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Pitié pour les Kurdes, de Chris Hedges

La Turquie reproche aux Kurdes du PKK, outre des attentats terroristes, de vouloir restaurer l'ancien Kurdistan, qui l'amputerait d'un tiers de son territoire. Mais l'on connait mal les souffrances vécues par les Kurdes au Moyen Orient. L'article ci-dessous, de Chris Hedges, en donne un aperçu.

Rappelons que le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, formé en 1978, est une organisation politique kurde armée. Il est considéré comme terroriste par une grande partie de la communauté internationale, dont la Turquie, l'Australie, le Canada, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, l'Union européenne et le Royaume-Uni.

Chris Hedges est un journaliste américain indépendant

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Je me tenais sur la colline de Kalowa, balayée par le vent, dans la ville de Sulaimaniya, au nord de l'Irak, alors que Pershan Hassan, une femme de 53 ans, montait rapidement le chemin de terre menant à l'endroit où on était en train de dégager une fosse commune. Elle serrait dans les mains la photo encadrée d'un garçon en noir et blanc. Elle s'est frayé un chemin à travers la foule qui baissait les yeux vers les restes de dizaines de corps mis au jour. Soudain, elle a laissé échapper un râle de douleur alors qu'elle reconnaissait les restes de son fils de 13 ans, Shafiq réduit à l'état de squelette. Un bandeau bleu délavé était enroulé serré autour de son crâne. Les douilles des balles utilisées étaient éparpillées autour de ses ossements d'un brun foncé.

« Je le reconnais à ses vêtements », chuchota-t-elle, sa voix se brisant alors qu'elle soulevait les vêtements et les embrassait. « Je l'ai élevé seule, sans son père. »

C'était en décembre 1991, après la première guerre en Irak. Saddam Hussein avait impitoyablement écrasé une révolte kurde à la suite de la défaite de l'Irak par les États-Unis et leurs alliés ce printemps-là. En avril 1991, deux millions de réfugiés avaient fui vers la Turquie et l'Iran. Beaucoup sont morts de froid alors qu'ils tentaient de s'échapper, franchissant les cols de montagne enneigés. La communauté internationale, réagissant à ces images déchirantes, avait créé des refuges pour leur retour dans le nord de l'Irak, forçant Bagdad à retirer ses troupes.

En tant que journaliste pour le New York Times, j'ai passé des mois avec les Kurdes après le retrait de l'Irak, y compris vivre et dormir avec sept gardes du corps kurdes, ou peshmergas, après que Bagdad eut offert des primes de 1 000 dollars pour l'assassinat de journalistes et travailleurs humanitaires occidentaux dans la région kurde. Plusieurs de mes collègues ont été tués ou gravement blessés.

Le Kurdistan, « terre des Kurdes », a été reconnu par les visiteurs européens dès le XVe siècle. Les Kurdes, qui parlent kurde et sont majoritairement sunnites, se sont vu promettre un état par les alliés victorieux après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l'Empire ottoman. Au lieu de cela, la région kurde a été partagée entre la Turquie, la Syrie, l'Iran, l'Irak et l'Union soviétique. Le combat kurde pour un état indépendant, une lutte qui est passée par nombre d'insurrections armées, a duré près d'un siècle. Tout comme les vagues brutales de répression, d'extermination et de trahison pour écraser les aspirations kurdes.

L'abandon par le président Donald Trump des Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes dans le nord de la Syrie est un nouveau chapitre d'une histoire triste et impitoyable, celle-ci est rejouée encore et encore et voit les forces kurdes être armées et utilisées pour atteindre les objectifs stratégiques des États-nations rivaux, puis rejetées. On estime à 11 000 le nombre de combattants kurdes morts dans la bataille contre l'État islamique (EI) en Syrie. Ils ont servi de chair à canon pour les États-Unis.

La récente incursion de la Turquie dans le nord de la Syrie vise à affaiblir les liens entre le FDS et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui conduit une insurrection dans le sud-est de la Turquie depuis 1984. Le PKK, dont la sympathie populaire a été renforcée par la répression brutale des Kurdes par la Turquie, bénéficie d'un large soutien et constitue une force insurrectionnelle étonnamment efficace.

