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Pour une Europe forteresse I

Redonner toute sa légitimité au concept de Forteresse Europe serait indispensable aujourd'hui, alors que les opinions publiques européennes ne se perçoivent pas encore comme appartenant à une puissance géopolitique spécifique, en compétition avec d'autres puissances disposant d'atouts pouvant être supérieurs aux siens. Voici un programme en ce sens.

Ce texte constitue la troisième version, modifiée après discussion, de deux projets publiés sur nos autres sites. La discussion reste ouverte. Le document reprend en les actualisant un certain nombre des points développés dans le livre de Jean-Paul Baquiast, « L'Europe et le vide de puissance ». Voir aussi de Jean Claude Empereur, un autre éclairage sur la même question : "Pour une vision géopolitique européenne " http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=518&r_id=


Plan
Avant propos. Le prétendu « mur de la Dette »
Introduction. Est-il bien opportun de proposer la mise en place d'une Europe Forteresse?
Chapitre 1. Faire de l'Europe une forteresse
1.1. Que faut-il entendre par forteresse ?
1.2. Le 21e siècle, « siècle des menaces »
1.3. Le « devoir de se fortifier »
Chapitre 2. Stratégies
2.1. Epargner pour « investir sur fonds propres »: un grand fonds stratégique européen
Quelques mots sur la dette
Investir pour quoi faire?
2.2. Construire un appareil politico-administratif moderne
2.3. Faire de l'Europe la championne de la nécessaire coopération internationale.

Avant propos
Le prétendu « mur de la Dette »
(voir pour plus de détails notre note sous ce titre http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=590&r_id= )

Peu de Français savent que la Loi n°73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, dite aussi Loi Pompidou-Giscard, précisait dans son article 25 que « Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l'escompte de la Banque de France ». La mesure avait été présentée comme destinée à limiter les risques d'inflation et la croissance de déficits budgétaires consacrés à financer des dépenses courantes. On peut penser qu'elle se justifiait à cette époque. Le franc français était une devise qualifiée de pourrie par les spécialistes. Il fallait la protéger contre la démagogie des responsables politiques. Mais on ne peut nier que la mesure était aussi destinée à conserver aux banques le privilège de créer de la monnaie pour l'Etat, en percevant les intérêts de ces prêts et plus directement, en conservant le pouvoir de contrôler indirectement les politiques publiques.

Ce texte a été abrogé le 4 août 1993 à l'occasion de l'entrée de la France dans la monnaie unique européenne et le transfert d'une partie des compétences de la Banque de France à la Banque centrale européenne (BCE). Cependant, à la demande de certains Etats-membres, plus particulièrement de l'Allemagne, la BCE n'est pas pour le moment autorisée à racheter la dette des Etats. Ceux-ci sont donc obligés de s'adresser aux capitaux privés.

Il en résulte des pertes (en termes d'intérêts de la dette) considérables pour les Trésors publics. De plus, les budgets des Etats sont soumis en permanence au contrôle des agences de notation. Pour ne pas voir dégrader leurs notations, ce qui augmenterait le montant des intérêts à verser, les Etats s'engagent dans des politiques de réduction des dépenses publiques aux conséquences sociales désastreuses.

C'est ainsi que l'on objecte, même à gauche, le prétendu « mur de la dette » à tout projet public, même lorsqu'il s'agit d'investissements très rentables comme créer de nouvelles universités ou percer les Alpes pour faciliter le ferro-routage. Qui bénéficie de ces politiques? Les banques et les bourses d'abord, intermédiaires obligées lorsqu'il s'agit de couvrir les déficits publics, les possesseurs de capitaux spéculatifs ensuite.

Pour faire un peu de géopolitique, on ajoutera que ces banques et beaucoup de fonds spéculatifs ne sont pas principalement européens, comme ils le prétendent parfois. Ils gravitent autour de Wall Street. Ils sont donc l'émanation du systéme économico-dilplomatique américain. Or celui-ci a toujours voulu faire de l'Europe une base arrière dans sa compétition avec le reste du monde. Le gouvernement américain, pour sa part, ne s'est jamais jusqu'à présent inquiété d'un prétendu « mur de la dette ». Les candidats du parti républicain et des Tea Parties aux élections de mi-mandat en parlent, mais s'ils viennent au pouvoir ils ne changeront rien. Les déficits de l'administration fédérale ont toujours été reportés sur les créanciers non américains en dollar, rémunérés à des taux d'intérêt très bas. Si les prêteurs venaient à manquer, la Banque fédérale de réserve viendrait en relais. Elle a toujours acheté ou vendu des bons du trésor américain en fonction des besoins de financement.

