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Michel Rocard

La crise mondiale et les solutions de gauche pour en sortir
Dans un article publié par la tribune Débats du journal Le Monde (7 juillet 2009), l'ancien Premier ministre Michel Rocard propose son interprétation de la crise mondiale et les raisons pour lesquelles les mesures adoptées ne lui paraissent pas convenables pour en sortir. Il donne en même temps une leçon de social-démocratie à ses camarades de la gauche européenne. Comme nous l'avons fait précédemment, nous résumons ici ses propos en y ajoutant nos propres commentaires. Pour nous, ses critiques et propositions, bien que fondées, ne vont pas assez loin.

Michel Rocard (MR). Il y a quelque chose d'étonnant dans l'état actuel du débat sur la situation économique. Chacun admet qu'il y a crise. Le débat porte sur le fait de savoir si on a "touché le fond" et s'organise autour de la date probable d'une éventuelle reprise, à l'automne ou en 2010. Après tout, pourquoi pas ? L'étonnant est le contenu : on nous présente des confrontations de pronostics d'experts sur les périodes, mais quasiment pas d'informations factuelles permettant de se faire une idée sur le fait de savoir si on est oui ou non en train de sortir de la crise.

J.P. Baquiast pour Europe solidaire (ES) : Il faudrait préciser d'emblée que la crise est multiple, dite aussi par certains crise  systémique ou crise des crises. Elle conjugue l'entrée de la planète toute entière, sur une très longue période, dans une crise environnementale et climatique majeure dont les conséquences commencent à se faire sentir, d'une crise économique de moyen terme tenant à l'augmentation de la population face à des ressources naturelles soit rares soit faisant l'objet de spéculations à la hausse, d'une crise financière enfin tenant à la spéculation sur des crédits consentis à des consommateurs non solvables.

MR : Ce constat comporte quelques exceptions pour le champ de la finance et de la banque. Les faits sont patents : les banques dominantes se sont à peu près rétablies, on ne craint plus de faillite majeure dans ce secteur, la transmission de la banqueroute par contagion paraît, de l'avis général, arrêtée. La confiance interbancaire est donc en voie de rétablissement lent, ce qui est naturellement une des conditions de la reprise.
L'accord semble lui aussi acquis sur la raison majeure de ce résultat positif. Les puissances publiques, contrairement à la crise de 1929-1932 où leur sottise cumulative avait tout aggravé, ont là agi avec rapidité, convergence intellectuelle et considérable puissance. Si le contribuable ne paiera pas tout de cet effort, c'est tout de même lui qui, dans son infinie bienveillance, a fourni la garantie et assumera finalement une part significative de la charge. Il n'est pas apparent que cette issue pose à la profession bancaire un problème éthique considérable.

ES : Nous ne partageons pas ce diagnostic. On peut craindre au contraire que faute d'actions coordonnées des gouvernements, non seulement pour sauver les établissements de crédit mais pour mettre dès maintenant en place des investissements vertueux susceptibles d'affecter les épargnes qui restent considérables à des emplois rentables à terme parce qu'indispensables,  il ne se produise pas de relance durable.  Par investissements vertueux nous pensons par exemple, concernant l'Europe, à la réalisation d'un vaste réseau de transports publics, ou à l'achèvement du programme spatial Galiléo. Les banques se disent pour le moment rétablies. Mais rien ne permet d'affirmer, faute de contrôles externes,  qu'elles le soient véritablement.  A supposer qu'elles le soient, elles en profitent pour reprendre leurs mauvaises habitudes : spéculer à la hausse sur les valeurs et les marchandises, rémunérer excessivement actionnaires et dirigeants, bref reprendre « comme avant » les comportements ayant provoqué la crise.

MR : L'impression de fin des tensions et de redémarrage partiel de l'activité est si claire dans ce secteur que la profession bancaire, un peu partout, a
entrepris d'actives campagnes pour éviter les contrôles envisagés, et conserver la possibilité de verser à ses dirigeants et à ses traders des rémunérations extravagantes. L'étrange atmosphère de sortie de crise, entretenue conjointement par les gouvernements, les banquiers et la presse, contribue grandement à minimiser l'importance des problèmes.

