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Dominique de Villepin

Un véritable boulevard semble s'ouvrir devant Dominique de Villepin. Celui-ci a désormais la possibilité d'incarner une vision gaullienne volontariste étendue à l'Europe. Même si cette vision ne le conduisait pas immédiatement au pouvoir, elle aurait un pouvoir structurant très important. Mais pour cela elle devra se différencier nettement des discours des autres concurrents, et notamment de celui de Nicolas Sarkozy. Nous pensons qu'à cette fin, Dominique de Villepin devrait prendre nettement ses distances à l'égard de deux séries de forces actuellement dominantes, celles du néo-libéralisme et celles de l'euro-atlantisme.

Quel est à ce jour  le "programme" de Dominique de Villepin ? On le trouve dans les voeux qu'il a adressés aux Français. Nous en résumons ici les principaux passages :

"La nouvelle année doit être celle d'un nouveau départ, avec une volonté résolue d'aller de l'avant, de tirer les leçons du passé et d'engager un travail de réflexion et de proposition... . Pour être efficace, cette action doit répondre à certains principes, de rassemblement, de justice, d'équilibre... Je voudrais insister sur l'importance d'un retour aux fondamentaux de la France. Assez des illusions de la rupture. Assez des divisions stériles...

Alors, revenir aux fondamentaux français, c'est d'abord défendre nos points forts :
* La République, toute la République, enracinée dans le quotidien de chacun, vivante sur l'ensemble du territoire, qu'il s'agisse de la liberté, de l'égalité ou de la fraternité.
* Une protection sociale garantie pour toutes et tous, qu'il s'agisse de la santé, de la retraite ou encore de l'éducation.
* Un modèle économique équilibré et diversifié, avec une agriculture forte, une politique industrielle revivifiée et un secteur des services ouvert aux nouvelles opportunités.
* Des institutions respectées, un Président qui préside, un Gouvernement qui gouverne, un Parlement qui contrôle et fait la loi, une justice indépendante, des médias libres qui informent, autant d'évidences qu'il fait bon rappeler et qui nous appellent à la vigilance. (...)

Les trois batailles prioritaires à mener restent :
* La bataille de l'emploi et en particulier celui des jeunes, des femmes, des seniors.
* La bataille de la compétitivité et nous y serons aidés par les priorités rappelées par la Commission Juppé-Rocard en matière d'innovation.
* La bataille contre le déficit et l'endettement. (...)

.... Défendre les fondamentaux de la France, c'est permettre à la France de renouer avec sa vraie vocation européenne et mondiale.
* Une France à la pointe des propositions en matière de gouvernance politique, économique, financière, écologique.
* Une France au service de la justice et de la paix, en Afrique, au Proche Orient, où les Etats-Unis seuls ne peuvent forcer les conservatismes. En Afghanistan, où, nous le savons, la solution ne saurait être d'ordre militaire. En Iran, où chaque jour davantage s'affirme une volonté de changement.
* Une France soucieuse de son indépendance, qui ne saurait se laisser enfermer dans des rapports de force ou d'intérêt et qui dispose d'une culture diverse et vivante qui constitue autant de ponts et de chances. (..)"


Nous pensons qu'un tel programme, bien que très équilibré, ne se distingue pas suffisamment de celui de la majorité actuelle. De même nos voisins européens n'y observeront pas de  projets susceptibles de les concerner directement. Nous faisons ici quelques propositions susceptibles de muscler et surtout de concrétiser le discours. Inutile de dire que dans notre esprit, elles pourraient intéresser tout autant la gauche que Dominique de Villepin. 

A qui s'adresser en priorité?


Aux Français, aux Européens ou aux citoyens du monde en général?  Nous répondons qu'il faudra s'adresser en priorité aux Français. Ce sont eux qui sont directement intéressés par les choix politiques français. Mais il faudra élever suffisamment les perspectives pour que le discours permette aux citoyens européens d'y trouver leur compte. Il serait désastreux de donner l'impression d'un enfermement franco-français. La prise en considération des perspectives mondiales sera évidemment aussi nécessaire, afin de donner du réalisme aux propositions intéressant la France et l'Europe. On ne cherchera pas cependant d'emblée à délivrer un message au monde, qui ne serait pas crédible.