Certes, ce processus de domination tend aujourd'hui à se détraquer, parce que les déficits budgétaires américains actuels sont principalement consacrés à financer les budgets militaires, or ceux-ci qui sont de moins en moins producteurs d'innovations. Mais la volonté américaine d'assujettir l'Europe à travers la dette (les agences de notation) et le FMI ne désarme pas. Elle s'exprime avec toujours autant de persuasion à travers les milieux européens gagnés à sa cause qui influencent en permanence les Etats et les institutions de l'Union.

Il en résulte que dans les rapports de force et dans les cadres institutionnels actuels, aucune politique visant à faire sauter le mur de la dette et à redonner aux Etats et à l'Europe les moyens de l'indépendance et de la puissance n'aura de chance d'aboutir. Sortir de l'Union européenne et de l'euro comme le réclament les populistes de gauche et d'extrême droite ne changera rien.

Si l'Europe voulait vraiment, crise aidant, se débarrasser des influences extérieures et retrouver un minimum de puissance, elle ne pourrait le faire qu'en restant groupée et en adoptant des politiques économiques, budgétaires et réglementaires communes. Les sociétés européennes, plutôt que demeurer telles un troupeau de moutons apeurés à la vue du loup, ne pourront survivre qu'en se constituant en forteresse imprenable. Mais cela supposera une véritable révolution, au moins dans les esprits. La présente note propose différentes mesures en ce sens.

Introduction
Est-il bien opportun de proposer la mise en place d'une Europe Forteresse?

Le terme d'Europe Forteresse ou de Forteresse Europe est généralement utilisé par les Européens partisans du libre-échange pour dénoncer des compatriotes égoïstes, aveugles aux nécessités et contraintes de la mondialisation, voulant s'enfermer sur eux-mêmes en espérant ainsi échapper à la compétition avec le reste du monde. Faut-il préciser cependant que beaucoup de ceux qui raillent le concept de Forteresse Europe sont généralement les représentants d'entrepreneurs pour qui le libre-échange signifie délocaliser dans les pays pauvres toutes les activités industrielles et de service européennes. Ils emploient dans des conditions indignes une main-d'oeuvre locale à $1 par jour, pour revenir en Europe écouler 10 à 30 fois plus cher les produits de leurs activités. Ils se gardent bien de réinvestir en Europe les bénéfices ainsi réalisés. Le plus souvent ils les mettent à l'abri dans des paradis fiscaux afin de spéculer sur l'énergie, les matières premières, les produits alimentaires et les dettes des Etats.

Nous pensons pour notre part que redonner toute sa légitimité au concept de Forteresse Europe serait au contraire indispensable aujourd'hui, alors que les opinions publiques européennes ne se perçoivent pas encore comme appartenant à une puissance géopolitique spécifique, en compétition avec d'autres puissances disposant d'atouts pouvant être supérieurs aux siens. Seules des populations assiégées peuvent être sensibles à la nécessité de bâtir une forteresse leur permettant de résister. Malheureusement les Européens ne se considèrent pas encore comme assiégés. Pourtant ils le sont. Non pas d'abord par d'autres populations, mais par des forces politiques, économiques, environnementales contre lesquelles ils ne savent comment se défendre.

Cette prise de conscience des dangers s'impose pour que les opinions acceptent les changements permettant à l'Europe de valoriser ses propres avantages et se renforcer. Devrait-elle le faire sur le mode de la forteresse passive, enfermée dans ses murailles et incapables de résister aux agressions par la mobilité et l'offensive ? Certainement pas. Plutôt qu'évoquer la ligne Maginot, nous préférerions rappeler le vieux souvenir des forteresses volantes américaines de la 2e guerre mondiale (Flying Fortress) qui étaient à la fois bien défendues et capables d'actions offensive très efficaces.