Ainsi la City a contribué à une offensive, ces semaines récentes, pour déstabiliser Gordon Brown, le premier ministre britannique, coupable de vouloir un peu trop nettement mettre de l'ordre dans le système. Et le président américain Barack Obama est visiblement aux prises avec ses banquiers et ses sénateurs sur le même sujet. Le débat est moins véhément en France et en Allemagne, mais il est de même nature.

ES : Michel Rocard se contredit un peu. Si les banques, Wall Street et la City, ont entrepris comme il le dit justement de secouer les tutelles de leurs gouvernements, ce n'est pas parce que l'activité redémarre vraiment – ce qui semble difficile à prétendre. C'est parce qu'elles mentent délibérément aux tutelles et au public.

MR : Il semble qu'au total on s'oriente vers une – légère ? – mise à distance des paradis fiscaux, vers des discours symboliques sur les rémunérations, et vers le statu quo, le maintien de l'existant en ce qui concerne les produits dérivés. Si c'est finalement le cas, on aura maintenu le système en préservant aussi ses lourds facteurs d'instabilité.

ES : Concernant les paradis fiscaux, l'opinion des experts sérieux est que rien n'a vraiment été fait de ce qui avait été annoncé à grands sons de trompe. Le rapport présenté mercredi 15 juillet à la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale ne dissimule pas l'ampleur de la tâche. Ses auteurs, Elisabeth Guigou (PS, Seine-Saint-Denis) et Daniel Garrigue (ancien UMP, non-inscrit, Dordogne) souhaitent faire adopter par la commission une résolution de relance s'inscrivant  dans la perspective du prochain G20 des 24 et 25 septembre à Pittsburgh (Etats-Unis). En bon français, cela signifie que tout reste à faire en matière de suppression des paradis fiscaux et que l'on ne voit pas comment et pourquoi les gouvernements contrôleraient des havres  permettant  aux agents économiques faisant partie de leur clientèle politique  de  recycler des revenus plus ou moins frauduleux. On sait par ailleurs, en France, que pratiquement aucun des contribuables riches «exilés » en Suisse et en Belgique n'a profité des avantages pourtant exorbitants consentis par le « bouclier fiscal » et autres mesures de clémence pour rentrer en France.

MR. Le détonateur financier pourra sauter une nouvelle fois dans quelques années. Après tout, cela fait quelque vingt ans que le monde connaît une crise financière grave à peu près tous les cinq ans... De là à essayer de réduire le volume insensé de l'activité financière par rapport à celui de la production, de là à essayer d'entraver la cupidité collective qui a fait dériver l'essentiel de cette profession vers l'immoralité, il y a un pas que l'on se garde bien de franchir. Et on recommence.

EU : Bien d'accord. C'est ce que nous venons d'écrire.

MR. : Mais il n'est pas sûr que le plus grave soit là. Les économies développées sont à peu près toutes en récession en ce moment. Plus qu'une récession, qui peut être brève, c'est la situation du chômage qui justifie l'emploi généralisé du mot crise. Or dans ce domaine, les rythmes actuels d'augmentation du chômage sont effrayants – la France s'attend à repasser au-dessus des 10 % d'ici à un an, les Etats-Unis au-dessus de 8 % soit un quasi-doublement en trois ans – et les perspectives fort inquiétantes.

Et pourtant sur ce front, celui de l'affaiblissement de la consommation, l'élément majeur est moins le chômage que la précarisation du travail. A cet égard, toutes les économies développées atteignent depuis plus d'une quinzaine d'années des pourcentages de travailleurs précaires compris entre 15 % et 20 %. Les précaires consomment aussi peu qu'ils le peuvent. Partout, la crise récente a encore aggravé leur nombre.

Mais curieusement, statisticiens officiels et gouvernements sont fort discrets sur ce point. On suit mal la variation. Chacun sait cependant qu'aujourd'hui, en Amérique du Nord, en Europe et au Japon, plus du quart de la population est soit en situation précaire, soit au chômage, soit pauvre. Un quart : 70 millions de personnes pour l'Europe, 40 à 50 pour les Etats-Unis, sans doute une trentaine pour le Japon, c'est évidemment massif pour le dynamisme de la consommation.

