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Affrontement Chine-Etats-Unis?

Un grand débat anime depuis déjà longtemps les cercles s'intéressant à la géopolitique. La Chine est en train de devenir la seconde puissance économique du monde, sinon à terme la première. Ceci est-il le résultat de pratiques interventionnistes non amicales que s'interdiraient, au nom du libre échange, les autres puissances, et contre lesquelles il faudrait réagir?

Question plus lourde de conséquence, la montée économique de la Chine représente-t-elle un danger politique pour les autres puissances? Ces questions sont à l'ordre du jour aux Etats-Unis, mais de plus en plus aussi dans l'esprit de ceux qui de par le monde voudraient s'engager avec l'Amérique dans la défense des valeurs dites occidentales que pourrait menacer la Chine. L'incident récent provoqué par le retrait de Google Inc. du cyberespace chinois vient d'aviver le débat.

Le retrait de Google

Un mot sur cette question. Depuis quelques mois, les sociétés Internet américaines, Google, Yahoo, Ebay peinaient à s'imposer commercialement sur le marché chinois, face aux concurrents nationaux Baidu, Tencent et Alibaba. Par ailleurs Facebook, Twitter et YouTube étaient interdits par le gouvernement.

En Chine, la priorité donnée par les consommateurs, jeunes en majorité, n'est pas la recherche d'information mais la distraction (entertainment). Les compagnies chinoises y excellent. Elles ont repris massivement, en les clonant, les méthodes et outils des firmes américaines. D'où leur succès rapide et considérable. A l'opposé, les sociétés américaines n'ont pas assez d'expertise locale pour s'imposer. Mais elles sont également handicapées par le fait qu'elles n'ont pas su négocier leur statut avec le gouvernement. D'abord jugées (à l'Ouest) trop dociles dans la prise en compte des censures imposées par ce dernier, elles ont eu récemment tendance à héberger des messages et informations jugés politiquement incorrects par ce gouvernement, en appelant aux droits de l'homme et à l'indépendance du Tibet par exemple. Même si elles acceptent la censure gouvernementale, le fait qu'elles soient pluri-linguistiques, au contraire de leurs rivales chinoises, les rend potentiellement dangereuses aux yeux des censeurs.

Dans ces conditions, Google a sans doute jugé qu'il handicapait son image mondial en demeurant en Chine alors que la plus grande partie du trafic commençait à lui échapper. Pour rester, il aurait du mettre en place des outils de censure plus performants, coûteux et désastreux en termes d'image, y compris aux yeux des quelques internautes chinois qui lui demeuraient attachés. Se retirant, il gagne beaucoup moralement sans perdre grand chose financièrement. De plus, les soutiens dont il ne manque pas au Département d'Etat semblent avoir approuvé ce retrait, qui semble mettre en évidence aux yeux des entreprises non chinoises voulant investir en Chine que décidément, ce marché, bien qu'en pleine expansion, reste périlleux. A tous moments, la filiale chinoise de la multinationale risque d'être nationalisée ou obligée de consentir des concessions majeures. Ceci donne donc des arguments à ceux pour qui, définitivement, la Chine demeure difficilement fréquentable. Non seulement, disent alors les défenseurs de cette thèse, les Américains ne doivent pas y investir sans d'infinies précautions. Mais surtout ils doivent défendre leur espace économique par le  retour à un protectionnisme que l'on croyait (sinon dans les faits, du moins dans les discours, à l'OMC et ailleurs), abandonné depuis longtemps.

Le général Krugman sonne la charge


C'est ce que semble avoir pressenti le distingué et respecté prix Nobel d'économie et chroniqueur au New York Times Paul Krugman. A la surprise général, car il était jugé plutôt en faveur du libre-échange, il a produit un article quelques jours avant l'annonce par Google de son départ de la Chine. Cet article très commenté conforte par anticipation ceux pour qui décidément on ne peut pas négocier avec la Chine comme avec n'importe quel Etat (européen) jouant le jeu du libre échange. Dans ce texte, il part en guerre contre la mauvaise volonté de la Chine. Celle-ci continue à refuser  de réévaluer sa monnaie nationale, le yuan dit aussi le renmibi, tout en sachant pertinemment qu'elle impose ainsi au reste du monde et à la reprise de la croissance des pénalisations de plus en plus insupportables. Paul Krugman  explique dans cet article que les Américains doivent se débarrasser de la peur qu'en imposant à la Chine des mesures protectionnistes destinées à la conduire à négocier, ils mettraient en péril leur propre économie, du fait des quelques 450 milliards de dollars accumulés, principalement en bons du trésor américain,  par la Banque nationale chinoise.

