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Martine Aubry.

Par quoi remplacer le néo-libéralisme ?
Un interview de Martine Aubry, secrétaire générale du Parti Socialiste (France), paru dans le Journal du Dimanche du 8 novembre, nous parait mériter quelques commentaires, dans la perspective non seulement de l'avenir de la gauche en Europe, mais de l'avenir de l'Europe toute entière. Nous en publions quelques extraits.

Comme nous l'avons fait pour les interviews précédents, nous présentons ici des extraits de ses propos, assortis de nos commentaires en italique.
Article original http://www.lejdd.fr/Politique/Actualite/Aubry-Un-pouvoir-politicien-dans-l-improvisation-148686/

JDD : On dit souvent que la gauche ne s'est pas remise de la chute du mur de Berlin?

Martine Aubry :  La gauche a baissé la garde à la fin du communisme. Nous avons laissé le capitalisme s'emparer et se griser d'un événement qu'il a présenté comme sa victoire. Le mur de Berlin est tombé, mais le mur de la finance s'est levé et a étouffé l'économie réelle. On a privilégié le court terme: les profits pour certains, au détriment d'un projet collectif porteur de progrès pour tous.

Europe solidaire. : Cette constatation a souvent été faite lors des commémorations par des citoyens des anciens pays de l'Est. On pourrait donc considérer qu'il s'agit d'une banalité. Cependant peu de voix, dans les partis socialistes et communistes européens, n'osent la faire. Elle est pourtant fondamentale.  Les gouvernements communistes, en URSS comme en Europe, ont discrédité depuis la 2e guerre mondiale, non seulement les valeurs indiscutables des sociétés communistes, mais le rôle régulateur des Etats en matière d'économie et de développement. L'interventionnisme public et l'économie mixte, dont certains pays européens, en premier lieu la France, s'étaient trouvés bien à la Libération, ont été assimilés par  « les forces du marché » à de pures et simples dictatures politiques. Ces forces, qui profitent de la dérégulation pour imposer leurs intérêts privés sur l'intérêt collectif, en ont profité pour décrédibiliser toute politique volontariste, non seulement dans le domaine de l'Etat providence pourtant indispensable mais dans celui des investissements et stratégies de long terme, non rentables à court terme, mais destinés à assurer l'avenir des sociétés modernes. 

La gauche européenne s'est effectivement laissée aveugler par la propagande libérale (d'inspiration américaine) assimilant la Chute du Mur de Berlin au succès du libéralisme économique. Peu en son sein aujourd'hui se rendent encore compte de ce tour d'esbroufe. Il est bien que Martine Aubry le dise. Curieusement elle rejoint sur ce point des représentants du gaullisme souverainiste tels que le français Nicolas Dupont-Aignan avec lesquels la gauche européenne devrait pouvoir partager certaines analyses, notamment en matière de patriotisme industriel étendu à l'échelle européenne (voir le blog de Nicolas Dupont Aignan à http://blog.nicolasdupontaignan.fr/).


JDD. Quand la menace communiste existait, le capitalisme se tenait mieux?

MA. Disons plutôt qu'à la chute du Mur, le capitalisme s'est retrouvé comme seul modèle dans le monde et qu'alors un capitalisme ultralibéral est né et s'est cru tout permis. Ce sont ces mêmes libéraux américains qui ont débarqué dans les pays de l'Est avec la volonté de détruire tout ce qui représentait le régime antérieur, en particulier l'Etat et les services publics, laissant la place à l'enrichissement de quelques-uns et au règne des mafias.

Europe solidaire. : Ce n'est pas faire de l'anti-américanisme primaire d'affirmer en effet que ce sont les « libéraux américains » qui ont détruit l'Etat et les services publics dans les pays de l'Est et en Russie même. Il faut préciser que ces libéraux américains ne le faisaient pas par idéologie vertueuse, mais pour imposer, globalement, les stratégies et les produits caractérisant le lobby militaro-industriel américain. Ce sont les mêmes qui avaient étouffé dans l'œuf toutes velléités de l'Union européenne pour  se constituer en puissance économique et politique indépendante. Même s'ils ont perdu un peu de leur virulence aujourd'hui, face aux développement des crises mondiales qu'ils ont contribué à  provoqué, ils n'ont pas renoncé sous couvert notamment des Think tanks atlantistes très présents en Europe, et par ailleurs de l'Otan, à continuer de maintenir les peuples européens sous leur contrôle. Il est dommage que peu de partis de gauche européens ne veuillent l'admettre, à l'exception d'une extrême gauche qui reste minoritaire. Sans doute sont-ils eux-mêmes depuis longtemps corrompus par l' « atlantisme ».  Les Verts ne sont guère plus clairvoyants.

