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Michel Serres

Dans un interview publié dans Le Monde du 22 décembre 2009, Michel Serres réagit à l'échec du sommet de Copenhague. Mais au-delà de cette question, il pose celle sous-jacente des institutions capables au niveau mondial de faire face à de tels problèmes. Malheureusement, il ne propose rien sur ce plan. Nous le ferons ici à sa place.

Le Monde :  Professeur à l'université de Standford, Académicien, Michel Serres est l'un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture. Dans son dernier essai en date, Temps des crises (éd. Le Pommier, 84 p., 10 euros), il retrace les bouleversements qui ont récemment transformé notre condition humaine, et soutient que la planète doit devenir un acteur essentiel de la scène politique. Nous lui avons demandé sa version du sommet de Copenhague.

 Question: Douze jours de négociations pour aboutir à un accord a minima : la montagne a accouché d'une souris. Pourquoi un bilan si dé
cevant ?

M.S. pour Michel Serres : Copenhague est à la géopolitique ce que les accords de Munich, en septembre 1938, ont été à la politique : un compromis lâche et dilatoire. Mais la comparaison s'arrête là. Si le sommet sur le climat a été un échec, c'est d'abord parce que mettre 192 personnes autour d'une table relève de la grand-messe plus que de négociations véritables. Le problème vient surtout de ce que ces 192 personnes sont des hommes d'Etat, dont la mission première est de défendre les intérêts de leur gouvernement et de leur pays. La politique, c'est son rôle, examine les relations humaines, fussent-elles conflictuelles.

Or, l'enjeu de Copenhague n'était pas les relations humaines, mais le réchauffement de la planète, la fonte des pôles, la montée des eaux, la disparition des espèces. Il s'agit d'un objet qui dépasse l'horizon classique du politique. Ce que montre avant tout le sommet de Copenhague, c'est que les limites du politique, au sens traditionnel du mot, sont aujourd'hui atteintes à un point sans précédent dans l'histoire.
...
L'échec  était probable, et pour une raison simple : on a oublié d'inviter à Copenhague un partenaire essentiel, composé d'air, de feu, d'eau et d'êtres vivants. Cette absente, qui n'a encore jamais siégé dans aucun Parlement, je l'appelle la "Biogée", pour dire en un seul mot la vie et la Terre. C'est un pays dont nous sommes tous issus. Qui va représenter ce pays-là ? Quel sera son ambassadeur, quelle langue parlera-t-il ? Cela reste à inventer. Mais nos institutions ne peuvent plus désormais se contenter de jeux à deux. Le jeu de demain doit se jouer à trois : nous ne pourrons plus rien faire sans tenir compte de la Biogée.


JPB, pour Europe solidaire : il nous parait vain de récuser le rôle des chefs d'Etats pour l'étude et si possible le règlement de tels problèmes. Etant les seuls à disposer des attributs de la souveraineté, ils seront sauf révolutions politiques inimaginables à court terme, les seuls à pouvoir enclencher des actions correctrices. En appeler aux opinions publiques, aux ONG, à la Terre (Biogée dans la terminologie de M. Serres, Gaïa dans celle de Lovelock) risque pour le moment de constituer une fuite en avant. D'autant plus que contrairement aux vœux des utopistes, les opinions publiques comme les ONG sont largement manipulées par les souverainetés nationales dominantes.

Copenhague a seulement montré ce que l'on pouvait craindre. Deux super-Etats se sont entendus pour ne rien faire, les Etats-Unis et la Chine. En matière de responsabilité, ce sont les Etats-Unis qui sont les plus coupables, car non seulement ils sont ceux qui polluent le plus, mais ils ont les moyens technologiques de réduire leurs pollutions. Ce que la Chine, pour le moment, ne peut pas faire. 

Mais, quitte à chercher des culpabilités, nous devons mentionner en priorité celle de l'Europe. Elle pouvait se comporter en super-Etat, elle aussi, pour s'imposer en troisième partenaire, bien que non invitée, dans le duo (le G2) USA-Chine. Non seulement elle saura mieux que ces deux autres réduire ses propres pollutions, mais elle est prête mieux qu'eux à aider les petits Etats. Un G3+, Europe, Chine, USA, auxquels on ajoutera l'Inde et le Brésil, pourrait parfaitement gouverner la planète dans le sens de la protection de ses intérêts vitaux, si  quelques super-Etat donnaient l'exemple. L'Europe avait une occasion historique pour le faire. Par atlantisme rampant ou simplement par bêtise, ses chefs d'Etat n'ont pas su la saisir. Ils en porteront longtemps la responsabilité aux yeux de l'histoire.