L'appel au volontarisme politique


Que devrait être les arguments fort, quasi affectifs, permettant de mobiliser les  citoyens ?  On éliminera la compassion, qui ne trompe plus personne. On pourrait être tenté de jouer sur la peur, en faisant valoir les nombreuses difficultés voire les dangers mortels qui menacent tant la France que l'Europe. Mais on risque d'être accusé de catastrophisme. Il vaudra mieux, sans nier les risques, faire valoir les atouts que conservent la France et l'Europe. Mais il faudra insister sur le fait que ces atouts ne pourront être valorisés sans volontarisme politique. Le laisser-faire libéral, du fait de la concurrence résultant de la mondialisation, les dégraderait rapidement. Pour les Français, la référence au volontarisme gaulliste, comme d'ailleurs à celui de la 4e république  à la fin de la 2e guerre mondiale, devrait être évoqué. Mais il ne faudrait pas en faire un épouvantail susceptible d'éloigner les Européens.  A cette fin, il devrait être actualisé pour pouvoir intéresser l'ensemble de l'Europe.

Le retour des Etats et le renforcement des structures européennes


Autour de quelle dominante articuler le volontarisme proposé? Aujourd'hui, pour des raisons de fait qui ne sont pas seulement conjoncturelles, c'est le retour des Etats qui est le plus attendu. La vision et le programme envisagés ici devraient donc s'articuler autour d'un retour à l'intervention de l'Etat, non seulement pour réguler les activités au nom de l'intérêt général, mais pour investir dans tous les secteurs stratégiques, en dégageant les épargnes nécessaires. Ceci se traduirait par des propositions fortes, concernant les compétences des Etats nationaux mais aussi leur coopération au sein des institutions européennes. Ceci devrait notamment se faire au profit d'un gouvernement économique, financier et administratif des pays de la zone euro.
 
Quelles priorités concrètes afficher?


Plus concrètement, quelles priorités donner aux interventions publiques qui seront proposées? On trouvera en annexe une note plus détaillée sur ce point . Il faut tenir compte de la concurrence grandissante des super-Etats que sont devenus l'Inde et la Chine, sans oublier celle toujours largement dominante en Europe des Etats-Unis. Les principaux pays européens, si possible entraînés par la France dont l'expérience des grands programmes est considérable, devraient s'accorder  pour réaliser des investissements protégés dans les nombreux domaines aujourd'hui stratégiques pour l'indépendance européenne. Il sera nécessaire d'en donner la liste, comme  nous le faisons dans la note annexée. Il s'agit non seulememnt des technologies dites de puissance, mais de bien d 'autres aujourd'hui indispensables à la lutte contre la destruction de l'environnement et à la modification des modes de consommation.

Une rupture avec le capitalisme libéral ou néo-libéralisme


Dans l'immédiat, l'Union européenne n'est pas organisée comme le sont les super-Etats avec lesquels elle est en compétition. Il faut donc proposer d'utiliser les processus de coopération prévus par les Traités. Il pourrait s'agir d'actions de coopération structurée à conduire sur le modèle des programmes d'armement. Leur financement pourrait être assuré par le produit d'obligations à long terme émises auprès des petits épargnants et garanties par les Etats. Les actions correspondantes seraient à conduire hors marché et à protéger systématiquement jusqu'à leur aboutissement. Certains risques sont inhérents à cette façon de gérer les grands programmes, mais ils sont moindres que ceux résultant d'un appel aux capitaux spéculatifs.

Il s'agirait bien alors d'une rupture au moins partielle, dans les nombreux domaines jugés stratégiques, avec le néo-libéralisme et l'euro-atlantisme, qui interdisent de facto semblables actions.

