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Hughes Lagrange, Le déni des cultures, Le Seuil, septembre 2010

Quand un gouvernement, comme c'est le cas dans un pays que nous connaissons bien, nie contre toute évidence le fait que le trésorier du parti au pouvoir soit intervenu pour « rendre service » à un contributeur important au budget dudit parti, alors que les preuves en sens contraire se suivent et se renforcent, l'opinion se demande ce que cherche vraiment ce gouvernement, avec ce déni des réalités.

En effet, à moins d'un coup de force difficilement imaginable dans un régime qui prétend rester démocratique, la vérité des faits finira par être reconnue et les menteurs seront vraisemblablement pénalisés. Mieux aurait valu dira-t-on reconnaître les faits dès le début, et prévenir ces abus avant qu'ils ne deviennent emblématiques. 

C'est la même erreur, à une bien plus grande échelle, que font les sociétés européennes face au fait que les comportements jugés asociaux ou franchement délinquants par ces sociétés paraissent sensiblement plus représentés dans les populations d'adolescents ou de jeunes adultes provenant d'immigrations récentes que dans les populations autochtones. Pour des raisons complexes, notamment en France et en Allemagne,  on refuse de reconnaître ce que pourtant la plupart des professionnels et travailleurs sociaux ayant affaire à ces populations ont constaté intuitivement depuis longtemps. Il n'est donc pas possible de s'organiser efficacement  pour remédier à de tels  dysfonctionnements sociaux. Le langage dominant est que, comme n'existe aucune statistique sérieuse, tout au moins en France, permettant d'en juger, procéder à ces affirmations relève de préjugé racistes attribués à l'extrême droite. Cependant, comme l'a montré la démographe  Michèle Tribalat, les institutions en France, à commencer par l'Insee, s'interdisent ou se voient interdire les enquêtes sur des bases éthno-raciales qui permettraient d'en juger autrement qu'à partir de ressentis affectifs toujours sujets à caution. Il est vrai que les Européens, ayant dans le passé souffert du racisme anti-juif ou d'origine colonial, se méfient de telles enquêtes plus que d'autres peuples chez qui le racisme est intuitif, sinon considéré comme une vertu.

Il arrive cependant qu'avec le temps, un nombre croissant de chercheurs européens essaient d'examiner les faits en s'efforçant d'échapper aux a priori politiques, que les motifs en soient bien intentionnés (ne pas « stigmatiser » des minorités, selon le mot aujourd'hui à la mode) ou  plus intéressés: faire semblant de ne pas voir  les débordements pour ne pas se créer de problèmes avec les populations et quartiers concernés. Parmi ces chercheurs, on commence à évoquer dans les médias le nom du sociologue Hughes Lagrange, auteur d'un livre qui vient de paraître: « Le déni des cultures », Le Seuil. On trouve déjà sur le web de nombreux commentaires, tous généralement favorables à ce travail. Bien évidemment cependant, ce chercheur, directeur de recherche au CNRS, avait commencé à susciter des attaques de la plus mauvaise foi, l'accusant d'être un recruteur caché pour les thèses du Front National.

Le travail présenté est pourtant aussi scientifique qu'il est possible, dans des domaines où les sciences exactes ne sont pas envisageables. L'auteur montre à partir d'études de terrain, que dans les banlieues où il a enquêté, les jeunes en difficulté ou engagés dans la délinquance sont  quatre fois plus représentés chez les immigrés récents provenant particulièrement du Sahel que chez les autochtones. Les adolescents d'origine maghrébine le sont seulement deux fois plus. Les émigrés venant du golfe de Guinée,  où la religion musulmane est moins répandue, sont moins impliqués que ceux provenant de la zone sahélienne.

Il ne nie pas que la délinquance et les inconduites soient liées à des conditions sociales et économiques propres à ce qu'il faut bien nommer des ghettos urbains. Le chômage et le manque d'accompagnement et de promotion sociale constituent des facteurs aggravants. Mais il veut chercher plus loin les causes de ces différences entre immigrés récents et autochtones implantés depuis déjà quelques générations. Il les attribue à des différences culturelles renforcées par le manque d'effort d'intégration. Il est bien évident que ce qui ne choque pas le touriste visitant un pays de l'Afrique subsaharienne et de certaines régions du Maghreb: la situation de dépendance des femmes par rapport aux hommes, la polygamie ou, de plus en plus, l'omniprésence de la charia et de ses gardiens zélés, paraît insupportable en Europe quand ces traditions s'épanouissent librement dans des quartiers qu'ont abandonnés les représentants des cultures autochtones et les immigrés anciens bien assimilés.

