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Du bon usage des manifestations violentes. La stratégie de la guerre du faible au fort

L'Europe, face à ses grands concurrents, Etats-Unis, Chine, Inde, manque du poids politique que donne l'espace, la population ou les matières premières. Dans les confrontations avec ces puissances, elle doit donc choisir entre se soumettre à celui qui parlera le plus fort, ou passer à l'offensive, selon la formule célèbre de Joffre (ou Foch) : « ma droite recule, ma gauche est menacée, mon centre est enfoncé, la situation est excellente. J'attaque »

Mais comment attaquer ? La question s'est posée à l'occasion de la réunion de Copenhague qui devait décider de mesures communes pour la lutte contre le réchauffement climatique (18-19 décembre 2009). L'Europe qui avait proposé de s'appliquer à elle-même des mesures courageuses, n'a pas osé décider de le faire en l'absence d'un accord  de ses grands concurrents, Etats-Unis et Chine. Comme ceux-ci, bien évidemment, n'avaient pas l'intention de la suivre, elle a renoncé à son programme et a perdu toute crédibilité. Dans un article consacré à cette question, nous avions expliqué ce que selon nous il aurait fallu faire. Nous ne faisions d'ailleurs en cela que reprendre un point de vue exprimé le jour même par Daniel Cohn-Bendit, qui montrait en cela des qualités manœuvrières bien supérieures à celles d'aucun des dirigeants européens. Pour vous faciliter la lecture, nous reproduisons ici cet article.

Copenhague ou la démission européenne

Si l'Europe s'était rendue capable de parler en vraie puissance face aux autres puissances, notamment les Etats-Unis et la Chine, elle aurait pu jouer un rôle bien plus efficace qu'actuellement pour obliger à la suivre les responsables de l'échec de Copenhague.

Certains se réjouissent de constater  que, même si les chefs d'Etats réunis à Copenhague n'ont pas pris de décisions contraignantes concernant leurs propres émissions, ils ont quand même montré que le monde tout entier commençait à s'intéresser aux problèmes de réchauffement climatique. Paris dit-on  ne s'est pas construit en un jour. De même, les Nations Unies ne réussiront pas en un jour à mettre en place les nouvelles institutions et les nouvelles décisions capables de gérer efficacement les politiques de lutte contre le changement climatique et pour la protection de l'écodiversité. Copenhague représente à cet égard un premier pas que l'on pourra faire suivre dans les prochaines années de décisions plus effectives.

Il n'empêche que Copenhague demeure  un échec par rapport aux prétentions initiales et surtout par rapport à l'urgence des besoins d'intervention contre la destruction des écosystèmes qui ne fait que s'accélérer. Or l'Europe, si elle s'était rendue capable de parler en vraie puissance face aux autres puissances, notamment les Etats-Unis et la Chine, aurait pu jouer un rôle bien plus efficace qu'actuellement pour obliger à la suivre les responsables de cet l'échec. Nicolas Sarkozy avait tenté de mobiliser les Européens, mais comme toujours, il s'est limité au discours, sans le traduire en décisions effectives.  

Daniel Cohn-Bendit a eu parfaitement raison, sur France Inter le 18 décembre, de préciser ce qu'aurait du être la stratégie européenne à Copenhague. Il est utile  de résumer ici cette stratégie car elle devrait être reprise par les Européens dans tous les conflits qui les opposent aux autres grandes puissances, par exemple en matière de protection contre l'invasion de l'espace économique par des entreprises étrangères ne respectant aucun des lois sociales, fiscales et environnementales que l'Europe s'efforce de faire prévaloir en son sein.

Une guerre du faible au fort

Qualifions ce qu'aurait du être la stratégie européenne de guerre du faible au fort. Dans le cas de la lutte contre le réchauffement climatique, l'Europe, non sans mérite, avait réussi à se fixer des objectifs exemplaires et commençait à se donner les moyens de les faire appliquer (par exemple avec une taxe carbone aux frontières). Mais elle n'a pas osé affronter l'Amérique et la Chine en passant du discours à l'acte. Autrement dit, l'Europe aurait du  affirmer à Copenhague que cette politique serait mise en œuvre par elle sans délais et quoiqu'il advienne.