Les valeurs européennes

Le projet que nous évoquons ici devrait s'appuyer sur le rappel et la défense des valeurs européennes aujourd'hui menacées de toutes parts. Malgré la diversité des nations dont elle est issue,  l'Europe possède un avantage trop souvent négligé, la cohérence de sa civilisation. Issue des traditions de l'antiquité gréco-latine et de la chrétienté, renforcée par l'esprit des Lumières, s'exprimant dans les valeurs de la démocratie et de la social-démocratie, de la laïcité et du droit des femmes, la civilisation européenne donne une grande cohésion à sa population. La laisser remettre en question, sous prétexte de multiculturalisme, comme c'est le cas actuellement, entrainerait une dissolution rapide des liens entre Européens.

Ajoutons qu'un optimisme de façade, alors que les difficultés s'accumulent, serait reproché. Mieux vaudrait reprendre le discours de Churchill qui loin de les abattre, avait galvanisé les Britanniques: du sang, de la sueur et des larmes, autrement dit beaucoup de sacrifices pour tous, à mettre au service de la grande cause proposée.



Annexe

Pour une économie mixte européenne
Projet d'article pour le prochain numéro de la revue Europa éditée par l'Union paneuropéenne
Cet article n'exprime pas nécessairement le point de vue de la revue.
Jean-Paul Baquiast 27/01/2010


Quant on voyait à l'occasion des fêtes de fin d'année 2009 des centaines de millions d'Européens de tous âges manifester leur joie à entrer dans une nouvelle décennie, on était tenté de se demander, quitte à passer pour un prophète de mauvaise augure, s'ils se rendaient bien compte des changements de mode de vie qui s'imposeront à eux dans un proche avenir.

Des atouts en disparition rapide

On a beaucoup glosé sur la Chine, usine du monde. Il est évident que si l'Europe ne réagit pas intelligemment face à la concurrence chinoise, elle pourra fermer toutes ses usines et lieux de production. Des travailleurs chinois viendront peut-être travailler en Europe comme ils le font déjà dans l'Asie du sud-est et en Afrique.  Mais on découvre actuellement que la Chine ne sera pas seulement l'usine du monde. Elle deviendra rapidement une puissance scientifique et technologique de première grandeur, surpassant même peut-être à terme les Etats-Unis. La Chine fait  un effort d'une ampleur unique au monde pour former des étudiants et des chercheurs, développer des universités et lancer en liaison avec ses industries de très nombreux programmes de recherche/développement, voire de recherche fondamentale.

Quant à l'Inde on commence à comprendre qu'elle est en passe de devenir la société de service du monde. Aujourd'hui près de la moitié des services exportables sont en Inde, du centre d'appel jusqu'aux analyses médicales et bancaires. Les atouts indiens sont importants et uniques. L'Inde possède aujourd'hui près de 70 millions de diplômés supérieurs, plus qu'il n'y a d'habitants en France ! L'Inde ne s'est pas lancée dans une révolution industrielle momentanément impossible pour elle du fait de ses infrastructures hors d'usage. Elle est directement passée à la révolution des services qui représentent aujourd'hui près des 2/3 du PIB du pays.

Rappelons par ailleurs que ni la Chine ni l'Inde ne se soucient beaucoup d'élever le niveau de vie de la population dans son ensemble. Elles se satisfont de rémunérer le niveau social supérieur (à des salaires qui d'ailleurs chez nous seraient considérés comme proches du SMIC). Le reste du peuple est maintenu dans la pauvreté, par un régime politique qui demeure très peu démocratique en Chine et par le système de castes qui joue le même rôle en Inde, au demeurant réputée la plus grande démocratie du monde.

Les Européens, pour ce qui les concerne, ne disposent pas des sources d'énergie primaire et de matières premières qui permettent aux pays producteurs de garder pour eux la plus grande partie des bénéfices en résultant. Certes, un certain nombre d'entre eux possèdent encore de solides fortunes immobilières et mobilières. Mais d'une part celles-ci sont inégalement réparties. D'autre part la crise récente a montré que leur valeur dépend de marchés fluctuants sur lesquels les propriétaires ont peu de moyens d'action. Elles ne garantissent donc pas les revenus réguliers provenant d'un travail productif. Quant à l'innovation technologique, si elle n'est pas encore entièrement aux mains des pays asiatiques, elle reste encore pour l'essentiel située aux Etats-Unis. L'Europe prend chaque année un retard que l'on ne veut pas voir.