Les bonnes âmes feront valoir une autre objection, s'inspirant de la morale. Si les Européens prétendaient se barricader derrière des murs, à partir desquels ils pourraient lancer des offensives leur permettant de se défendre sur un mode plus actif, ne feraient-ils pas preuve d'un égoïsme odieux, au regard de tous les peuples misérables? Admettons qu'effectivement, avec le concept de Forteresse Europe, sous-entendant le passage à une véritable économie de guerre, les Européens voudraient d'abord se protéger de ceux qui veulent les assujettir et s'emparer de ce qui leur reste de ressources. Ce ne serait pas en se laissant dépouiller de tout, en gardant portes et fenêtres grandes ouvertes, comme c'est le cas actuellement, qu'ils pourraient contribuer à la survie de l'humanité. Mais rien n'interdirait à l'Europe, si elle devenait capable de se protéger elle-même, d'adopter des causes plus universelles, en y apportant des moyens renouvelés. Ceci avait d'ailleurs été esquissé avant la crise actuelle en matière de protection de l'environnement, d'aide à la lutte contre la faim et la maladie, de soutien aux droits de l'homme.

Pour bien faire comprendre le sens que nous souhaitons donner au concept de Forteresse Europe, il faudrait l'enrichir des propriétés dont notre groupe (voir Jean-Claude Empereur http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=518) a par ailleurs proposé de doter l'Europe: une Europe puissante, indépendante, souveraine et solidaire (solidaire d'abord en interne mais aussi, dans la limite du possible, à l'international). Aucune de ces propriétés n'est incompatible avec ce que devrait être selon nous la Forteresse Europe. Le concept serait totalement compatible avec celui d'Europe-puissance, que nous avons souvent évoqué dans d'autres écrits et conférences. Les Européens sont les seuls au monde à se méfier de la puissance, sans doute du fait qu'ils se souviennent encore des conflits du 20e siècle découlant d'affrontement entre puissances. Aujourd'hui pourtant, outre la superpuissance américaine qui fait tout pour le rester, les grands Etats ne se cachent pas de vouloir devenir ou redevenir des puissances. C'est notamment le cas de la Chine, de l'Inde du Brésil et de la Russie. Ces Etats se comportent tous, ouvertement ou de facto, pour devenir des forteresses – en plaidant cependant pour le libre-échange et la non-intervention, c'est-à-dire pour que les autres Etats ne puissent se fortifier.

Compte tenu de ce qui précède, la présente note vise à préciser pourquoi l'Europe, associée dans de nombreux domaines la Russie, devrait s'affirmer comme une Forteresse en termes géopolitiques. Elle propose ensuite un certain nombre de moyens pour y parvenir.

Chapitre 1. Faire de l'Europe une forteresse

La géopolitique vise à rapprocher la politique, interne ou internationale, de la géographie, c'est-à-dire de la prise en considération des espaces géographiques et de tous les facteurs impliqués par ceux-ci. Par le terme traditionnel de forteresse, appliqué à une entité de type étatique, on désigne la capacité permettant à celle-ci de ne dépendre que d'elle-même dans la prise des grandes décisions la concernant. On parle aussi, comme nous l'avons dit, de souveraineté et de puissance. Ceci ne peut se concrétiser que sur le plan géographique, à l'échelle de la planète toute entière, d'où la nécessité de prendre prioritairement en compte la géopolitique. Si Forteresse européenne il y a , elle sera nécessairement et prioritairement géopolitique. Il s'agira d'un objectif difficile à atteindre, dans un monde globalisé aux multiples acteurs Mais il trouvera toute sa signification quand on constatera qu'y renoncer conduirait à la dépendance et à la servitude.

1.1. Que faut-il entendre par forteresse ?

Le concept de forteresse convient sans discussion quand il s'agit de décrire de très grands Etats, disposant d'un territoire, d'une population, de ressources et d'ambitions impériales. Ces attributs en font des acteurs incontestables sur la scène internationale. La puissance en termes géopolitique suppose d'abord des moyens militaires. Même s'ils ne sont pas utilisés, ils imposent le respect. Elle suppose aussi aujourd'hui la maîtrise d'un grand nombre de sciences et technologies émergentes dites duales, civiles et militaires, gage d'indépendance et de développement. Le tout se traduit par de programmes stratégiques, visant à ne laisser à aucune autre puissance la possibilité d'imposer ses propres choix économiques, politiques et civilisationnels.

