers.  Mais de l'avis de beaucoup d'observateurs, l'Amérique est loin d'être sortie de la crise. Si elle continue sur la pente actuelle, au contraire, confrontée aux nouveaux compétiteurs  asiatiques, elle ne rétablira pas les flux d'investissements productifs qui lui permettraient de ne plus dépendre des prêteurs chinois ou moyen-orientaux pour continuer à consommer les produits qu'elle est désormais incapable de produire.

Si l'Europe avait été un Etat fédéral, le gouvernement fédéral aurait mandaté la Banque centrale pour racheter les dettes imprudemment souscrites par certains banques européennes. Comme la situation économique générale est globalement déflationniste, il n'aurait pas été nécessaire pour gager ces avances d'imposer aux Etats membres des restrictions massives de dépenses publiques qui ne bénéficient qu'aux facteurs de désagrégation sociale. Il aurait été suffisant d'imposer aux banques et aux entreprises opérant sur l'ensemble de l'Union, si cela n'avait pas encore été fait, des normes prudentielles et fiscales empêchant le maintien ou le retour de niches spéculatives. Par ailleurs, bien sûr, comme cela se fait quand il s'agit des budgets des collectivités locales, des règles  budgétaires communes auraient été imposées aux Etats membres, avec le droit pour l'Etat fédéral de redresser d'office les comptes ne respectant pas ces normes.

Pourquoi les opinions publiques européennes n'ont elles pas perçu le fait qu'avec la crise, la fédéralisation de l'Europe (quelle que soit la forme juridique retenue) s'imposait. Pourquoi accepte-t-on de continuer à se coucher devant « les marchés » en laissant aux intérêts financiers le pouvoir  d'imposer aux Européens les types d'économie et de gestion publique (de non-gestion publique)  dont ces mêmes intérêts ont besoin pour continuer à dominer l'Europe? L'Europe, globalement, nous l'avons plusieurs fois montré, serait  assez forte économiquement et sur le plan civilisationnel pour « nationaliser » sa dette extérieure, selon le terme de Frédéric Lordon. Ceci voudrait dire qu'elle imposerait une « restructuration » de sa dette souveraine globale, en la réduisant autoritairement de 50% au moins. Dans le même temps, elle demanderait à la BCE de lui fournir sous forme de prêts à moyen ou long terme les avances en euros correspondant à ses besoins,  non seulement de consommation mais d'investissement. Il n'en résulterait certainement pas une guerre avec la Chine ni avec les détenteurs de pétro-dollars, contrairement à ce que prédisent les pessimistes. Le gouvernement chinois est suffisamment intéressé par la présence d'une Europe forte pour comprendre cet accès de mauvais humeur.

Les experts politiques européens travaillant au service des « think tanks » atlantiques expliquent que le type de gouvernement fédéral européen nécessaire pour conduire la politique énergique décrite ci-dessus serait refusé par les grands Etats européens. Ceux-ci ne voudraient pas se voir imposer des choix présentés comme irresponsables décidés par les petits Etats. On cite toujours l'Allemagne et sa Chancelière comme incarnant de tels « pères-fouettards ».  Mais on ne voit pas pourquoi, dans un Etat fédéral convenablement équilibré, les petits Etats pourraient faire la loi à l'ensemble, y compris à la Banque centrale. On ne voit pas non plus pourquoi, face aux contraintes d'une crise qui ne pourra que s'aggraver, les 27 ne seraient pas capables de prendre ensemble des décisions de bon sens. Il faudrait seulement qu'ils se donnent  un peu de temps pour se concerter, mais ce serait tout bénéfice pour la démocratie. Les personnalités caractérielles (you know what I mean) qui aujourd'hui, sans aucun contrôle, s'arrogent le droit de parler aux nom des Européens, sont les pires ennemis de ceux-ci.

En réalité, l'Etat fédéral européen tel qu'évoqué ici marquerait la fin des espoirs du monde financier anglo-saxon visant à mettre l'Europe au service de la City et de Wall Street. L'atout majeur dont dispose  ce monde financier pour imposer ses vues aux populations européennes tient au fait que la plupart des entreprises du Cac 40 et équivalentes en Europe en font partie. Elles ne sont pas intéressées au maintien de l'industrie et de l'économie réelle en Europe, mais à la possibilité de tirer des bénéfices spéculatifs de la mondialisation tout en abritant leurs profits dans les paradis fiscaux. Les dirigeants et actionnaires de ces entreprises, constituant ce que l'on nomme désormais les super-riches européens, ne vont donc pas favoriser le retour des Etats- régulateurs, que ce soit au niveau des Etats membres ou à celui d'un hypothétique Etat fédéral. Comme ce sont ces intérêts qui font les élections, à coups de milliards consacrés aux diverses formes de lobbying politique et idéologique, il serait utopique de compter sur de prochains changements de gouvernement pour que les équilibres politiques soient modifiés. On ne voit pas non quels opposants providentiels, défendant les points de vue résumés ici, pourraient disposer d'assez d'espace politique pour se faire élire.

Alors demandera le lecteur en mal de changement? Nous ne voyons pour le moment qu'une réponse: attendre la prochaine crise, au Portugal, en Espagne, en France même. On verra bien. Ceux qui  recommandent aux Européens de s'engager dans une sorte de révolution géostratégique radicale (associant évidemment les Russes) seront peut-être alors mieux entendus qu'aujourd'hui.
23/11/2010
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Le point de vue de DSK sur la question
23/11/2010 20:12:10 | Par : jp.Baquiast
Le lecteur appréciera la distance qui sépare le point de vue de DSK sur l'intégration européenne du nôtre http://www.imf.org/external/np/speeches/2010/111910.htm

A qui le tour, après l'Irlande
25/11/2010 12:06:37 | Par : wallberg
On sait que les agences de notation prévoient qu'après l'Irlande, le Portugal et l'Espagne, la France sera attaquée. Les spéculateurs feront de gros profits. Mais le plan de secours européen ne pourra pas faire face, l'euro se disloquera et sans doute aussi l'UE.
Va-t-on nous citoyens (je suis allemand) laisser faire cela. La solution fédérale que vous préconisez est la seule possible.
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