Une autre faiblesse de l'Europe est que sa population est partout en recul démographique, sauf une exception française qui ne sera peut-être pas durable.  Elle ne renouvelle pas ses effectifs de population et vieillit donc rapidement, ce qui entraîne des conséquences importantes sur sa capacité à inventer et à résister aux défis. Elle pourrait le faire en s'ouvrant largement à l'immigration mais ceci provoquerait des résistances considérables de la part des populations autochtones, pour qui le métissage est souvent plus subi que souhaité.  

Les atouts dont disposent encore l'Europe sont indéniables.  Elle a conservé des infrastructures solides, des investissements techniques diversifiés, des compétences humaines de premier plan. En bénéficient la plupart des secteurs économiques industriels et de service, les laboratoires et les industries faisant appel à des technologies avancées et, ce qui représente désormais un avantage certain, la gestion publique. Au plan sociétal, malgré la diversité des nations dont elle est issue,  l'Europe possède un avantage trop souvent négligé, la grande cohérence de sa civilisation. Issue des traditions de l'antiquité gréco-latine et de la chrétienté, renforcée par l'esprit des Lumières, s'exprimant dans les valeurs de la démocratie et de la social-démocratie, de la laïcité et du droit des femmes, la civilisation européenne, si elle ne peut espérer s'exporter spontanément, donne une grande cohésion à sa population. La laisser remettre en question entrainerait une dissolution rapide des liens entre Européens.

Malheureusement, ces divers atouts ne se renouvellent pas spontanément. Au contraire, du fait de la compétition avec les autres parties du monde résultant d'une ouverture non régulée de l'Europe à ses concurrents, ils disparaitront rapidement. Il faudrait donc les protéger, les entretenir et les renouveler, ce qui suppose des sacrifices que les populations ne consentiront pas spontanément. A  cette fin, le seul laissez-faire ne suffira pas. Il laissera triompher les forces de dissolution et ne permettra pas de résister aux convoitises et aux conquêtes venant de ceux qui ne bénéficient pas des niveaux de vie et avantages européens.

Se préparer à une guerre sur tous les fronts

L'Europe est donc menacée d'une véritable guerre, économique, technologique, culturelle. Cette menace ne fera que s'accentuer avec l'aggravation quasi certaine des diverses crises actuelles, la plus lourde de conséquence résultant de la dégradation progressive des environnements terrestres. Or une guerre ne se prépare pas et ne se mène pas sans des Etats forts, capables de privilégier les perspectives et les investissements collectifs à long terme. Or l'Europe sur ce plan reste très divisée. Si le recours à l'Etat est accepté, sinon désormais recommandé, en France et dans une certaine mesure en Allemagne, il est encore mal vu en Grande Bretagne, qui pense fonder son redressement sur les services financiers. Il l'est aussi dans les autres Etats européens, ayant pour certains gardé un mauvais souvenir de l'expérience des gouvernements communistes. De plus, les Etats-Unis, bien qu'en perte d'influence, continuent par l'intermédiaire des relais extrêmement influents dont ils disposent dans les cercles euro-atlantiques à décourager toute velléité de l'Union européenne pour  se constituer en puissance autonome et compétitive.

Nous sommes persuadés que l'Europe, pour se protéger des concurrences technologiques et démographiques du reste du monde, devra changer en profondeur les processus par lesquels elle prépare l'avenir. Faire confiance au marché ne sera pas suffisant. Il faudra en revenir à des modes d'épargne et d'investissements où les Etats joueront un rôle beaucoup plus important qu'aujourd'hui, que ce soit dans la sphère de compétence des gouvernements nationaux ou dans celle des institutions européennes. C'est ce que désignait le terme un peu tombé en désuétude d' « économie mixte ».