Aujourd'hui, le monde s'organise sur le mode dit multipolaire. Un certain nombre de grandes entités ou pôles géopolitiques affirment dorénavant non seulement leur droit à l'existence mais leur volonté de puissance. Les Etats-Unis, depuis 1945 jusqu'aux dernières années, constituaient au plan mondial la seule véritable superpuissance. On a même parlé d'hyperpuissance. Désormais , pour diverses raisons sur lesquelles ils n'ont plus prise, ils voient leur influence se réduire. Ils demeurent une superpuissance. Mais à ce rang ils seront sans doute rejoints par la Chine. D'autres grandes puissances s'affirmeront aussi: l'Inde, peut-être le Brésil. Par ailleurs d'anciennes grandes puissances demeureront très présentes et influentes: le Japon, la Russie...

Depuis la seconde guerre mondiale, aucun Etat européen à lui seul ne pourrait prétendre se comporter en superpuissance ni même en grande puissance. La France l'a compris. L'Allemagne est en train de redevenir une puissance mondiale et souhaite légitimement s'affirmer comme telle. Mais elle demeure très prudente quand il s'agit d'exercer son influence. Par contre, regroupés au sein de l'Union européenne, les Etats européens disposeraient de la plupart des éléments nécessaires à la puissance mondiale. Ils possèdent globalement un certain nombre d'atouts leur permettant de s'imposer dans le dialogue/compétition entre les autres grandes puissances. Parmi ces atouts figure cet acquis collectif de puissance que représente la réussite exceptionnelle de la monnaie unique. Pourquoi ne s'en servent-ils pas?

Il leur manque la volonté de s'organiser afin de mutualiser leurs forces et mettre en oeuvre les politiques communes adéquates. Aucune vision ne transcende chez eux les réflexes isolationnistes nationaux. Le concept de puissance, utilisé sans hésitation par les pôles géopolitiques non européens, leur demeure étranger.

Deux grandes raisons peuvent expliquer ce manque surprenant d'ambition: les mauvais souvenirs hérités des conflits intraeuropéens et des guerres coloniales ayant marqué l'Europe au 20e siècle, la volonté délibérée et persistante des Etats-Unis pour que ne se construise pas une entité européenne indépendante échappant à leur influence. Plus le système américain sera en crise, moins il admettra l'émergence de l'Europe en tant que puissance.

Il faut ajouter un facteur auquel bien peu d'Européens sont sensibles: les intérêts économiques et financiers mondialisés, notamment par la voix de leurs représentants très actifs à Bruxelles et dans les capitales européennes, ne veulent pas que l'Europe prenne conscience de la puissance que leur donnerait la monnaie unique, l'euro, pour financer ses propres investissements à partir de ses propres épargnes. Nous l'avons rappelé dans notre avant-propos. Inutile d'y revenir.

1.2. Le 21e siècle, « siècle des menaces »

Le 21e siècle sera, plus encore que les précédents, le siècle des menaces, certaines pouvant même dégénérer en catastrophes plus ou moins étendues. Ces menaces sont mondiales. Elles ont fait l'objet d'évaluations scientifiques sérieuses, mais il faut les rappeler car les opinions européenne ont tendance à refuser de les voir, peut-être parce qu'elles s'imaginent ne pas se trouver en première ligne face à la montée des risques:
- le réchauffement climatique qui pourra rendre inhabitables, beaucoup plus tôt que généralement prévu (soit peut-être en 50 ans) une bonne partie des territoires.
- l'épuisement inéluctable des ressources naturelles, à commencer par les plus essentielles: eau, terres agricoles, matières premières, sources d'énergies fossiles...
- les transformations en cours du milieu géophysique et biologique découlant du réchauffement: montée du niveau des mers, cyclones, réduction sinon disparition de la biodiversité...
- l'accroissement du nombre des accidents de type industriel.
- le maintien dans les pays les plus fragiles d'une croissance démographique excessive, encore loin de l'équilibre dit de transition.