Au lieu de cela, l'Europe a remis son sort aux mains de ses rivaux, en indiquant qu'elle n'appliquerait sa politique vertueuse que si les USA et la Chine acceptaient des mesures fortes allant dans ce sens. Comme ni l'USA ni la Chine ne voulaient s'engager, c'était leur donner la capacité de repousser sine die l'application d'une décision européenne souveraine. Autrement dit, c'était abandonner la souveraineté européenne et s'en remettre à la souveraineté des rivaux de l'Europe.

Mais dira-t-on, que ce serait-il passé si l'Europe, continuant à parler d'une seule voix, avait effectivement décidé de prendre les mesures nécessaires pour concrétiser l'objectif visant à réduire de 30% (pourquoi pas d'ailleurs de 50% ?) sa production de gaz à effets de serre. Il se serait passé que, la vertu étant généralement plus contagieuse que le vice, elle aurait créé un exemple que les autres Etats auraient été obligés à court ou long terme de suivre. Cependant, s'ils ne l'avaient pas fait, alors l'Europe aurait pu légitimement employer la force pour se défendre (force réglementaire voire quasi militaire, de type répressif). En l'espèce, elle aurait menacé de taxer ou même  d'interdire d'entrée dans l'Union européenne les produits provenant des Etats ne suivant pas son exemple.

Casus belli, dira-t-on. Et alors ? Quand on veut un résultat, il faut se donner les moyens de l'atteindre. Il faut assumer les sacrifices pouvant en découler. Si la décision européenne avait provoqué une guerre économique avec les Etats-Unis et la Chine, il aurait fallu l'accepter, quitte à « contrarier » un certain nombre d'intérêts européens, ceux des importateurs de produits « made in China » par exemple.  Que l'on se rassure d'ailleurs, ni la Chine ni l'Amérique n'auraient tenu longtemps face à une position souveraine européenne ferme, se traduisant par une fermeture temporaire des frontières. Ils en seraient venus à capituler sans le reconnaître, c'est-à-dire rejoindre l'Europe dans ses positions sur le climat.

Malheureusement, Nicolas Sarkozy, bien aidé en cela par la veulerie européenne, n'a rien fait de tel. Il a péroré tout seul à Paris puis à Copenhague, sans menacer ni nos  partenaires européens ni les autres Etats d'un moindre passage à l'acte français (suivi d'un passage à l'acte européen). Autant dire que ses discours se voulant vertueusement tonitruants n'ont pas été entendus, ni à Bruxelles ni à Copenhague. Si bien d'ailleurs que ni la délégation chinoise ni  Barack Obama n'en ont tenu le moindre  compte. Pour eux, la France et l'Europe demeurent des nains politiques, qu'il n'est même pas nécessaire de paraître ménager. Obama a d'ailleurs jugé bon de ne rencontrer aucun des "nains" européns.

Ce n'est pas de cette façon que la France et l'Europe pourront se faire entendre, que ce soit dans la suite du processus de Copenhague ou dans la discussion des autres grands enjeux  s'imposant à la planète. Il faudra effectivement, pour reprendre l'expression de Sarkozy, que l'Europe change de braquet. Changer de braquet et pas seulement dire que l'on va le faire, sur le mode du "retenez moi ou je fais un malheur".

Comme nous le suggérons à la fin , ce devrait être dans tous les autres domaines de la confrontation avec le reste du monde que l'Europe devrait appliquer cette stratégie du faible au fort. Mais on objectera que pour pouvoir le faire avec l'efficacité nécessaire, elle devrait disposer d'une organisation politique centralisée lui permettant de se comporter en grande puissance « totalitaire », ce qui est loin d'être le cas.  

Les Européens devraient-ils dans ce cas se résoudre à l'impuissance ? Certainement pas. Nous pensons que dans certains des Etats européens disposant encore d'un minimum de traditions étatiques volontaristes, la même stratégie de guerre du faible au fort devrait être appliquée en interne. Nous l'avons indiqué dans l'article consacré à Copenhague. Plutôt que d'attendre d'avoir l'accord de ses partenaires européens pour mettre en œuvre au plan communautaire des objectifs ambitieux de réduction de la production de gaz à effets de serre, la France pouvait très bien tenter un coup de poker : décider de s'appliquer à elle-même ces objectifs, avec tout ce que cela comportait de risques et de sacrifices. Il y avait gros à parier qu'alors les autres Etats  européens auraient suivi cet exemple. Il aurait été trop risqué pour eux de paraître s'en tenir à l'écart.