Mais comment y arriver? Il est toujours possible de préconiser un changement radical de la constitution européenne, faisant de l'Union un véritable Etat fédéral, avec des compétences juridiques ou de facto qui seraient celles des super-Etats menaçant actuellement l'indépendance  de l'Europe.  Mais cela ne serait pas réaliste, tant du moins que l'aggravation des crises ne rendra pas cette perspective incontournable. Dans l'immédiat, nous pensons qu'en utilisant les différentes possibilités de coopération renforcée permises par le traité de Lisbonne, les gouvernements volontaristes, s'il s'en trouvent, pourraient faire beaucoup pour entraîner les populations européennes dans un cercle vertueux de résistance et de redressement. Qu'entreprendre en priorité et comment procéder dans le détail?

Des actions de coopération renforcée entre Etats européens


Nous mentionnons ici, pour concrétiser le concept d'économie mixte européenne, les actions de coopération renforcée ou plus exactement structurée que peuvent  entreprendre les Etats conscients de la nécessité d'intervenir dans des secteurs stratégiques ne pouvant être abandonnés aux initiatives du marché. Il s'agirait en fait de la "coopération structurée permanente" de l'art. 42 du Traité réservée aux "Etats membres qui remplissent des critères plus élevés de capacités militaires...". Le protocole n°10 annexé au nouveau Traité pourrait couvrir les politiques que nous souhaitons développer. Il concerne tout Etat membre qui ,"dès l'entrée en vigueur du Traité s'engage à développer ses capacités de défense..à participer aux principaux programmes européens d'équipement et à l'activité de l'Agence européenne de défense dans le domaine du développement des capacités de défense, de la recherche, de l'acquisition et de l'armement « .  Les mesures que nous allons proposer ci-dessous ne concernent pas spécifiquement les  matériels ou les dépenses militaires, mais au sens large, elles relèveraient de la défense de l'Europe car sans elles, selon nous, les concepts  d'Europe et de civilisation européenne perdraient toute signification.

La priorité que cette action de coopération structurée permanente devrait viser en priorité serait l'acquisition des technologies dites de souveraineté sans lesquelles aucun poids politique ou diplomatique sérieux ne peut être acquis. Il s'agit d'un ensemble de moyens de recherches, d'industries et de techniques devenues aujourd'hui indispensables à la puissance politique : sciences fondamentales, calcul, intelligence artificielle, bio et nanotechnologies, etc. Il s'agit aussi des applications en dérivant permettant la maîtrise de l'énergie, des télécommunications, de l'espace et, bien entendu, des armements modernes. Les Etats-Unis ont toujours refusé que les Etats européens, soit à titre individuel, soit dans le cadre de l'Union européenne, se dotent des moyens de la souveraineté. La France gaulliste, le seul Etat européen qui avait pour conserver son indépendance refusé au moins en partie la domination technologique américaine, avait suscité contre elle l'hostilité générale du “Monde Libre”, c'est-à-dire des Etats-Unis et des gouvernements dominés par eux. Tout a été fait, ouvertement et plus souvent encore de façon “couverte”, pour empêcher que les grands programmes d'indépendance et de souveraineté technologique engagés en France aboutissent ou trouvent des clients en dehors de la France. Au sein même de la société française, une opposition très largement suscitée par les milieux favorables à la domination américaine s'est progressivement rassemblée contre la poursuite de ces programmes. Le nucléaire civil et la défense ont polarisé les oppositions. Ce sentiment demeure encore très fort. On vient de la constater en observant la satisfaction avec laquelle de nombreux milieux se sont réjouis de l'échec de l'offre nucléaire française à Abou Dhabi. Un échec de la promotion du Rafale au Brésil ou dans les Emirats susciterait la même satisfaction.

Un certain nombre de grands pays européens ont cependant accepté de participer à des programmes industriels communs, principalement civils, épisodiquement militaires. Mais ils l'ont fait avec réticence, en multipliant les précautions pour que les produits correspondants restent soumis à la concurrence internationale et aux stratégies à court terme des actionnaires. Il fallait éviter qu'ils ne puissent être présentés aux opinions publiques comme un retour du régalien. Ceci a multiplié les difficultés de conceptions et de réalisations. On citera le programme Airbus civil et militaire ou le programme Galiléo dans le domaine de la localisation satellitaire, où se sont accumulées des années de retard parfaitement évitables. .