Lorsque j'étais avec une unité du PKK opérant le long de la frontière entre la Turquie et l'Irak, j'ai fait remarquer au commandant à quel point son unité semblait bien formée. « Oh », dit-il, « nous disons à nos combattants de faire leurs deux ans de service militaire obligatoire dans l'armée turque avant de nous rejoindre. »

Il y a entre 25 et 30 millions de Kurdes qui vivent dans la bande de territoire qui s'étend du nord de l'Irak à la Turquie. C'est le groupe ethnique le plus important au monde qui n'ait aucun état en propre. Pour survivre, les groupes et clans kurdes passent des alliances toujours changeantes, parmi lesquelles la dernière décision du FDS de s'unir à Damas. Tout au long de leur histoire, les Kurdes ont forgé des alliances temporaires avec les États-Unis, l'Union soviétique, l'Irak, l'Iran, la Syrie et la Turquie. Ces alliances se sont toujours désintégrées, généralement lorsque les Kurdes n'étaient plus considérés comme utiles. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi et Henry A. Kissinger, alors secrétaire d'état américain, par exemple, ont armé les Kurdes dans le nord de l'Irak pour déstabiliser Bagdad. Mais le shah, dans un accord secret avec Bagdad, a vendu ses alliés kurdes, permettant à l'Irak de mener une politique de la terre brûlée contre les Kurdes, ce qui a entraîné en 1975 une catastrophe humanitaire et un exode de Kurdes aussi dévastateurs que ce qui a résulté en 1991 de la rébellion kurde avortée après la guerre du Golfe.

Les campagnes anti-insurrectionnelles contre les Kurdes, souvent invisibles ou ignorées par le monde extérieur, ont parfois atteint des niveaux génocidaires. En 1988, Bagdad a lancé des gaz toxiques sur une soixantaine de villages kurdes et en a rasé 4 000 dans le cadre de ce que l'on a appelé la campagne Anfal, une tentative d'annihilation des Kurdes en Irak. Jusqu'à 200 000 Kurdes ont été portés « disparus », des dizaines de milliers d'entre eux ont été rassemblés et exécutés. J'étais présent lors des fouilles de fosses communes contenant chacune plus d'un millier de corps dans le nord de l'Irak, dont une révélant 1 500 soldats kurdes de l'armée irakienne ayant apparemment tenté de se rebeller. Dans le nord de l'Irak, je suis passé de village en village, tous réduits à l'état de gravats par la dynamite. Il n'y avait ni électricité, ni eau courante, et bien peu de nourriture. Il n'était pas rare de trouver des familles vivant comme des taupes sous les dalles de béton effondrées de leurs anciennes maisons, la terre qui les entourait étant jonchée de mines terrestres.

Le retrait de l'Irak des régions kurdes du nord après la Guerre du Golfe de 1991 a créé un état kurde de facto, le troisième au courant de ce siècle. Mais la Turquie reste déterminée à le détruire une fois que ses forces turques en auront fini avec l'enclave kurde du nord de la Syrie. Si l'on se fie au passé, la région autonome kurde du nord de l'Irak sera aussi éphémère que les autres enclaves autonomes brièvement arrachées par les Kurdes au cours du dernier siècle.

L'absence d'autorités irakiennes dans le nord de l'Irak m'a permis de parcourir des piles de dossiers de police, y compris des photographies et des vidéos de torture et d'exécutions. J'ai vu les longues listes dactylographiées qui faisaient le compte meurtre après meurtre, parfois pour des délits insignifiants. Un homme a été condamné à mort parce qu'il avait la photo d'un chef rebelle kurde dans son portefeuille. Dix-huit tonnes de dossiers du renseignement irakien retraçant des décennies de répression, de torture et d'assassinats ont finalement été retrouvés.

Les lieux d'exécution étaient bien souvent situés à côté des fosses communes. Sur la colline Kalowa, cinq pneus remplis de béton marquait l'endroit où des centaines de personnes ont été abattues par arme. Des remblais de terre bordaient le site à l'arrière et sur les deux côtés. On bandait les yeux des prisonniers et on leur liait les mains dans le dos.On les attachait ensuite à des poteaux de trois mètres de haut. J'ai regardé des vidéos, retrouvées dans les centres de détention irakiens, de beaucoup de ces exécutions. Une fois, on m'a montré une photo de trois officiels irakiens accroupis comme des chasseurs de gros gibier à côté du corps écroulé d'un homme qui avait été tué par balle. L'un des Irakiens, portant un béret, ricanait en menaçant le cou du cadavre avec un couteau.

