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AMMAR BELHIMER : 2049, L'ANNEE DU SERPENT DE TERRE…

Ammar Belhimer est homme de lettres et journaliste politique algérien de culture française. Il a écrit plusieurs ouvrages de droit et de sciences politiques en arabe et en français dont : La Dette extérieure de l'Algérie - Une analyse critique des politiques d'emprunt et d'ajustement ; Les printemps du désert ; Les Dix nouveaux Commandements de Wall Street et Les Voies de la Paix (Anep-Editions).

Il est maître de conférences à la faculté de droit d'Alger et directeur de la Revue Algérienne des Sciences Juridiques, Economiques et Politiques. Depuis 2003, il est chroniqueur au  Soir d'AlgérieIl milite pour une plus grande liberté de la presse, et dénonce le « déficit démocratique » et la corruption, facteurs s'opposant selon lui à toute efficacité de réformes économiques de l'Algérie. Il a eu quelques difficultés avec les gouvernements successifs, mais ceux-ci l'ont toujours ménagé compte tenu de sa réputation internationale.

Dans son dernier ouvrage, 2049, L'ANNEE DU SERPENT DE TERRE,  il part d'un constat qui sera considéré dans la France actuelle comme profondément « stalinien » : notre époque n'est pas seulement post-communiste, elle est aussi post-démocratique. Avec la multiplication des révoltes sociales – du Chili au Liban, en passant par l'Irak, Haïti, plusieurs pays d'Amérique Latine, d'Asie et d'Europe dont la France -, les gouvernements en place ont mis en place ce qu'il nomme un « totalitarisme démocratique »ou une « démocratie totalitaire ». Les moyens sécuritaires engagés pour réprimer les révoltes populaires sont de plus en plus musclés et sophistiqués. L'armée a refait son apparition dans les rues de Santiago avec quinze morts ; en France, répression violente du mouvement des Gilets Jaunes ; à Bagdad et Port-au-Prince, des escadrons de la mort pourchassent les meneurs ; au Liban, les activistes des Forces Libanaises (extrême-droite) coupent les routes...

Les événements actuels résultent selon lui du divorce entre les libertés civiles ou politiques et la souveraineté populaire. Les forces dominantes imposent une « démocratie sans liberté » – qui voit triompher des sociétés de contrôle à travers les différents outils numériques dont la reconnaissance faciale. S'impose une « démocratie hiérarchique » ou « démocratie anti-libérale » ou encore de « démocratie sans liberté ». Elle confère un pouvoir tyrannique à une minorité de privilégiés, de milliardaires et de technocrates qui imposent leur volonté pour le maintien, voire l'élargissement de leurs privilèges.

Il considère que cette mutation est imputable à trois facteurs principaux : la stagnation des niveaux de vie moyens et l'accroissement des inégalités , les migrations de masse qui ont effrayé les classes moyennes ; l'Internet et les « réseaux dits sociaux » qui ont redistribué les rapports de force entre professionnels et non-professionnels de la politique ».

Deux conséquences en ont résulté : la décomposition de la démocratie libérale, « donnant naissance à une démocratie anti-libérale d'un côté et à un libéralisme anti-démocratique de l'autre » ; le désenchantement profond à l'encontre du système politique dans l'esprit de la majorité des citoyens. Ils ne croient plus à la pertinence du système parlementaire classique de représentation, voyant députés, sénateurs, cadres syndicaux et autres responsables  travailler davantage à l'élargissement de leurs propres privilèges qu'au traitement des difficultés quotidiennes.

Il estime que la menace maintenant disparue des chars soviétiques garantissait nos protections sociales et nos services publics. En effet, la Russie soviétique et son système économique et social planifié obligeaient le monde occidental, dit monde libre, à garantir à ses citoyens un contre-système plus attractif, doté d'infrastructures de santé publique, d'aides sociales et de moyens de transports et de communication. Une fois cette dualité concurrentielle terminée, pourquoi continuer à financer de tels services onéreux, souvent déficitaires  pesant sur les bénéfices des multinationales.

