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Etats-Unis : l'innocente victime, par Jean-Luc Baslé

Nous recevons de Jean-Luc Baslé cet intéressant article qu'il nous autorise à reproduire, avec nos remerciements. L'auteur est Diplômé de Columbia University et de Princeton University, Directeur de Citigroup New York (1972-1995), Enseignant associé aux Ecoles de Saint-Cyr Coêtquidan, Vice-président de l'Institut de Locarn

Du point de vue américain, la chose est entendue : les Etats-Unis ont été
la victime d'une ignominieuse attaque à Pearl Harbor. Ils l'ont été à
nouveau le 11 septembre. Aujourd'hui, c'est l'Iran qui menace leur
sécurité. Ce sont les Iraniens qui ont abattu un drone américain, qui ont
saisi un pétrolier étranger et s'affranchissent des contraintes du traité
de Vienne. Qui doute de la malfaisance de ce pays doit se référer au
discours de George W. Bush du 29 janvier 2002. Le président américain y
déclare que l'Iran avec l'Irak et la Corée du nord constitue un « axe
du mal », la référence à un autre axe de l'histoire, celui de
Berlin-Tokyo-Rome, souligne, s'il le fallait, la malignité de ce nouvel
axe. Mais de quoi l'Iran est-elle coupable ? Et, les Etats-Unis sont-ils
innocents ?
 
L'Iran est coupable de sa géographie, de ses richesses pétrolières, et de
sa politique étrangère indépendante. La France fut aussi coupable de ce
vice, au temps du général De Gaulle. Dieu merci, depuis Nicolas Sarkozy les
choses sont rentrées dans l'ordre. C'est pourquoi la France maintient une
force militaire en Syrie sans y avoir été invitée à l'inverse de
l'Iran et de la Russie. On ne peut comprendre ce qui oppose les Etats-Unis
à l'Iran sans revenir à 1953. Mohammad Mossadegh, alors premier ministre,
considérant que le pétrole de l'Iran appartenait aux Iraniens, a eu
l'idée saugrenue de nationaliser l'Anglo-Iranian Company, entreprise
pétrolière détenue par des intérêts britanniques. Mal lui en prit. Kermit
Roosevelt, chef de la CIA à Téhéran et petit-fils du président Théodore
Roosevelt, le destitua grâce à un complot qui le fit passer pour un agent de
l'Union soviétique, avec manifestations de la rue à l'appui. Ce coup
d'état fut un tel succès que la CIA le reproduisit dans d'autres pays.
Pour résumer une longue histoire, on peut dire que l'Iran est coupable de
vouloir profiter de ses richesses et de définir sa politique.
 
Quant aux Etats-Unis, se drapant dans les grands principes hérités du
Siècle des Lumières, ils ne cessent d'intervenir dans les affaires
intérieures des nations. C'est Donald Trump qui arbitrairement a dénoncé
le traité de Vienne. Comment peut-il reprocher aux Iraniens de s'affranchir
des quotas que ce traité impose sur la fabrication d'uranium enrichi alors
qu'il le rejette ? Les Etats-Unis ne sont pas la victime mais
l'agresseur. Qui doute que Franklin Roosevelt était au courant de
l'attaque de Pearl Harbor ? (1) Pire, qu'il a tout fait pour la
provoquer ? Qui croit à la version officielle du 11 septembre 2001 quand
Thomas Kean et Lee H. Hamilton, respectivement président et vice-président
de la Commission d'enquête, ont cru bon d'écrire un livre pour faire
part de leur frustration face tracasseries administratives et autres embûches
qui les empêchèrent de mener à bien leur investigation ? Qui doute encore
que l'incident du golfe du Tonkin est une provocation américaine pour
justifier la guerre au Vietnam ? Qui doute que Jacobo Arbenz, président du
Guatemala, a été assassiné sur ordre de Washington, que Juan Bosch, premier
président de la République dominicaine élu démocratiquement, fut démis de
ses fonctions par les Etats-Unis ou que Joao Goulart, président réformateur
du Brésil, fut victime d'un coup d'état qui institua une dictature
militaire, particulièrement brutale, de deux décennies ? Ajoutons Augusto
Pinochet pour faire bonne mesure. Comble de l'ironie, à chaque
intervention, les Américains se présentent comme les défenseurs de la
liberté contre une agression prétendument communiste, alors qu'ils sont du
côté des ploutocrates locaux en liaison directe avec leurs grandes
entreprises pour piller les ressources du pays. Ce cynisme politique ne se
limite pas à l'hémisphère sud. Elle s'applique au monde entier, Europe
incluse. La Grèce en est le plus triste exemple.
 
Notons avant de conclure que cette politique interventionnisme est en parfaite
contradiction avec les textes officiels que sont les trop fameux « Quatorze
points » de Woodrow Wilson, la « politique de bon voisinage » de
Franklin Roosevelt, la Charte de l'Atlantique d'août 1941, et
l'Alliance pour le progrès de John Kennedy.
 
Les Etats-Unis sont la nation « indispensable », la Nouvelle Jérusalem
dotée d'une « Destinée manifeste » ... Il s'en suit qu'ils sont
là pour conduire le monde, c'est-à-dire le dominer. Pratiquement, cela se
traduit par le pillage des ressources naturelles à travers le monde, et
l'ouverture des marchés aux produits américains. D'où les deux
expéditions du Commodore Perry de 1853 et de 1854 pour ouvrir le marché
japonais, la « libération de Cuba » pour s'approprier le contrôle
mondial du marché du sucre, ou la conquête des Philippines qui ouvre la voie
au marché chinois après l'annexion de Guam. Voilà comment il faut
entendre la politique des portes ouvertes (open-door policy) du Secrétaire
d'état John Hay : politique d'ouverture aux produits américains tout en
protégeant le marché intérieur par des tarifs douaniers ou des clauses
« antécédentes » (grand-fathering). (2) Tout cela est d'une parfaite
hypocrisie et révèle une avidité insatiable dont le père Goriot lui-même
ne serait pas capable. A ceux qui auraient encore des doutes, voilà ce que
dit Woodrow Wilson : « notre marché intérieur ne peut absorber notre
production... il nous faut un grand marché (mondial) pour l'écouler. »
(3) C'est cette même hypocrisie qui régit les relations extérieures
américaines aujourd'hui. L'Iran en est la victime, les Etats-Unis
l'agresseur.
 
Jean-Luc Baslé, 22 juillet 2019
 
Notes
(1) En 1999, le Sénat reconnu que les deux officiers en charge de la défense
d'Hawaï, l'amiral Kimmel et le général Short, avaient agi de façon
compétente et professionnelle et qu'en aucun cas la responsabilité de la
destruction des navires américains ne pouvait leur être imputée. (David Ray
Griffin. The American Trajectory: divine or demonic, p. 148)
(2) Les clauses “grand-fathering” émanent de lois et règlements
américains qui donnent un avantage aux Etats-Unis dans les traités
internationaux – avantages dont leurs partenaires ne peuvent se prévaloir.
(3) David Ray Griffin. The American Trajectory: divine or demonic, p. 69, p.
123.
 



 

23/07/2019
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