MA.  Je mesure l'erreur des progressistes: nous avons cru que le retour de la liberté suffirait à tout régler... L'Europe n'a pas été au rendez-vous après 1989. On aurait dû accompagner les ex-pays de l'Est dans un régime de transition conservant un Etat protecteur et faisant naître un marché efficace.
... J'en ai beaucoup parlé avec mon père, qui aurait voulu que l'Europe s'implique davantage dans la construction de ce nouveau monde...

Europe solidaire. : On aurait certes dû le faire, d'autant plus qu'existaient dans ces pays des services publics en bon état (éducation, santé), comme il en existe encore à Cuba.  Mais il ne faut pas se cacher l'extrême difficulté théorique et pratique, aujourd'hui encore, consistant à définir ce que pourrait être la conjugaison d'un Etat interventionniste et le maintien d'un marché dans des limites régulées – ce qui correspond grosso modo à l'idée d'économie mixte. C'est déjà difficile à imaginer dans un Etat européen membre de l'Union. Ce l'est encore plus au niveau des institutions européennes. Le concept que nous employons nous-même ici souvent de « gouvernement économique et financier des pays de la zone euro » reste vague et sera de toute façon insuffisant car il élude le domaine social et plus généralement celui de projet européen global, de civilisation européenne.

Une autre difficulté tient au fait que ni les mots ni les interventions politiques s'appuyant sur l'idée de régulation ou d'économie mixte ne suffisent pas. L'expérience française du dernier demi-siècle a bien montré qu'il fallait mettre en place ou conserver des administrations solides, tant sur le plan de la régulation qu'en ce qui concerne la planification des investissements de long terme. La formule des Agences européennes serait une solution mais elle est encore dans l'enfance. De plus, ce tissu administratif solide devrait intégrer les nouvelles exigences de la démocratie participative. Or celle-ci, que ce soit chez par exemple Ségolène Royal ou les Verts, reste encore  plus un mot qu'une formule opérationnelle.

Dans le même temps, la chasse à l'administration et aux services publics, sous couvert de modernisation, d'économies et de réformes, bat son plein. La France et la majorité politique actuelle de Nicolas Sarkozy en donnent un exemple paroxystique, mais cette chasse, ces démantèlements, sont partout à l'œuvre en Europe. Ce n'est pas dans cette ambiance berluconisco-sarkozienne, que nos sociétés pourront définir les formes d'administration nouvelle dont elles auraient besoin, que ce soit aux plans local, national ou européen.

Malheureusement, en France, le PS, globalement, n'a pas encore osé rappeler la nécessité d'administrations fortes, intègres, efficaces. Les « fonctionnaires » des trois fonctions publiques (locale, nationale et de santé) n'ont pas été associés à cette recherche.

JDD. :  Une gauche qui ne serait donc plus social-libérale?

Au-delà de l'analyse du passé, sachons tirer les leçons pour l'avenir: le triomphe de l'ultralibéralisme a été une illusion. La crise économique a montré combien ce système marchait sur la tête. C'est bien un nouveau modèle que la gauche doit construire. Certains ont considéré que la financiarisation de l'économie était le comble de la modernité. Mais la gauche en France a mieux résisté à cette idée fausse. Et aujourd'hui, le Parti socialiste est uni autour d'une idée simple et forte: le dérèglement est tel qu'il ne s'agit plus d'amender le libéralisme ou de corriger ce capitalisme à la marge. Il s'agit de changer le système, de changer de système. C'est à cela que nous travaillons...