A ces menaces de type écosystémique s'ajouteront des menaces socio-politiques. Elles découleront du caractère de plus en plus mal ressenti de l'inégalité de fait marquant les sociétés humaines pour l'accès à des ressources de plus en plus rares. Il ne paraît pas réaliste d'espérer la mise en place de politiques de redistribution efficaces, décidées au plan international, alors que ces menaces se préciseront et s'ajouteront les unes aux autres. Le monde verra donc se maintenir, sinon s'accroître, les inégalités entre pays riches et pays pauvres. Par ailleurs, dans tous les pays, riches et pauvres, se maintiendront des inégalités qui seront de plus en plus mal ressenties, entre minorités dominantes et populations dominées.

Concernant les ressources, il ne paraît pas réaliste de pouvoir compter, dans ce même délai de 10 à 20 ans, sur les sciences et technologies pour fournir des solutions applicables à l'échelle de la planète. Si certaines innovations prometteuses se faisaient jour, leurs retombées ne pourraient qu'être locales, renforçant l'inégalité mondiale face aux risques.

En conséquence, on ne voit pas comment pourrait diminuer le nombre des conflits de toutes sortes entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas, conflits attisés par les oppositions entre religions, philosophies, mœurs. Ils pourront se traduire par des guerres de différentes intensités et sans doute aussi par des guerres civiles internes. Bien plus sûrement encore, pour des raisons relevant quasiment de déterminismes anthropologiques, on verra aussi se multiplier les actions de type terroriste politico-religieux, s'en prenant aux institutions et pouvoirs en place.

Ajoutons un point essentiel, qui mériterait d'être développé dans un article spécifique. Certains observateurs voient déjà se mettre en place, face à ces divers risques, une "internationale des riches et des puissants" visant à se réserver la possession des richesses naturelles et économiques, en maintenant dans la dépendance l'immense population des pauvres. Cette internationale sera tout autant occidentale qu'asiatique. Ses membres se soutiendront les uns les autres, même s'ils se concurrencent localement. Leur principal objectif, déjà très largement réalisé, sera de faire sauter les protections étatiques obtenues à la suite d'un siècle de luttes sociales par les classes moyennes et populaires.

Si cette analyse était fondée (comme nous le croyons) il faudra en tenir compte dans le programme visant à bâtir une Europe forteresse tel que nous le présentons ici. Une telle Europe n'intéressera pas les riches et les puissants, fussent-ils européens. Ils se défendent très bien eux-mêmes dans l'univers de la mondialisation. Elle viserait à défendre les classes moyennes et populaires européennes qui ne peuvent se défendre seules et qui ont besoin de s'abriter derrière des structures étatiques et politiques émanant d'elles-mêmes. Précisons compte tenu de ce que nous venons de dire concernant les positions des riches et des puissants, qu'il ne faudra pas compter sur leurs représentants en Europe pour défendre les projets suggérées ici.

Ceci pose la question des institutions européennes, que nous examinerons au 2.2. ci-dessous. Il ne s'agira pas seulement de mettre en place au niveau de l'Union des administrations publiques rénovées et efficaces, mais de s'assurer qu'elles seront soumises à un contrôle démocratique suffisant. Ce contrôle devra s'exercer à la fois dans le cadre de la démocratie parlementaire et dans celui de la démocratie participative via les réseaux numériques. Presque tout sera à inventer dans ce domaine, car les réseaux et plus particulièrement Internet montrent aujourd'hui qu'ils permettent les pires manipulations, dans le même temps qu'ils donnent la parole à de nombreux citoyens muets jusqu'à présent.

1.3. Le « devoir de se fortifier »

Les Etats ou groupes d'Etats qui n'auront pas compris la nécessité de se donner les moyens de la puissance, technologique, politique et le cas échéant militaire, risqueront de se faire imposer des formes modernes de colonisation ou plus simplement de se dissoudre. Seule cette puissance, autrement dit la mise en place de la Forteresse Europe évoquée précédemment, permettra de conserver ou obtenir l'accès, par la négociation ou en cas d'échec, par la force:
- aux ressources primaires, eau, terres agricoles, matières premières (y compris terres rares) et énergétiques
- aux espaces stratégiques, que ce soit sur la Terre (voies de communication par exemple), sur mer ou dans l'Espace.
- à échéance de quelques décennies, aux territoires épargnés par l'accélération des crises climatiques et écosystémiques.