Le raisonnement de Paul Krugman va tout à fait dans le sens de ce que disent en Europe les encore trop rares partisans du protectionnisme (dont nous sommes). Ce qui fait la richesse des nations, aujourd'hui comme jadis, c'est la possibilité de développer des investissements productifs sur leurs sols, en rémunérant ainsi leurs propres travailleurs. Pour cela, il faut impérativement se protéger de la concurrence des pays à bas salaires, contre laquelle il est impossible de lutter par des délocalisations ou suppressions d'emplois. Or cette protection, qui n'est pas possible pour un petit ou moyen pays le devient tout à fait pour les Etats-Unis, dont les ressources internes restent considérables. L'Europe est globalement, elle aussi, dans cette situation favorable.

Au delà des barrières douanières, il faut évidemment, rappelle Paul Krugman, refuser le jeu soi-disant des marchés par lequel un concurrent s'impose grâce à une monnaie artificiellement sous-évaluée. Les bénéfices engrangés mois par mois par le commerce extérieur chinois ne sont évidemment pas seulement dus à la compétitivité des produits chinois mais au fait qu'ils sont vendus, grâce à sous-évaluation du renmibi, au dessous du prix des produits concurrents. Les politiques de relance des autres pays sont par ailleurs aujourd'hui bloquées, du fait qu'elles ne peuvent plus reposer sur des baisses des taux d'intérêts, ceux-ci étant déjà proches de zéro.

Ceci dit, Paul Krugman est bien conscient qu'il n'est pas possible de modifier par des interventions directes sur les monnaies le rapport renmibi-dollar. Il demande que le gouvernement fédéral adopte une politique de force en termes diplomatiques. Il faut, dit-il, appliquer sans hésitation une loi fédérale toujours en vigueur demandant au Trésor d'identifier les nations qui « manipulate the rate of exchange between their currency and the United States dollar for purposes of preventing effective balance of payments adjustments or gaining unfair competitive advantage in international trade », autrement dit qui manipulent à leur profit les taux de change. Mais ensuite?

Les Américains, dit-il,  doivent se débarrasser de l'impression que les Chinois disposent d'un baril de poudre constitué par leurs réserves en dollars. Que se passera-t-il s'ils en vendent une partie? Rien, selon lui. Les taux d'intérêt ne bougeront pas car la Fed ne les augmentera pas tant que le chômage pèsera sur l'économie américaine. Sur le long terme, les taux pourraient s'élever un peu, mais la Fed pourrait  très bien accroitre ses propres achats de bons du trésor américains (autrement dit, en créant de la monnaie). Le risque serait faible. Le dollar tomberait en dessous des autres monnaies , notamment l'euro. Mais les exportations américaines ne s'en porteraient que mieux.  Autrement dit, si le baril de poudre explosait, ce seraient les Chinois qui seraient perdants, car leurs réserves de change diminueraient en proportion.

L'article de Paul Krugman va plus loin. Ce n'est pas seulement contre le renmibi qu'il sonne la charge, mais contre la Chine elle-même. Pendant des années, dit-il, les Américains ont pensé qu'ils ne devaient pas affronter directement ce pays, mais négocier avec lui des partenariats. Il cite divers exemples de la mauvaise foi chinoise, prétendant par exemple que le renmibi n'est pas sous-évalué, alors qu'il le serait de 20 à 40%, et accusant les autres pays, eux, de sous-évaluer leurs propres monnaies.

Il n'y a qu'une façon de les faire céder, conclut-il, c'est taxer les importations chinoises d'au moins 25%. A ce moment, la Chine comprendra qu'elle doit effectivement changer de politique.

Qu'en penser?