Mais les points de vue se modifient avec les développements de la crise, comme nous l'avons indiqué plus haut. En particulier, la grande crise environnementale ayant justifié la mise en place du protocole de Kyoto ne cessera de s'aggraver. Il ne s'agit pas seulement des changements climatiques mais de ceux affectant la biodiversité et l'accès aux ressources devenues rares, eau, air pur, terres arables. Des pronostics très pessimistes  montrent que la planète courre au désastre, du fait de l'incapacité actuelle des gouvernements à agir. Or la conférence des Nations Unies tenue à Copenhague en décembre 2009 a mis en évidence le fait que les mesures très énergiques et coûteuses nécessaires pour limiter le réchauffement climatique et protéger la biodiversité ne seront pas prises dans les délais voulus.

Dans ces domaines pourtant, l'Europe dispose de nombreuses compétences scientifiques et  technologiques lui permettant d'intervenir en acteur et pas seulement en donneuse de leçons au sein des futures instances politiques qui seront obligées de réaborder ces questions, Conseil de Sécurité-environnement et Agence des Nations Unies ad hoc, notamment. Il est évident que les grands Etats ou super-Etats  qui seraient membres permanents d'un tel Conseil de Sécurité devront se doter, par eux-mêmes et en toute indépendance les uns des autres, de la panoplie complète des technologies de souveraineté. Un tel objectif serait évidemment à la portée des Etats-Unis, plus difficile mais faisable en ce qui concerne la Chine, mais actuellement totalement impossible pour l'Europe. Celle-ci, nous l'avons vu, ne dispose ni des structures politiques d'un Super-Etat, ni, ce qui est bien plus handicapant, des technologies de souveraineté adéquates.

La France avait  développé, en liaison avec certains intérêts européens, plusieurs grands programmes technologiques. Mais leur handicap à l'époque était qu'ils reposaient très largement sur des financements publics, dans le cadre de gestion de type administratif. On était aux antipodes à ce qu'imposait le néo-libéralisme devenu la doxa à partir des années 1990 : appel à des financements privés collectés par le secteur financier, gestion purement commerciale, recherche de rentabilité immédiate, acceptation des procédures dites du marché : délocalisations, licenciements, rachat par des fonds d'investissement étrangers, rejet de tout réflexe national stigmatisé du terme de patriotisme industriel. Or, d'une part sous l'influence des Etats-Unis qui voulaient se réserver le monopole des grands programmes structurants, d'autre part sous l'influence des détenteurs de capitaux spéculatifs non européens (pétro-dollars, fonds chinois) souhaitant pouvoir racheter tous les anciens “bijoux de famille” européens, les gouvernements européens n'ont jamais voulu rompre l'enchaînement vicieux qui les privait progressivement de toute influence stratégique. L'idée même de patriotisme industriel, même dans les domaines stratégiques, était considérée comme définitivement dépassée. Ils n'ont jamais osé affirmer que l'essentiel des nouveaux investissements dans les technologies de puissance indispensables au maintien de leur souveraineté nécessitait d'être traité hors marché, sur le modèle des dépenses d'équipements militaires : financements sélectifs  et marchés protégés notamment...Ceci tout au moins jusqu'au moment où ces technologies devenues adultes pourraient – le cas échéant et sans obligation d'aucune sorte – affronter la concurrence internationale.