Pour Ammar Belhimer, la disparition de l'Union soviétique a été un désastre qui a enlevé tout sens de la mesure à la classe politique américaine et conduit à une période d'avidité à l'échelle planétaire. Avec la disparition des chars soviétiques, l volonté de domination et la cupidité des hommes d'affaires, financiers, décideurs politiques américains et de leurs suiveurs occidentaux et asiatiques furent désormais sans limite.

Il conserve cependant un certain optimisme. Selon lui, quelques velléités de régulation, voire de résistance ont commencé à s'organiser face à l'hyper-puissance américaine. En serait la preuve le dixième sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui s'était tenu du 25 au 27 juillet 2018 en Afrique du Sud. C'était la troisième réunion internationale majeure de l'année 2018, après les sommets du G-7 et de l'OCS, tenus en juin de cette même année, le premier au Canada, le second en Chine.

Emergence de la Chine

Dans la deuxième partie de son livre– l'Eloge de l'émergence – Ammar Belhimer croit voir l'affirmation de  capitalismes non-alignés et une certaine revanche de l'Etat. Dans cette perspective, il ne désespère pas du Brésil malgré l'élection de l'ancien officier Bolsonaro. Il compte sur la Russie de Poutine et de l'après-Poutine , sur les ambitions apparemment pacifiques de l'Inde  et sur le retour d'une certaine démocratie dans l'Afrique du Sud de l'après-Mandela. Ces facteurs sont autant de limites à la puissance et à l'arrogance américaines. Mais si la suprématie mondiale n'est plus occidentale, sinon américaine, c'est bien d'abord parce la Chine s'est réveillée et que l'Empire du milieu ambitionne d'être la première puissance mondiale à l'horizon 2049, l'Année du Serpent de Terre.

Selon Ammar Belhimer, l'essor de la Chine conjugue trois caractéristiques : la soudaineté, la durée et plus d'un milliard de de chinois entraînés dans le mouvement. Le stimulant principal est fourni par l'Etat, à travers un fonds souverain (le CIC), doté de 200 milliards de dollars prélevés sur les 1900 milliards de dollars de réserves de change. De plus, dans les industries considérées comme stratégiques (énergie, aérospatial, automobile), la Chine applique un précepte fondamental émis par Sun Tzu dans L'Art de la guerre : connaître le terrain... A ce titre, elle met à disposition de ses entreprises des études de marché détaillées leur permettant de s'implanter à l'international. En amont, une véritable filière de l'information a été instituée. On voit ainsi des universités comme celles de Wuhan, Pékin ou Shanghai proposer des masters d'intelligence économique ».

Les Chinois ont ainsi mis l'accent sur cinq secteurs clés : le spatial, la culture via des médias très populaires mais que l'on ignore en occident, l'architecture (le Shanghai World Financial Center, avec ses 492 mètres de hauteur, est significativement devenu le troisième immeuble le plus haut du monde, après le Bordj Dubaï et Taipei), le luxe (le rachat du groupe Marionnaud par le groupe chinois A. S. Watson, et enfin, le sport (avec 51 médaillés d'or, la Chine a affirmé en 2008 son statut de superpuissance sportive) ».

Le grand maître d'œuvre de ce réveil est, sans contexte, le président Xi Jinping, qui s'inscrit dans la plus directe filiation de Deng Xiaoping. Dénommé officiellement Xi Dada (en français : Tonton), Xi Jinping est l'une des figures de proue de la 5ème génération de dirigeants du Parti communiste chinois qui accèdent au pouvoir dans les années 2000 . Il a été successivement secrétaire général et président de la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois depuis le 15 novembre 2012, puis président de la République populaire de Chine depuis le 14 mars 2013. Il a joué personnellement un rôle clef dans le démarrage des réformes économiques de la Chine des années 1980, puis leur extension dans les années 1990 .