Europe solidaire. : Si Martine Aubry le dit, tant mieux. Mais le PS français est-il vraiment engagé dans la définition d'un nouveau système à substituer au capitalisme. Les autres partis de gauche en Europe le sont-ils ? Visent-ils, au delà des sociétés européennes nationales, la société européenne globale ? Cherchent-ils à rendre  ces objectifs compatibles avec les exigences de la lutte contre la crise systémique à l'échelle du monde tout entier ? Disons que si certains pionniers le font « dans leur coin », cela reste encore très confidentiel. Sinon, cela se saurait.

JDD. : Vous revenez aux slogans d'avant 1983, la "rupture avec le capitalisme" abandonnée au contact du réel?


MA. : Laissez les slogans et parlez du réel, justement: l'ultralibéralisme nous a envoyés dans le mur. Or, aujourd'hui, tout revient comme avant la crise! Les rémunérations des hauts dirigeants, les bonus des traders, les stock-options, les avantages d'une minorité, alors que les inégalités s'accroissent et que le pouvoir d'achat stagne pour le plus grand nombre. Face à cela, un président de la République qui parle de régulation mais refuse de discipliner qui que ce soit. Expliquez-moi pourquoi les députés UMP n'ont pas voté la proposition socialiste d'augmenter de 10% les impôts pour ces banques, sauvées par l'argent public, dont les profits sont aujourd'hui de retour et qui ne financent pas les PME?

Europe solidaire. : Il est bon de se battre sur ces questions. Mais convenons que cela ne suffit pas. Manque la vue globale du grand projet qui serait nécessaire.

JDD. : Vous regrettez le ralliement du PS au marché?

Le marché, c'est l'initiative et l'innovation, ce qui me va parfaitement. Mais les principes qui le déterminent, la concurrence, l'individualisme, le court terme ne peuvent s'appliquer aux biens collectifs - l'éducation, la santé et encore moins à la société. Le marché doit être régulé, sinon il peut être destructeur pour l'économie.
...
Il faut installer un cadre législatif, qui force à changer de logique. Un exemple? Refonder l'impôt sur les sociétés, le moduler à des taux différents pour favoriser les entreprises qui réinvestissent une partie de leur profit en recherche, en équipements ou en formation, par rapport à celles qui les distribuent largement à leurs actionnaires. Je ne connais pas de patron sérieux qui s'opposera à cette mesure.
...
Le Président (Nicolas Sarkozy) a une large panoplie de discours, le doigt levé contre les "patrons voyous" et les coups de menton contre les abus des banquiers. Mais d'actes concrets et efficaces, jamais! Ce n'est pas l'étalement des bonus qui changera la donne. Il aurait fallu les limiter, supprimer les stock-options pour les grandes entreprises, encadrer les hautes rémunérations; nous l'avons proposé à l'Assemblée, prenant, là aussi, au mot les discours du Président! Mais, bien sûr, l'UMP, le parti du Président, n'a pas voté cette mesure de bon sens.

JDD. : Comment dépenseriez-vous l'équivalent du grand emprunt (ou de la suppression des niches fiscales) ?
 

M.A. : De trois manières. En relançant l'économie par le soutien au pouvoir d'achat des ménages pour relancer la consommation. C'est indispensable. L'économiste de la Caisse des dépôts Patrick Arthus le demandait lui-même cette semaine. En préparant l'avenir: en investissant dans la recherche, en accompagnant l'industrie dans sa transformation "verte" - je préfère dire "durable"... En mettant en place un plan de transports collectifs carbone zéro. C'est aussi l'idée de Borloo. Qu'on lui donne les moyens! Et enfin, nous proposons un fonds d'intervention pour aider les PME. J'ai dit au Premier ministre que les régions socialistes déjà très engagées pourraient accompagner l'Etat sur de telles actions.

Europe solidaire. : Ces propositions de Martine Aubry vont sans doute dans le bon sens, que nous décrivions ci-dessus. Mais convenons qu'elles restent très en deçà de ce qu'il faudrait selon nous définir au niveau européen pour fournir une alternative au capitalisme libéral. Tout le travail reste à faire.

Nous ne reprenons pas ici le reste de l'interview, qui concerne plus particulièrement le PS français dans sa tentative de refondation. La tentation de remplacer la réflexion de fond qui serait nécessaire par les facilités du « Tout contre Sarkozy » y reste très présente.  

15/11/2009
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