La Forteresse Europe sera par ailleurs nécessaire pour faire naître, conserver ou, à défaut, attirer les « cerveaux » indispensables à la construction du « capitalisme cognitif » au sens donné à ce terme par le Pr. Moulier Boutang. Dans un monde globalisé, ces « cerveaux » par définition mobiles ne s'investiront que là où ils y trouveront des incitations favorables à leur propre valorisation.

Ajoutons qu'elle sera nécessaire pour assurer la protection des valeurs représentant le coeur des civilisations cimentant chaque Etat ou groupe d'Etats. Chacun à les siennes. Pour l'Europe, il s'agit entre autres de la démocratie, des droits de l'homme, de l'égalité entre hommes et femmes, de la liberté d'expression et de la laïcité.

Chacun des grands ensembles composant le monde multipolaire en train de s'organiser sera confronté, de façon plus ou moins brutale, aux menaces et aux besoins évoqués précédemment. Il réagira dans un premier temps de façon égoïste, en vue de la défense de ses intérêts. Dans un second temps, (prévision optimiste), si les menaces se concrétisent en catastrophes plus ou moins étendues, ces ensembles pourront peut-être s'accorder sur des politiques globales de sauvetage mutualisées au niveau de la planète.

Pour être en mesure de faire face à ces menaces ou participer à ces politiques de sauvetage, l'Europe qui ne pourra compter sur l'aide de personne, devra entreprendre les réformes radicales lui permettant de se comporter en grande puissance mondiale. Autrement dit, elle devrait au plus tôt se fortifier en vue d'une puissance et d'une compétitivité qu'elle n'a pas encore.

Chapitre 2. Stratégies

Rappelons-le, pour l'Europe, devenir une forteresse géopolitique ne signifierait pas poursuivre le rêve impossible de dominer de quelque façon que ce soit le monde. Il s'agirait seulement de se mettre à même de jouer une partition honorable dans un monde devenu comme rappelé en introduction multipolaire. De plus, nombreuses sont les voies permettant d'atteindre à une tel statut. Certaines ne seraient pas accessibles à l'Europe, pour diverses raisons. D'autres au contraire seraient éminemment conformes à ce qu'il faut bien appeler son génie.

Nous en présenterons ici trois: épargner pour « investir sur fonds propres » - construire un appareil politico-administratif moderne – faire de l'Europe la championne de la nécessaire coopération internationale.

2.1. Epargner pour « investir sur fonds propres »: un grand fonds stratégique européen

Nous reprenons ici avec quelques modifications des propositions présentées précédemment (http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=446 )

Comment mobiliser l'épargne européenne au service d'investissements stratégiques à long terme? La France pour sa part lance actuellement un « Grand emprunt » de 35 milliards, et elle dispose déjà d'un Fonds stratégique d'investissement (FSI) de quelques milliards, mais avec toutes leurs limites tant hexagonales ( projets franco-français), qu'en termes de montants ( modérés par nécessité)  et de contraintes de financement ou de remboursement aux préteurs (français et étrangers) via le budget de l'Etat et la Dette Publique (donc in fine par les contribuables) à des taux nécessairement élevés. Il existe également un Fonds européen d'investissement (FEI), mais aux moyens fort réduits, orienté exclusivement sur les PME/PMI, et émanation de la Banque européenne d'investissement (BEI), donc là encore à capitaux publics.

Nous proposons ici un projet à la fois beaucoup  plus ambitieux et beaucoup moins contraignant, à savoir la mise en place  d'un Fonds stratégique européen doté en régime de croisière d'environ 1.500 à 2.000 milliards d'euros de fonds propres ( soit l'équivalent des réserves de change de la Chine ou du PIB français ), avec des capitaux investis d'une manière permanente.Mais comment échapper à la contrainte du « mur de la dette » évoquée dans notre avant-propos?