Le « marxisme d'Etat » de Xi vise à unifier la population derrière une idéologie nationaliste et non promouvoir la lutte des classes . Le marxisme dont se réclame Xi veut raviver les principales traditions de la gouvernance chinoise. Après Deng Xiaoping, Xi a semblé rompre avec la tradition internationaliste en créant un socialisme aux caractéristiques chinoises  une nouvelle politique faisant passer la croissance économique avant la révolution. Xi revendique tout à la fois l'unicité chinoise et la pertinence universelle de la Chine, parce que la Chine est jugée unique  et parce qu'elle a renouvelé le socialisme . Face à cela l'Occident ne peut plus évoquer que la répression politiques des musulmans ouighours.

Ammar Belhimer rappelle que la Chine est désormais la première monde en ce qui concerne le nombre de propriétaires, d'internautes, de diplômés universitaires et,même de milliardaires. La pauvreté extrême est tombée à moins de 1% . Autrement dit, le communisme chinois s'est  privatisé. Il a encouragé une vague de fonctionnaires à abandonner l'Etat et se lancer dans les affaires. Au fil du temps, le secteur privé assure aujourd'hui plus de 60% de la production économique du pays, emploie plus de 80% des travailleurs dans les villes et créé 90% des nouveaux emplois .

Une image sans doute un peu idéalisée

On reprochera à 2049l'Année du Serpent de Terre de ne pas assez signaler pas l'effort de conquète économique  de la Chine  notamment en Afrique, visant à se substituer aux anciennes puissances coloniales Ainsi les entreprises chinoises ont déforesté une grande partie du Mozambique et de Madagascar, fragilisant ces pays en proie à des typhons de plus en plus meurtriers. Elles ont également par la pèche industrielle surexploité les réserves halieutiques de ces pays, au détriment des populations locales. Au plan politique, la Chine cherche à diffuser son système de reconnaissance facial, destiné à mieux contrôler ses opposants politiques.

Par ailleurs Pékin ambitionne d'exporter son modèle visant à instaurer un « compte social à points » sur le modèle du permis de conduire français : après un nombre donné d'infractions, le détenteur perd la totalité de ses points et donc, l'accès à ses droits sociaux. Il est obligé de repasser son permis dans des conditions plus restrictives que celle du premier examen. On peut s'inquiéter aussi de l'usage répressif des outils numériques. Ceux-ci s'imposent et se généralisent dans une Chine où il sera bientôt impossible de payer quoi que ce soit avec de l'argent liquide.

Au plan militaire, la culture stratégique chinoise vise à remplacer la puissance technologique sur laquelle s'appuie, sans grand succès d'ailleurs, le Pentagone. La culture stratégique chinoise privilégie les chemins de la « guerre indirecte », inspirée de Sun Tzu, théoricien de la victoire sans combat. Traditionnellement, les stratèges chinois lient la suprématie à la pensée humaine, à la pratique de la dissimulation et de la ruse au point de mépriser la force et les machines. La puissance du raisonnement doit l'emporter sur toute autre considération et le concept basique des Routes de la soie et du Collier de perles, « le civil d'abord, le militaire après », s'inscrit dans ce même héritage.

Note

Sur la Chine, on lira le dernier livre de Jean-Pierre Raffarin Chine, le grand paradoxe, novembre 2019 . Il y écrit " Pour beaucoup d'Européens, la Chine est une menace. Cette peur est liée à notre méconnaissance de cet "Orient compliqué', souvent paradoxal. Pourtant, en cinquante ans, j'ai appris combien il était passionnant de construire des rapports fructueux avec cette immense culture. Bâtir d'authentiques relations avec ce qui est devenu la deuxième puissance économique de la planète est une exigence pour l'Europe ».

Ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin est depuis janvier 2018, le représentant spécial du ministère des Affaires étrangères pour la Chine

Ce livre fait suite à La Chine et les BRICS, quel destin commun ?

 

19/11/2019
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