Pourquoi l'auraient-ils fait, demandera-t-on ? En quoi ne pas suivre la France aurait été trop risqué pour ces Etats ? Parce que les opinions publiques, représentant une force politique non négligeable dans des démocraties comme les nôtres, les auraient contraint de le faire. Les dizaines de milliers de manifestants pour le climat qui s'expriment désormais en Europe n'auraient sans doute pas accepté que leurs gouvernements se rangent explicitement du côté des gros pollueurs. Ils auraient soutenu une position française courageuse et auraient manifesté en ce sens.

Comment auraient-ils du manifester ? Gentiment, en signant des pétitions ? Ou de façon plus ou moins bruyante, sinon violente ? Recommander de recourir à des manifestations plus ou moins violentes pour imposer des programmes de réforme peut paraître irresponsable. De telles manifestations risquent systématiquement d'être détournées par des casseurs ou autres pêcheurs en eau trouble. Mais l'expérience montre que, dans les démocraties européennes qui sont des démocraties d'opinion, les manifestations raisonnablement violentes : celles d'agriculteurs,  d'étudiants,  de salariés protestant contre les délocalisations, de fonctionnaires s'élevant contre les réductions d'effectifs, finissent par obtenir certains résultats. Les gouvernements en ont peur et font beaucoup pour éviter qu'elles ne s'étendent. Dans le cas de la lutte contre le réchauffement climatique, si des manifestations d'une certaine ampleur avaient été décidées en France par les ONG et les syndicats, elles auraient obligé le gouvernement français à faire pression sur les institutions européennes pour qu'une position dure soit adoptée.

Nous pensons qu'aujourd'hui, dans tous les domaines où l'Europe se bat pour sa survie, ce sera aux citoyens de « descendre dans la rue » pour imposer des solutions protectrices : interdiction de délocalisation, défense des services publics, relance des investissements industriels, fermeture sélective des frontières, etc. Ces  citoyens s'exprimeront soit dans le cadre des organisations syndicales et associations existantes, soit spontanément. Ils demanderont comme le font aujourd'hui les agriculteurs la prise de mesures européennes, mais à défaut ils revendiqueront des mesures nationales. L'essentiel  sera qu'ils se fassent entendre de l'ensemble des opinions publiques, afin que quelque chose bouge dans ce que les libéraux présentent comme un ordre immuable du monde.

Dernière question: pourquoi et comment  les citoyens se mobiliseront-ils? Quelles images, quelles idées, fussent-elles simplistes, seront-elles reçues par leurs cerveaux et les pousseront-elles  à agir, à escalader le Lion de Belfort, comme le montre la splendide photo que nous republions ici? Et d'où viendront ces images, ces idées? Nous sommes pour notre part persuadés que les millions de personnes qui comme nous utilisent Internet pour communiquer  nos idées jouent désormais un rôle capital en ce sens. Nous avons l'impression de lancer des bouteilles dans la mer, mais finalement, des résultats en découlent. Dans des sens certes inattendus, mais toujours préférables à la passivité de l'inaction. Il n'est pas nécessaire de se dire  " méméticien " pour s'en convaincre.

On observe d'ailleurs qu'aux Etats-Unis comme en Chine même, lorsque des travailleurs de base commencent à manifester, ils obtiennent certains résultats. Plus le monde se mondialisera, plus les grands enjeux de la survie globale devront mobiliser les foules, que ce soit dans les démocraties  ou dans les régimes autoritaires. Internet jouera évidemment un rôle important dans ce sens. Mais il ne pourra remplacer l'engagement physique de manifestants courageux prêts à affronter les conséquences de l'expression directe.  

18/12/2009
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Le coup d'éclat manqué
19/12/2009 10:38:39 | Par : Alain Terrenoire
Je suis entièrement d'accord avec ce texte.
Le sujet de Copenhague, politiquement consensuel, aurait permis un coup d'éclat individuel sans de graves dommages collatéraux, venant soit de l'Europe, si elle en avait la volonté et le courage politiques, soit de la France seule si elle avait ressuscité de Gaulle.

Il nous faudra encore attendre.

Obama, un fantoche pitoyable
19/12/2009 12:16:50 | Par : Aloysus
Obama à Copenhague a bien montré son vrai visage, celui d'un fantoche pitoyable manipulé par les plus conservateurs des intérêts américains. Ceux qui avaient cru voir en lui un messie ont compris leur naïveté, tel de son propre aveu Nicolas Hulot.
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