Ceux qui vivaient dans les environs de Kalowa Hill, étaient menacés de mort s'ils tentaient de jeter un coup d'œil dans l'enceinte entourée de hauts murs, ils ont ensuite raconté qu'ils entendaient souvent des cris et des rafales de coups de feu. « Après être entrés dans l'enceinte, les chien ramenaient des os humains », m'a dit Yasin Khader Hassan. « Et puis les gardes ont commencé à abattre même les chiens. »

Kalowa Hill est une métaphore de l'histoire tragique des Kurdes. Je reste hantée par les images de femmes fouillant frénétiquement parmi les restes de squelettes dans des fosses mises au jour,cherchant leurs enfants ou maris disparus. Je peux encore sentir dans mes mains les crânes, les bandeaux sur les orbites et les impacts de balles. Alors que les garçons et les hommes, qui représentaient la majorité des victimes, avaient généralement les yeux bandés et étaient fusillés, les filles et les femmes avaient le plus souvent les yeux bandés avant d'être étranglées.

« Sirwan, Sirwan », Bahia Khader, une autre mère, s'effondre en sanglots sur la colline de Kalowa, se penchant sur les os et les vêtements de son fils, disparu en 1982 alors qu'il avait 15 ans. « Par les mains de ces criminels, tu m'as été arraché. »

Un après-midi j'ai parcouru à pieds les vestiges sinistres d'un ancien centre de détention irakien avec Jamal Aziz Amin, homme courtois et directeur d'école de 45 ans. Il se tenait dans une pièce insonorisée dans le sombre sous-sol de la prison centrale de sécurité de Sulaimaniya, où il avait été maintenu en détention pendant un an. De grands crochets métalliques pendaient du plafond. Les prisonniers, nus, étaient menottés derrière le dos et hissés par les poignets jusqu'aux crochets. On les interrogeait au sujet des groupes de guérilla kurde, ils étaient battus, fouettés et soumis à des chocs électriques jusqu'à ce qu'ils perdent connaissance. Leur régime alimentaire consistait en une soupe liquide, du pain et du thé léger qui laissait les prisonniers faibles et émaciés.

« On criait », dit Amin, « et on aurait dit qu'on criait depuis le fond d'un puits profond, très profond. »

Après la Guerre du Golfe, des combattants kurdes ont attaqué la prison. Les 300 membres de la police secrète et les gardes, y compris le directeur, ont tenu trois jours jusqu'à ce que tous soient tués. Amin et d'autres anciens prisonniers sont restés debout au dessus du corps de leurs bourreaux. « Nous voulions que tous reviennent tous à la vie », dit-il, « pour pouvoir les tuer de nouveau. »

Les murs des cellules de la prison étaient gravées de dessins grossiers, de calendriers aux jours barrés et de messages déchirants laissés par ceux qui cherchaient à laisser derrière eux leur nom et un témoignage de leurs souffrances.

« C'étaient mes amis, arrêtés avec moi », écrit Ahmed Mohammed, l'un de ceux qui ont laissé un message. Il a cité cinq noms et griffonné : « Tous ont été exécutés. »

« Oh, maman, dans cette pièce sombre, mes rêves me troublent et je tremble », disait un message. « Puis vient le coup de pied contre ma porte et une voix qui me dit de me lever. C'est l'heure de mon interrogatoire. Je m'éveille à la mort. »

Amin m'a emmené aux latrines, un trou dans le sol en béton, au bout d'un couloir de cellules.

« Je voulais te montrer ça », dit-il en montrant du doigt un petit puits de lumière qui nous inonde depuis une minuscule fenêtre grillagée à 14 pieds au-dessus de nous. « C'est ici que nous venions la nuit pour nous hisser le long des murs et entendre le bruit des chiens qui aboyaient au loin. Entendre les chiens, cela représentait tout pour nous. »

Source : Truthdig, Chris Hedges, 21-10-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr

26/11/2019
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