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La Turquie et l'Europe. Attention !

Une des questions les plus difficiles posée par la délimitation des futures frontières européennes concerne les relations avec la Turquie: celle-ci doit-elle ou non entrer dans l'Union européenne?

On dira que la question ne se pose pas. La réponse devrait être affirmative, puisque des négociations en ce sens ont été engagées depuis plusieurs années et que la Turquie semble avoir satisfait à l'essentiel des questions posées. La décision de revenir sur la parole donnée  serait dans ce cas si diplomatiquement incorrecte qu 'elle pourrait être assimilée à une quasi rupture des relations.

Cependant, avant de répondre sur le fond à la question posée, il faut se demander si l'Union européenne est bien libre de décider elle-même des relations qu'elle doit établir avec la Turquie. Nous pensons que ce n'est pas le cas. L'Union, et avec elle les gouvernements européens les plus influents, se sont toujours comportés dans ce domaine en satellites des Etats-Unis. Quant il y a quelques années, l'Amérique poussait, de façon quasi insultante, les Européens à accepter la candidature de la Turquie, c'était parce que Washington y voyait une façon de dissoudre dans la diversité les efforts pour constituer une Europe plus ou moins souveraine. Politiquement comme économiquement l'entrée d'un grand pays musulman confirmait l'Europe dans son statut de marché ouvert  sans unité politique ni culturelle. Par ailleurs, la Turquie de cette époque, pour diverses raisons, soutenait les poussées  et les aventures américaines dans le Caucase et au Proche Orient.  Il fallait donc la récompenser par quelques gadgets, notamment en lui vendant un droit d'entrée à Bruxelles, manipulé comme une sucette par le Département d'Etat.

Mais aujourd'hui, les équilibres géopolitiques du monde ayant beaucoup évolué depuis les premières négociations, la Turquie n'est plus l'alliée favorisée des Etats-Unis à l'est de l'Europe. Elle  en devient quasiment la bête noire. Bien qu'elle soit toujours membre de l'Otan, les griefs des Etats-Unis à son égard s'accumulent. Un article récent de Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times, en fait la liste ( http://www.nytimes.com/2010/06/16/opinion/16friedman.html ). Le gouvernement islamiste dit modéré, dirigé par le Premier ministre  Recep Tayyip Erdogan, chef du Parti de la Justice et du développementaurait selon Friedman renoncé servir de médiateur entre l'Est et l'Ouest, c'est-à-dire à ses yeux entre les Etats-Unis et son allié Israël, d'une part, la Russie et les Etats arabes d'autre part. En l'absence d'un leader arabe modéré, la Turquie n'essaierait même plus de faciliter le dialogue entre l'Ouest et la Ligue arabe, elle aurait décidé de soutenir sans nuances l'alliance  Hamas-Hezbollah-Iran contre Israël (et par conséquent, indirectement, contre la diplomatie américaine).

Plus en profondeur, Friedman se fait  l'interprète d'une inquiétude qui se répand, non seulement aux Etats-Unis mais en Europe. Sur ce point, nous pensons qu'il n'a pas tort de s'inquiéter. La Turquie, initialement championne de la laïcité, est en train de devenir, non pas la championne d'un islamisme modéré, mais d'un islamisme de plus en plus radical. Nous avons ici même constaté l'emprise des idées fondamentaliste dans la société turque, visant notamment à restreindre les droits des femmes et la libre expression sur Internet. Erdogan a conduit une offensive contre les juges réputés rebelles aux injonctions du pouvoir. Aujourd'hui il s'en prend aux chefs militaires soucieux de rester les garants de la laïcité de l'Etat. La liberté de la presse est également menacée à la suite de procès contre les journaux les plus indépendants.  Ceci n'a rien de rassurant, quand on sait avec quel dynamisme les mouvements islamistes radicaux, qu'ils soient turcs ou installés dans des pays voisins tel que le Soudan,  profitent des portes qui leur sont ouvertes.