Ces traditions culturelles importées ne sont pas en elles-mêmes génératrices de criminalité. Dans des sociétés anciennes, elles avaient leur raison d'être. Mais lorsqu'elles s'ajoutent à la crise économique, elles n'aident ni à l'intégration ni à l'assimilation des immigrés. Comment des mères très jeunes, soumises à des maris autoritaires,  pourraient elles par exemple avoir l'autorité suffisante pour empêcher les enfants de s'adonner à des trafics de toutes sortes?  Comme le souligne avec  justesse Hughes Lagrange, « le caractère prédictif le plus solide de la réussite scolaire et sociale reste le niveau culturel de la mère et son degré d'intégration professionnelle ». Or les cultures importées d'Afrique et revendiquées par des groupes en mal d'identité n'y aident pas.

On se trouve donc en présence, non pas d'une guerre de civilisations qui se déroulerait en Europe avec l'ampleur qu'avait prédite Samuel Huntington, non pas même d'une guerre des cultures mais à tout le moins de dangereux conflits de cultures. Nier ces conflits, prétendre que tout se ramène à des questions d'exploitation économique ou de lutte de classe, comme l'on disait au début du 20e siècle, c'est vouloir faire le jeu de ceux dont  ces conflits de cultures, s'ils prenaient de l'ampleur, arrangeraient les stratégies de prise de pouvoir. Or il y malheureusement beaucoup d'intérêts sociaux, politiques et économiques dont une telle montée aux extrêmes feraient les affaires. Nous les avons évoqué dans un article précédent (http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=533&r_id= ).

Il y a d'abord la classe des hyper-riches dominant les économies mondialisés dont ils maîtrisent les processus financiers et politiques. Pour eux, se barricader dans des ghettos de luxe face à la montée des pauvres immigrés ne serait pas une catastrophe, au contraire. A l'opposé, il y a les intégristes des nationalismes et des religions qui veulent faire disparaître les dominants actuels pour s'imposer à leur place. Pour le moment, alors que la lutte entre ces deux camps est encore indécise,  notamment en Europe, il conviendrait d'éviter les discours niant les différences culturelles, dont le résultat sera d'encourager les intifadas.

Comme le dit Hugues Lagrange, la question est moins de limiter l'immigration que de mieux accueillir les immigrants. Ceci ne veut pas dire renoncer à la culture autochtone, mais la rendre plus attractive.  La civilisation européenne devrait avoir le génie d'assimiler, comme elle l'avait fait grosso modo jusqu'à présent, les différentes cultures qui convergent vers elle au sein d'une société certes diverse, mais obéissant à des lois identiques, s'imposant à tous.     
 
14/09/2010
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Enfin quelqu'un de courageux
17/09/2010 13:48:50 | Par : sally
Bonjour!

Je suis d'origine nord-africaine. Enseignante depuis plusieurs années dans des zones difficiles, j'en suis arrivée aux mêmes conclusions que M. Lagrange. Il serait temps de se voiler la face et d'accepter la réalité aussi diffciie soit-elle

incompréhension
26/09/2010 19:11:11 | Par : Barrault
Je ne cesse depuis 25 ans d'essayer de comprendre ce phénomène de délinquance chez une jeunesse issue de l'immigration. Au début des années 80 il n'y avait pas de ghetto, j'habitais moi-même dans une banlieue populaire sans problème de délinquance puis il y a eu confrontation à ce problème. Pourquoi?
Je ne cesse de me poser des questions. Les écoles du quartier accueillaient tous les enfants au même titre, les enseignants étaient plein de courage, ils ont un peu baissé les bras depuis, découragés. Face à une incompréhension.
Bien entendu il y a des facteurs aggravants aujourd'hui mais ce n'est pas un phénomène qui surgit soudainement. Il est en place depuis un demi-siècle.
Alors pourquoi?
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