Nul ne sait pur le moment si Barack Obama et les intérêts financiers et industriels américains qui commercent  avec la Chine suivront ou non ce conseil. Nous pouvons en douter. Mais comme nous l'indiquions au début de cet article, la charge de cavalerie que conduit ces jours-ci  le général Krugman devrait surtout interpeller les Européens. Ceci aussi bien dans leurs rapports avec la Chine qu'avec les Etats-Unis eux-mêmes. Il faut en retenir que si les tendances au protectionnisme prenaient de l'ampleur aux Etats-Unis, ce serait l'Europe qui en souffrirait la première. Non pas seulement en termes de taxes sur ses exportations,  mais par la dévaluation d'un dollar déjà trop faible au regard d'un euro trop fort.

La seule façon il est vrai de résister, autant vis à vis de la Chine que des Etats-Unis, serait de contrôler les échanges aux frontières européennes tout en ré-investissant dans des emplois locaux productifs, le tout dans le cadre d'une politique économique et financière commune. Nous en sommes malheureusement loin en ce moment. L'idée fausse dela nécessité du libre-échange au plan mondial  reste curieusement un des fondamentaux des esprits européens.

PS. On observera que certains commentateurs américains continuent à penser que la Chine ne menace pas les Etats-Unis et que des politiques manifestant une défiance sinon une hostilité accrue seraient très dangereuses. Pour ce qui concerne l'Europe, la prudence s'impose à l'égard de cette question. On ne peut suivre les yeux fermés les allers et retours de la stratégie américaine, soit qu'elle plaide pour un co-dominion sino-américain sur le monde, soit qu'elle pousse aux affrontement, politiques et militaires notamment. Mais qu'en pense notre haute-représentante la baroness Ashton?
24/03/2010
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Ne pas suivre aveuglément les Etats-Unis
25/03/2010 11:29:34 | Par : Joseph Leddet
Je pense qu'il faut arrêter de considérer la Chine juste comme un vulgaire et détestable prédateur économique ; avec un taux de croissance voisin de 10% par an depuis plus de 30 ans, ce très grand pays, considéré comme sous-développé jusqu'en 1995, aura de fait permis en l'espace de 10 ou 20 ans au consommateur occidental d'améliorer considérablement son niveau de vie, en lui fournissant une extraordinaire palette de produits de consommation courante pas chers et de très bonne qualité (cf. notion d' « usine du monde ») ; à noter aussi que les principaux agents exportateurs de Chine vers l'Occident depuis 30 ans sont des filiales ou bureaux de firmes américaines ou européennes (donc cessons de donner des leçons de morale à ce grand pays, car c'est nous qui l'avons boosté et qui avons financé sa croissance).. ….

Aujourd'hui, la Chine est maintenant capable de créer des produits hauts de gamme (voitures, avions, TGV, missiles….), et c'est elle qui possède le plus grand nombre d'ingénieurs et de chercheurs au monde : il importe ainsi de la respecter, et de travailler avec elle.

Aujourd'hui également, les Etats-Unis, fragilisés par la récente crise financière et économique, cherchent des boucs émissaires à attaquer pour leur permettre de conserver la première place dans le concert mondial des nations : la critique du yuan trop faible, relayée par leur indéfectible affidé qu'est le FMI, en est un exemple caricatural (mais c'est certainement mieux qu'une bonne attaque militaire classique..).

Rappelons juste que depuis 2005 le yuan s'est réévalué de près de 20 % contre dollar, et que la stabilité actuelle (depuis mi-2008) de la monnaie chinoise en dollar offre une excellente visibilité aux entreprises européennes désireuses de se couvrir contre le risque de change ; signalons également que, face aux 1200 milliards de dollars d'exportations chinoises en 2009, il y a eu en parallèle 1000 milliards d'importations (dont un premier fournisseur japonais) ; ce pays contribue donc efficacement au business mondial, sans tirer toute la couverture à lui.

Conclusion : ne commettons pas l'erreur de suivre Washington et le FMI dans leur critique du renmimbi (yuan) trop faible : il s'agit là d'une attaque à 95% purement politique !


Google n'est pas la vertu incarnée
25/03/2010 11:33:12 | Par : Victor
On comprend parfaitement que les Chinois, s'ils peuvent se passer maintenant de Google et consorts, le fassent. Bonne leçon pour les Européens qui n'ont jamais réussi à se construire des moteurs de recherche efficaces.
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