Quelques mots sur la dette

Reprenons les bases de la gestion des finances publiques déjà rappelées dans des articles précédents. L'Etat (ce terme désigne ici la puissance publique en général, qu'elle soit nationale ou européenne) procède à des dépenses de fonctionnement (paiements des fonctionnaires par exemple) et à des dépenses d'investissements (contribuer au financement d'une voie ferrée ou d'une nouvelle université, par exemple). Pour financer ces dépenses, il fait appel à l'impôt et, si l'impôt ne suffit pas, à l'emprunt. Les dépenses de fonctionnement, qui sont utiles mais ne rapportent pas de retours en argent, doivent être financées par l'impôt. Les dépenses d'investissement peuvent au contraire produire des bénéfices ou retours sur investissements (être amorties) pendant de nombreuses années. Elles coûtent cher au début et rapportent à la fin, le tout s'équilibrant sur la durée. Il est donc logique que l'Etat fasse appel à l'emprunt pour les financer. Il remboursera cet emprunt au fur et à mesure de la durée d'amortissement du bien. Les sommes remboursées correspondront aux tranches de capital annuelles auxquelles s'ajoutera l'intérêt destiné à rémunérer le prêteur.

Ce processus, qui est aussi celui suivi par les agents économiques (entreprises et particuliers), lesquels sont obligés de proportionner leurs dépenses à leurs recettes, se heurte au fait que les recettes de l'Etat (les impôts) sont généralement insuffisantes pour couvrir les dépenses. Le budget de l'Etat affiche alors un déficit. Ce déficit peut rester constant et faible, inférieur à un certain pourcentage du montant du produit national brut ou du montant du budget. Dans ce cas, il n'oblige pas l'Etat à réduire ses dépenses. Il peut emprunter les sommes nécessaires en fin d'exercice budgétaire pour attendre les rentrées de l'exercice suivant. Si le déficit est très élevé et croissant, il peut légitimement inquiéter. En bonne gestion, l'Etat se trouve alors obligé d'examiner ses dépenses afin de réduire les postes qui peuvent l'être sans dommage pour la collectivité.

Trois voies s'offrent à lui pour ce faire. La première consiste à réduire ses dépenses de fonctionnement. Il s'agit d'une démarche saine de rationalisation, tant du moins que l'Etat ne se prive pas des moyens humains et matériels lui permettant d'exercer pleinement ses responsabilités. La deuxième voie consiste à réduire ses dépenses d'investissement voire vendre des éléments de son capital. La démarche, si elle porte sur des investissements rentables à terme, peut s'avérer désastreuse. L'Etat ne créera pas ou fera disparaître les éléments d'actifs qui seraient nécessaires aux générations futures. Les plus pénalisées seront les catégories de populations n'ayant pas les moyens de faire appel au marché (aux entreprises privées) pour satisfaire leurs besoins élémentaires.

Une troisième voie enfin consisterait à ne pas payer les intérêts des emprunts. Ceux-ci peuvent être très importants. On a calculé (chiffre non garanti par nous) que la France a versé depuis 1980 1176 milliards d'euros d'intérêts. Sa dette actuelle s'élève à 1149 milliards d'euros. 1176 - 1149 = 27. Si la France s'était prêté à elle-même à 0%, au lieu de se trouver face au mur de la dette extérieure présenté comme devant écraser les générations futures, elle se retrouverait avec 27 milliards d'excédents.

Mais comment ne pas payer d'intérêts, voire ne pas rembourser ses emprunts (sur le mode des célèbres « emprunts russes »). Pour ce faire la méthode pratiquée dans le monde entier au 20e siècle, jusque dans les années 1980, consistait à emprunter sans indexer sur le niveau des prix le montant des intérêts à verser. Il suffisait ensuite de laisser jouer l'inflation. L'Etat ne remboursait que des sommes très inférieures non seulement au montant des intérêts mais même au montant des capitaux. L'inflation présente cependant des inconvénients divers que les Etats modernes, sauf en période de guerre, cherchent à éviter. De plus, les prêteurs se méfient dorénavant des emprunts non indexés.

Il existe par contre en principe une quatrième voie permettant à l'Etat d'obtenir de l'argent sans s'obliger à des emprunts dont la charge du remboursement en capital et en intérêt devient vite excessive. C'est celle que nous allons présenter ci-après.

La suite, pour raisons d'encombrement, se trouve sous le titre Pour une Europe Forteresse II
http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=588&r_id=


26/10/2010
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