Ceci admis, un G3, ou G5 ou G+, ne pourra se substituer à des institutions internationales reconnues par tous. Même si de telles  institutions sont lourdes et apparemment impuissantes en cas de grandes crises, elles demeurent  irremplaçables. Le problème de droit public international posé aujourd'hui consiste, selon nous, à définir sur fonds d'ONU à  198 Etats, une espèce de Conseil de Sécurité exécutif comportant en premier lieu les super-Etats, les seuls capables de s'entendre si la nécessité l'exigeait pour sauver l'humanité. Rien n'empêcherait que ce Conseil de Sécurité s'appuie sur les lumières d'une Agence internationale de l'environnement. Mais il serait illusoire d'attendre d'elle une capacité de décision politique.

Le Monde. Ces ruptures que vous décrivez dans "Temps des crises", quelles sont-elles ?

M.S.: La première, la plus profonde sans doute, c'est la disparition de la majorité paysanne. Au début du XXe siècle, il y a en Occident 60 à 65 % de paysans ; en l'an 2000, il en reste 1,8 %. Cette chute brusque des populations rurales, qui va gagner rapidement les autres parties du monde, marque la fin d'une période qui a commencé... avec le néolithique.

Or, la nouveauté d'un événement est toujours proportionnelle à la longueur de l'ère précédente. C'est donc un bouleversement considérable qui vient de se produire, dont les conséquences commencent seulement à se faire sentir. La bête rurale n'est pas la même que la bête urbaine, ce n'est pas le même "être au monde"... Et notre époque connaît bien d'autres ruptures. Dans des domaines aussi variés et importants que l'habitat, l'espérance de vie, la démographie, les communications, tout est véritablement en train de se transformer. Mais il y a une chose qui n'a pas changé, ce sont nos institutions. Et vous voudriez que cela n'explose pas ? Avec des instances gouvernementales prévues pour un milliard d'habitants quand nous sommes six milliards et demi ; pour des paysans quand nous sommes tous dans la ville ; pour des gens qui mouraient à 30 ans quand nous devenons centenaires ?

JPB. : Les changements que Michel Serres voudrait voir apporter aux institutions ne peuvent relever que du combat politique. Ce ne sont pas les chefs d'Etat seuls qui les décideront, mais ce ne seront pas non plus les opinions publiques seules qui pourront les imposer. Comme toujours dans le cours de l'histoire, des dialectiques subtiles entre pouvoirs, opinions et bien entendu, oppositions aux pouvoirs en place pourront faire apparaître de nouveaux rapports de force.  On peut regretter à cet égard que les oppositions de gauche aux gouvernements européens en place soient encore inaudibles lorsque l'avenir, non seulement de l'Europe mais du monde, est en jeu.

Le Monde: Comment faudrait-il modifier ces institutions pour tenir compte de "l'invitée manquante" de Copenhague ?


MS.: Je disais tout à l'heure que le sommet sur le climat a montré les limites du politique, mais il faudrait aussi parler du scientifique. Jamais ces 192 personnes ne se seraient réunies s'il n'y avait eu derrière elles les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), c'est-à-dire les savants. Deux groupes de personnes sont donc en jeu : un groupe d'experts qui savent mais qui ne sont pas élus, et un groupe d'élus qui ne savent pas. Pour avancer, il faudra inventer une reconfiguration de ces deux profils. Celui du politique comme celui du scientifique, dont l'implication dans la vie de la cité est aujourd'hui absolument nécessaire.

JPB : Ce n'est pas nous qui contrediront Michel Serres sur ce point : les scientifiques ont un rôle essentiel à jouer dans la reconfiguration des connaissances et des programmes intéressant l'avenir de la Terre.  Cependant, seuls, ils seront inévitablement récupérés par les forces dominantes.  La construction d'une société scientifique dépassant les intérêts nationaux incombe à tous ceux qui ont la capacité d'utiliser les réseaux modernes pour en discuter les enjeux. Y compris les simples « citoyens » s'exprimant sur les blogs et autres supports. La somme de bêtises qu'ils produisent parait illimitée. Mais elle est préférable parce que « complexe » aux vérités sommaires diffusées par les religions et les Etats totalitaires.
23/12/2009
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