Dans ces conditions, on peut penser que les Etats-Unis verraient aujourd'hui d'un très mauvais oeil l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Cela ne pourrait que pousser celle-ci, à leurs yeux, vers un anti-américanisme bien contraire à l'atlantisme européen d'origine. Mais que penser nous-mêmes d'un futur élargissement de l'Europe à la Turquie, aussi improbable soit-il dans les prochaines années, notamment si nos « grands alliés » américains s'y opposent ? Devrions nous continuer à le rechercher?

Notre réponse sera quelque peu normande. Si l'on considère que l'Europe doit rassembler, en son sein ou dans le cadre de relations spéciales, des pays partageant globalement la culture et les valeurs européennes, ce serait d'abord vers la Russie que nous devrions nous tourner. Certes, la Russie ne sera pas un allié facile, mais ses immenses possibilités, le fait qu'elle aura de son côté besoin de l'Europe, justifierait que les Européens s'engagent davantage dans des accords avec elle, notamment dans les grands secteurs stratégiques. On regrettera à cet égard le fait que, sous prétexte de ménager la Géorgie, la vente du Mistral à la Russie n'ait pas encore été finalisée du côté français. Ce serait une petite chose, mais significative.

Pour en revenir à la Turquie, le danger de voir celle-ci se faire de plus en plus la plateforme de lancement de l'islam radical en Europe, à partir de l'Allemagne et des pays de l'Est européen où existe une forte émigration turque, est réel. Si les Etats-Unis s'en méfient, l'Europe devrait le faire encore davantage. Les Etats européens ont déjà du mal à intégrer l'immigration africaine et nord-africaine, qu'en serait-il d'une libre circulation de populations turques au sein des frontières européennes? Et quid des mauvaises habitudes en résultant, en termes de fraudes fiscales et autres, sinon de corruption généralisée? C'en serait certainement fini d'une civilisation européenne spécifique, dont les valeurs lient encore plus ou moins les citoyens de ce continent. L'Europe deviendrait un conglomérat métissé grand ouvert aux guerres de religions et surtout aux offensives des puissances non européennes désireuses de se partager ce qui lui reste de ressources.

Mais alors, si cette perspective pessimiste était fondée, comment expliquer que, au sein même de l'Europe, comme sans doute aussi aux Etats-Unis, il se trouve encore des voix pour recommander aux  Européens de favoriser  l'entrée de la Turquie dans l'Union. On peut penser qu'il s'agit une nouvelle fois de la voix des représentants de la corporatocratie financière mondialisée. Pour elle, plus les anciens pays industriels européens seront envahis d'une main d'oeuvre prête à se vendre pour 5 euros par jour, plus les consommateurs européens appauvris seront prêts à acheter des produits de mauvaise qualité provenant de ses ateliers du tiers monde (sans mentionner la drogue) , plus les profits seront grands. La paupérisation définitive de l'Europe n'aurait dans ce cas pour eux rien d'inquiétant.
 
Nous pensons que les Européens ne devraient pas cependant se borner à ériger des frontières avec la Turquie,  qui de toutes façons seront contournées. Ils devraient aussi, par l'Internet  et d'autres formes de diffusion culturelle,  faire valoir aux éléments de la population les plus ouverts à l'exemple européen les mérites de nos sociétés, y compris en termes de féminisme, laïcité et recherche scientifique. L'Europe pourrait exercer un soft power très important, tant vis à vis de la Turquie que  des Etats voisins, dont elle ne semble pas se soucier pour le moment, laissant encore l'Amérique jouer seule de ces atouts. 

PS: Pour compléter cet article nous conseillons la lecture de deux textes d'inspiration très différente:
* http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/06/09/la-marche-a-la-puissance-turque-trouvera-ses-limites_1370097_3232.htm
l
* http://www.dedefensa.org/article-l_ascension_de_la_turquie_09_06_2010.html
16/06/2010
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