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Peut on compter sur les Bourses pour financer les investissements productifs?

Faut-il fermer la Bourse? C'est le titre d'un article bien documenté de Frédéric Lordon (auteur de La crise de trop. Reconstruction d'un monde failli, Fayard 2009) dans Le Monde diplomatique de février 2010. Le capitalisme financier étant implanté mondialement, cette question paraîtra utopique. Aucun gouvernement ne prendra le risque de fermer les Bourses installées sur son territoire. Il est possible cependant de questionner le rôle des marchés d'actions, dont l'apport aux mouvements spéculatifs est particulièrement nuisible en période de crise.

Il est clair que, même si les Bourses servent de mons en moins à drainer l'épargne vers les investissements productifs (l'économie réelle), elles ont au moins le mérite de mettre en évidence, par les mouvements des cours, les réactions du marché à l'égard des sociétés cotées. Ces réactions sont généralement spéculatives. Elles cachent parfois de véritables offensives politiques contre des Etats ou des économies fragilisées. Mais casser le thermomètre ne remédierait pas au mal.

Ceci étant, beaucoup de gens continuent à s'imaginer à tort que les Bourses ont un rôle bien plus vital, apporter les ressources des épargnants aux entreprises qui n'ont pas assez de fonds propres. Elles joueraient le rôle des porteurs d'eau au Moyen-Age, lesquels étaient indispensables pour alimenter en eau potable ceux qui ne vivaient pas près d'une source. Or ce schéma simple n'est plus d'actualité. Les innombrables critiques faites au capitalisme financier depuis quelques années l'ont bien montré.  L'essentiel du financement des investissements, lorsqu'il ne provient pas des bénéfices  réinvestis de l'entreprise ou de contrats externes, fait appel à d'autres canaux que ceux de la Bourse: ceux de la collecte des épargnes des particuliers ou des PME via les banques de dépôt et les caisses d'épargne.

Lorsqu'une entreprise ayant besoin de capitaux émet des actions qui trouvent preneurs sur le marché   financier (en Bourse), elle en retire dans la meilleure des hypothèses de l'argent frais qui lui permettra en principe d'investir et de se développer. Mais ce faisant, elle introduit dans sa bergerie le loup qui pourrait la dévorer de l'intérieur. Les actionnaires acquièrent des titres de propriété sur l'entreprise qui leur permettent, s'ils sont en nombre suffisant, de disputer la gouvernance de celle-ci à son chef. Or aujourd'hui que recherchent les actionnaires, dans leur très grande majorité? Non pas le développement de l'entreprise à long terme,  dont les résultats ne sont pas assurés, mais des placements au service de leurs intérêts immédiats,  fut-ce au détriment de la survie même de l'entreprise. Il y a quelques décennies les actionnaires étaient moins gourmands. Aujourd'hui les nombreux accidents industriels provoqués par leurs spéculations  enlèvent tout doute à cet égard.

Si en effet les actionnaires recherchent un bénéfice immédiat important (par exemple une rentabilité de 10 à 15%), ils refusent de ce fait que l'entreprise investisse dans des domaines qui ne rapporteront pas de retours avant quelques années. Bien pire, ils provoquent souvent la vente de l'entreprise à la découpe, liquidant tous les actifs représentant des charges, fussent-ils gages de bénéfices futurs. On ajoutera ce que soulignent à juste titre les spécialistes de l'intelligence économique défenseurs du concept de patriotisme industriel: les acheteurs d'actions, faisant appel ou non à des OPA,  sont de plus en plus, dans les secteurs stratégiques, les représentants de fonds d'investissement étrangers richement dotés en liquidités,  cherchant à acquérir pour les rapatrier chez eux tous les actifs à forte valeur ajoutée, représentant un potentiel innovant en matière de technologies avancées ou de matériels de défense.

D'autres procédés permettent aux actionnaires de prélever à leur profit la valeur produite par les entreprises. Il s'agit par exemple d'obliger les entreprises à racheter leurs propres actions, pour en faire monter le cours (buy back). Les sommes ainsi consacrées profitent aux actionnaires mais elles sont de ce fait rendues indisponibles, tant pour l'investissement de l'entreprise dans l'économie réelle que pour la rémunération éventuelle des salariés.

Il résulte de tout ceci que la contribution des marchés d'actions au financement des entreprises est devenue globalement négative. Autrement dit, la pompe fonctionne à l'envers. Le porteur d'eau, au lieu d'étancher la soif de celui qui fait appel à lui, lui confisque  le peu d'eau dont il disposait encore. Il s'en sert pour spéculer sur les « marchés secondaires ». En Bourse, il s'agit des marchés de revente des actions déjà existantes. La spéculation en résultant fait, quand le marché est à la hausse, monter les cours, mais l'économie réelle n'en profite pas. Au contraire, les ressources d'épargne qui s'investissent dans les marchés secondaires sont largement supérieures à celles qui vont alimenter les marchés d'émissions ou marchés primaires, émissions provenant des entreprises à la recherche de fonds. A l'inverse, si les marchés secondaires sont déprimés, ce sont les marchés primaires qui en souffrent les premiers.

On dira que la grande majorité des entreprises, qui ne sont pas cotées en Bourse, échappent à ce véritable racket. Les PME/PMI, responsables de l'essentiel de l'activité et des emplois, se financent soit en émettant des obligations (titres à taux fixe) soit en s'adressant à leur banque, laquelle collecte les épargnes de leurs propres clients. Malheureusement, dans les périodes où les perspectives économiques sont médiocres, les épargnants préfèrent garder leurs liquidités pour eux. Tout au plus les confient-ils à des caisses d'épargne dont jusqu'à présent la priorité n'était pas de financer les investissements économiques, surtout si ceux-ci sont à risques.

C'est pourquoi nous proposons sur ce site un fonds stratégique européen de grande ampleur. Il collecterait les épargnes disponibles à l'échelle de l'Union européenne afin de les rediriger vers les investissements stratégiques sans lesquels l'Europe est vouée à disparaître. En bénéficieraient les entreprises et les administrations susceptibles de les investir dans des secteurs (pôles de productivité, filières industrielles) mutualisant les risques. Plus le système serait diversifié et étendu, plus les chances de le rendre productif à terme seraient grandes, et plus les préteurs seraient rassurés: ils disposeraient ainsi de revenus comparables à ceux des caisses d'épargnes, qui pourraient être garantis par les Etats cautions du fonds stratégique.  Encore faudra-t-il que ce dernier  soit bien géré. Mais il s'agit d'une autre question, sur laquelle nous pourrons revenir ultérieurement.
03/02/2010
Vos réactions
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Nombre de réaction(s) : 1
Simplification indispensable
09/03/2010 11:39:13 | Par : jcdupond
Toute avancée d'idées aussi révolutionnaires, n'est à mon humble avis possible que si elles peuvent être saisies par la grande majorité des citoyens comme une simple arithmétique, une gymnastique permettant à tous de "penser autrement"... c'est possible, je vous ai entendu à la radio, de vive voix, et là le message passe... Merci d'oser !
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