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La double légitimité

On se demande souvent, dans les médias européens, pourquoi près de 70% des citoyens s'élèvent et manifestent contre la réforme des retraites que cherche à imposer en France Nicolas Sarkozy. La plupart des pays européens ont accompli cette réforme, parfois même avec des contenus plus exigeants, sans soulever de telles résistances. La France serait-elle ingouvernable ou, comme commencent à le dire certains travaillistes britanniques, donnerait-elle à l'Europe l'exemple d'une nation (la Grande Nation, comme on dit en Allemagne avec un mélange d'ironie et d'envie) qui ne veut pas se laisser manipuler par les « marchés » et autres forces d'argent mondialisées?

La réponse à cette question commence à se répandre dans les esprits en France, y compris chez certains représentants de la majorité. Elle est parfaitement résumée par un article de la philosophe Cynthia Fleury, que vient de publier Le Monde du 24/10/10. Pour exprimer les choses autrement, nous pourrions préciser que les Français sont en train de se révolter contre une forme de gouvernement tyrannique, imposée par le Président de la République, dont ils refusent les diktats  et dont ils craignent les débordements ultérieurs possibles. Ils voudraient voir s'instaurer un dialogue entre le pouvoir et des formes d'expression non prévues par la constitution mais qui dans la société technologique de communication existant désormais en France (un système anthropotechnique, pour reprendre notre vocabulaire), jouent un rôle représentatif essentiel.

La vraie tyrannie, il est vrai, consisterait à organiser une sorte de gouvernement de salut public autour du président, en enlevant tous pouvoirs aux assemblées représentatives et en mettant au pas les administrations, les juridictions et la presse. De tels régimes existent pas loin de chez nous, nous n'en sommes peut-être pas là. Ceux qui en auraient la tentation peuvent craindre l'éventuelle révolte démocratique qui en résulterait.

Mais prétendre comme le fait actuellement le pouvoir, que l'élection du Président, sur un programme qui d'ailleurs ne comportait pas la réforme des retraites, autorise celui-ci à ne faire que ce qu'il veut durant sa mandature, revient pratiquement à organiser une sorte de pouvoir personnel entre les deux élections. On dira que ce pouvoir n'est pas personnel, puisqu'il est partagé avec les élus de la majorité à l'Assemblée et au Sénat. Mais l'exemple ayant  montré que ces élus se rangent systématiquement du coté du chef de l'exécutif, on ne peut pas compter sur eux pour exercer de contre-pouvoir. Ils méritent aujourd'hui encore le nom de « godillots » dont on baptisait les représentants de la majorité du temps du Gaullisme.

Or les manifestations actuelles montrent qu'il existe une double légitimité dans le système complexe qu'est devenue une démocratie européenne traversée en permanence par les flux d'échanges utilisant les réseaux de communication modernes. Il existe une première légitimité, que nul ne conteste,  celle du pouvoir reposant sur les textes et pratiques constitutionnelles. Mais il y a aussi celle de toutes les personnes et les groupes qui prennent la peine de s'exprimer, à la radio, à la télévision et surtout sur Internet. Leur discours peut paraître confus, leurs objectifs imprécis. Mais  finalement il  s'en dégage ce que le sociologue John Casti appelle un « global  mood » », une vision du monde globale, presque une « humeur » qui en se décantant devient une véritable force politique et dont les formes d'expression finissent par devenir visibles.

Comment en juger, demanderont les légalistes? Simplement par les faits. Quand 70% des gens se déclarent opposés à la politique gouvernementale, quand un pourcentage important d'entre eux prend le risque et la peine de manifester plusieurs semaines de suite, c'est bien qu'il existe un « global mood » pour refuser de se faire imposer sans négociations des décisions engageant l'avenir du pays.

Il ne s'agit pas pour ces gens de prétendre se substituer au gouvernement pour gouverner à sa place – ce qui serait une révolution. Il s'agit seulement de faire respecter les conditions d'un véritable dialogue avec les forces représentatives. Par ce terme, on désignera celles qui existent déjà, les élus locaux, les  syndicats notamment. Mais on ouvrira nécessairement la porte à des inconnus, ce que Ségolène Royal a nommé les acteurs de la démocratie participative. Le propre d'un système complexe, de type anthropotechnique, est d'évoluer de façon imprévisible, dans un espace non pas illimité, mais soumis à des contraintes bien plus ouvertes que celles découlant de la décision d'un chef d'Etat se croyant autorisé à ne rendre de compte qu'à lui-même.

Comment gouverner dans un tel système à double légitimité?  Les représentants de chacune des légitimités devront nécessairement négocier en permanence. Il ne s'agira pas de gouverner exclusivement aux sondages et au web, mais pas davantage exclusivement de l'Elysée ou de Matignon. Le succès final des efforts sera mesuré par le degré, soit d'adhésion, soit de refus, manifesté par les multiples voix de la démocratie participative, dans la rue, dans la presse et sur Internet. Nous pensons qu'il s'agit là d'un point essentiel, à méditer par tous les gouvernements européens et par ceux qui aspirent  à leur succéder.
24/10/2010
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Nombre de réaction(s) : 1
Croyez vous vraimen t que nous ne soyions pas déjà en dictature?
31/10/2010 10:17:13 | Par : François
Vous écrivez:
« De tels régimes (tyranniques)existent pas loin de chez nous, nous n'en sommes pas là." 

Etes-vous donc si certain que nous n'en sommes pas déjà là, pour évacuer cette hypothèse de façon aussi catégorique ?
Qu'est-ce d'autre qui s'est passé ces derniers mois que l'organisation d'un commando de salut public autour du président et le simulacre quotidien de débats à l'Assemblée et au Sénat (que vous décrivez) ? Nos administrations sont-elles encore un tant soit peu indépendantes ? Les juges ont-ils encore du pouvoir ? Que reste-t-il de presse qui n'est pas aux mains de puissants patrons milliardaires (même parmi les prétendus contestataires de la presse Internet).
A mon avis, vous n'osez pas aller explicitement jusqu'au bout de votre pensée, car cela fait peur, mais on est bel et bien déjà dans une tyrannie.
Et quant à "craindre l'éventuelle révolte démocratique qui en résulterait", c'est un risque si évident qu'il est déjà pris en considération  dans sa tactique par le chef suprême. Cela l'arrange bien que les intellectuels pensent qu'il est freiné par cette crainte Tant qu'ils portent en eux l'espoir que des freins existent à ses agissements, leurs mots sont modérés, leur colère est rentrée, étouffée. Cela lui laisse le champ libre pour dresser les opprimés les uns contre les autres, afin d'éviter qu'ils ne canalisent leurs forces contre lui. 
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