Gérer les priorités civiles comme des priorités militaires


Certes, une grande partie des technologies de souveraineté dont l'Europe selon nous devrait se donner la maîtrise relève plus des investissements civils ordinaires que des investissements stratégiques, militaires ou spatiaux. Pourquoi dans ce cas prendre le risque de les soumettre à des procédures publiques dérogatoires du droit commun, avec le danger d'encourager les gaspillages, favoritismes politiques, éventuellement corruptions ? Pour une raison très simple. C'est parce que si l'Europe a pris du retard dans certains de ses domaines, c'est précisément parce que les règles du capitalisme privé et du néo-libéralisme, exploitées par des concurrents plus forts qu'elle, ne lui ont pas permis de réaliser les investissements nécessaires. Ce qui s'est produit dans le passé se renouvellera. Imagine-t-on que la Chine laissera aux pays européens la possibilité de concevoir et vendre des écrans solaires ou des automobiles électriques, y compris à partir de filiales installées en Chine, si les industriels européens travaillant dans ces branches ne sont pas protégés au sein du marché européen. Nous l'avons rappelé, la Chine dispose de deux armes absolues, sa main d'œuvre quasi gratuite (souvent d'ailleurs exportée) et le taux de change anormalement bas de sa monnaie. Pourquoi ferait-elle des cadeaux aux Européens, d'autant plus que ceux-ci ont progressivement perdu l'avance technologique qui pouvait en faire momentanément des partenaires à ménager ?

L'Europe pour survivre dans l'après Copenhague devra donc en revenir au régalien sur le modèle français. Ce qui ne devrait pas pour autant l'empêcher de chercher à perfectionner celui-ci pour en faire un véritable instrument de guerre économique compétitif. Les programmes de coopération renforcée nécessaires présenteraient ainsi une différence essentielle, par rapport aux actuels programmes Airbus et Ariane visant un marché non protégé et soumis aux impératifs d'une rentabilité définies non par des gouvernements mais par des actionnaires. La plupart des projets que nous envisageons dans cet article devraient être conçus et conduits comme des programmes militaires, sans se préoccuper a priori de la rentabilité des investissements. Certes, la perspective de les vendre sur le marché international ne serait pas à exclure, mais ce ne serait pas leur l'objectif premier. Il s'agirait, rappelons-le, de programmes de souveraineté. L'Europe les définirait en fonction des avantages politiques qu'elle y trouverait : indépendance vis-à-vis des autres puissances, possibilités de faire naître des compétences qui sans de tels programmes n'auraient jamais vu le jour. Ce ne serait que lorsque les programmes ou projets fondateurs auront donné de bons résultats que leurs produits pourraient être offerts sur les marchés européens voire sur les marchés internationaux sans protections autres que celles imposées par le souci de la réciprocité.

Au plan des crédits, balayons l'argument de la dette. Rien qu'en France, les épargnes privées dépassent les 4.000 milliards d'euros. Il serait très possible d'offrir à des millions d'épargnants des obligations garanties à long terme permettant de recueillir les 400 milliards nécessaires pour commencer à investir sérieusement. Que l'on ne nous parle pas non plus d'inflation. Les ressources non utilisées ou gaspillées abondent encore en Europe. Quant à la question des taux de change, notamment des rapports respectifs entre l'euro, le dollar et le yuan, assujettissant aujourd'hui l'Europe aux deux autres blocs, ils ne font que traduire l'observation  par les opérateurs publics et privés internationaux des rapports de puissance. Si les Etats européens investissaient dans le cadre de l'économie mixte esquissée ici, les opérateurs internationaux en tiendraient nécessairement  compte.

Conclusion

Nous évoquons donc ici ici une véritable sortie partielle du capitalisme néo-libéral, concernant un grand nombre de secteurs économiques dits stratégiques. Il s'agirait, pour reprendre le terme que nous avons proposé, d'une véritable économie mixte généralisée. Ces solutions mixtes génèrent malheureusement de nombreuses occasions de fraudes internes ou aux frontières. Pour lutter contre elles, il faut unifier la prévention et la répression. La chose serait parfaitement envisageable dans le cadre d'un gouvernement économique et financier de la zone euro, accompagné d'une harmonisation progressive des règlementations sociales et fiscales. Ce “gouvernement” s'accompagnerait évidemment d'importantes réformes  administratives, que nous n'aborderons pas ici. Mais pour cela l'Europe, nous l'avons indiqué, dispose encore, au moins dans certains pays,  d'excellentes administrations, certainement même les meilleures du monde. C'est une richesse que l'avenir devra nous apprendre à ne pas laisser péricliter.
31/01/2010
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