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Goldman Sachs

En quelques jours, France Inter, Europe 1 et France Culture ont tous interrogé le journaliste français Marc Roche, correspondant du Monde à Londres, au sujet de son dernier livre, La Banque, consacré à Goldman Sachs. Cela prouve l'intérêt que porte au sujet un grand nombre de citoyens qui notamment en Europe , se demandent qui définit la politique de leur pays: les Etats comme ils l'ont appris dans les manuels ou les grands lobbies financiers, comme ils le constatent tous les jours.

Nous n'étonnerons pas ceux qui ont lu le livre 1), ou qui ont entendu les propos de l'auteur sur les ondes, en jugeant à notre tour  que le travail fait est remarquable. D'une façon générale, Marc Roche par ce travail comme par les précédents, honore sa profession. On peut se demander si ses confrères plus jeunes seront à la hauteur. On  trouve en effet analysées dans son livre les structures et les procédures qui ont permis à Goldman Sachs de s'imposer au coeur du pouvoir financier et politique qui dirige actuellement la planète. Cette banque est exemplaire, mais il existe comme le rappelle l'auteur, à Wall Street, à Londres et à Bruxelles, des dizaines d'autres grands organismes financiers qui s'efforcent de copier ce modèle. La profession bancaire, que ce soit à Washington ou à Bruxelles, agit en véritable gouvernement collectif occulte pour défendre ses intérêts contre les tentatives de réforme.

Le phénomène Goldman Sachs mériterait de faire  l'objet de toute l'attention des sciences politiques, géopolitiques  et économiques actuelles. Or il est pratiquement ignoré ou mal compris, y compris des gouvernants et parlementaires qui constituent sa cible prioritaire. C'est en deux ou trois ans que le phénomène s'est affirmé. Aujourd'hui il semble au sommet de sa puissance. Seule la Chine s'efforce de résister, afin d'ailleurs de faire le même travail pour son compte.

Créé en 1869, l'établissement n'a jamais vraiment prétendu être une banque de dépôt, mais une banque d'affaires, visant à investir des fonds dans des entreprises jugées prometteuses. Avec la mondialisation des échanges et celles des places de marchés permise par l'informatisation complète des transactions, Goldman Sachs s'est mise à spéculer notamment à terme sur tous les produits et services possibles. On a vu à l'occasion de la crise du marché immobilier américain ou de la crise de trésorerie de l'Etat grec qu'elle pratique généralement le double jeu: consentant des prêts à des client dont elle sait qu'ils ne pourront les rembourser et rachetant par ailleurs les valeurs que ces débiteurs étranglés sont forcés de vendre.

Depuis une dizaine d'années ses dirigeants ont pénétré les cercles du pouvoir, aux Etats Unis et en Europe, ainsi que le FMI et la banque mondiale. Beaucoup de conseillers économiques et financiers de Barack Obama en proviennent. Ils ont inspiré notamment le plan de sauvetage des banques initialisé par celui-ci, une fois que leur principal concurrent, Lehman Brothers, avait avec leur complicité disparu du marché. Ils s'efforcent actuellement, non sans succès, d'enlever beaucoup de sa portée au programme de moralisation de la profession bancaire que la Maison Blanche avait arrêté sous la pression de l'opinion. Pour cela, la démarche est simple: ne pas refuser la loi, mais la détourner.

C'est ainsi, comme l'indique Marc Roche, que l'importante disposition visant à séparer de nouveau les activités de banque et les activités spéculatives, en limitant la spéculation sur fonds propres, est très facilement tournée – et au su de tous d'ailleurs. Goldman Sachs transfère une grande partie des fonds propres considérables dont elle dispose dans des fonds spéculatifs qui sont en fait des filiales non déclarées. Ceci n'empêche pas les banques, Goldman Sachs en tête, de se battre pour faire assouplir à nouveau cette réglementation, y compris au plan mondial. En juillet 2010, le comité de Bâle, émanation de la Banque des règlements internationaux (BRI) où siègent banquiers centraux et régulateurs, a  annoncé une révision de son projet de réglementation relatif aux fonds propres des banques, baptisé Bâle III.  Le lendemain, les valeurs bancaires mondiales, dont celles de Goldman, s'envolaient en Bourse.

L'enquête n'a pas été facile, le rappelle l'auteur, notamment aux Etats-Unis. Mais derrière les réticences, les non-dits et les portes fermées, Marc Roche a su voir et décrire le prototype de ce que l'on appelle de plus en plus des corporatocraties: la symbiose entre des intérêts financiers et des pouvoirs politiques, cimentées par les relations entre personnes individuelles que réunissent les grands réseaux technologiques et les lieux de prestige  de par le monde. Il insiste sur le facteur humain, c'est-à-dire le fait que « la banque » s'incarne dans un relativement petit nombre de grands  dirigeants qui travaillent beaucoup, vivent entre eux, partagent les mêmes convictions et les mêmes intérêts,  pour le plus grand bénéfice de la structure et accessoirement (car sur le moment leur mode de vie ne leur permet pas d'en profiter véritablement) pour leur plus grand bénéfice personnel.

Il souligne aussi la capacité de la banque a envoyer des pseudopodes ou émissaires de très haut niveau, non seulement à la Maison Blanche, mais à Bruxelles au sein des organes de décision de l'Union Européenne. Le travail ne consiste pas seulement, comme le font d'autres entreprises ou syndicats professionnels organisés en « Tables-rondes » à préparer des projets de décisions soumis au Parlement et aux commissaires. Il s'agit de recruter directement d'anciens hauts fonctionnaires européens qui, sans honte aucune, se font auprès de leurs collègues, les représentants des intérêts de la banque, présentés comme (évidement) totalement conformes à l'intérêt général.

C'est le cas de l'élégant ancien commissaire européen à la concurrence Mario Monti , depuis 2008 conseiller pour les affaires internationales de  Goldman Sachs  et président depuis mai 2010 de la Trilatérale (http://www.trilateral.org/ ). Celle-ci, parallèlement avec le groupe de Bildenberg, réunit un certain nombre de hauts dirigeants économiques et politiques à qui l'on a reproché de préparer discrètement, sinon clandestinement, les grandes décisions prises ensuite dans les instances internationales. Ces décisions visent en priorité à protéger l'économie financière mondialisée des intentons éventuellement régulatrices de certains Etats.

On a vite fait de qualifier d'obsédés du complot ceux qui pensent que ce sont les hommes réunis au sein de ces structures qui définissent  effectivement les stratégies géopolitiques mises ensuite en oeuvre au niveau mondial, notamment  dans le secteur monétaire et financier. Il ne le font sans doute pas seuls et quand ils agissent ils s'expriment largement au nom des corporatocraties dont ils émanent. Mais cela n'en est que plus inquiétant aux yeux de ceux qui défendent le débat démocratique. L'avenir du monde est moins que jamais, malgré l'apparent pouvoir des médias pour en discuter, de la responsabilité des peuples directement intéressés. 

1) La banque, comment Goldman Sachs dirige le monde, de Marc Roche,  Albin Michel 2010

15/09/2010
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