ES : S'il y a chômage et plus généralement récession, c'est principalement parce que l'appareil productif, nulle part dans le monde et principalement en Europe,  n'a été réorienté vers des productions sans doute non rentables immédiatement mais susceptibles de satisfaire des demandes à terme qui soient écologiquement compatibles. L'exemple en est l'automobile dans sa forme actuelle, inexorablement vouée à la disparition mais ce que personne n'accepte de reconnaître. Il faudrait dès maintenant, dans le cadre de programmes rentables sur une décennie, mettre en place des modes de déplacements ou des modes de vie permettant de se passer des automobiles actuelles. Mais cela ne peut se faire dans le cadre du capitalisme libéral. Seuls les Etats peuvent décider de tels programmes et garantir  les cadres juridiques et financiers permettant de les mettre en œuvre et les rentabiliser. Tous les autres programmes dont Michel Rocard s'est fait le défenseur sur France Inter le 22 juillet (et qu'il évoque dans le présent article)  sont de cette nature : énergies douces, bois dans la construction, alimentation bio...Ils  relèvent du même type d'intervention publique.

MR. De fait, en une trentaine d'années, donc lentement, la part des salaires et des revenus de protection sociale dans les PIB respectifs a diminué d'entre 7 % à 10 %. Cet indicateur est contesté à cause de la faible lisibilité de la période de référence et des différences de mode de calcul ici ou là. Reste que la masse des chômeurs, des précaires et des pauvres est repérée, et qu'elle rend compte d'un sérieux tassement de la vitesse de croissance de la consommation.

On comprend mieux ainsi que, si le capitalisme développé a connu dans toute la triade (Amérique du Nord, Union européenne et Japon) une croissance moyenne de 4,5 % à 5 % l'an entre 1945 et 1970, il s'échine aujourd'hui (avant la crise) à essayer de retrouver 2,5 % à 3 % de croissance sans vraiment y parvenir.

ES : Curieusement, Michel Rocard parle là de croissance comme le plus irresponsable des capitalistes. Il est bien placé pour savoir qu'il faut distinguer entre croissance auto-destructrice (parce que destructrice de l'environnement) et décroissance raisonnée. Cette dernière ne sera pas incompatible, au contraire, avec une croissance parallèle des investissements intellectuels et des activités protectrices  de ce même environnement.

MR: Dans la mesure où l'indicateur de crise est le marché du travail, la crise, c'est d'abord cela. Cette situation rend compte de ce que le détonateur financier (hausse de prix des matières premières liées aux produits dérivés, puis subprimes, puis titrisations en partie frauduleuses, et chaîne de faillites) ait frappé des économies anémiées, donc sans résilience. De cette situation, personne ne parle et personne n'émet l'intention d'y porter remède. Or le fond de la crise est là.

En sortir n'est pas facile. Relancer exclusivement la consommation n'a guère de sens : on importerait davantage, notamment de Chine et d'Inde. C'est par l'investissement que le cycle vertueux doit être réamorcé, et surtout par l'investissement dans les énergies renouvelables, les techniques et produits bio. C'est ce démarrage qui pourra ensuite entraîner pouvoir d'achat et consommation vers la hausse.

ES : on y vient. Mais pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ?

MR: Or l'investissement dans l'industrie, les services, et même l'agriculture et l'agroalimentaire, est gravement entravé pour deux raisons. Primo, toutes les entreprises importantes du monde développé ont vu en un ou deux ans leurs actifs financiers au bilan perdre une bonne moitié de leur valeur; le resserrement des fonds propres aux bilans étrangle évidemment les possibilités d'investissement. Secundo, le redressement relatif et précaire du monde bancaire s'accompagne tout aussi évidemment d'un resserrement draconien des conditions de crédit. On s'oblige à ne prêter qu'avec plus de prudence.

Une "reprise économique" n'est donc guère probable à court-moyen terme. Les facteurs en sont absents. La sortie de crise suppose, après le redémarrage par l'investissement, de retrouver un mécanisme liant les salaires aux gains de productivité.
 
EU : C'est pourquoi nous pensons, avec nombre d'experts, que ce n'est plus aux mécanismes libéraux du crédit qu'il faut désormais faire appel pour financer les investissements écologico-compatibles tels que décrits ci-dessus. Il faut recourir à des processus relevant d'une « épargne forcée » conduites avec les instruments de la gestion publique participative moderne. Un de nos amis a calculé, comme nous l'avions indiqué précédemment, que l'épargne spontanée des français s'élève à 4.000 milliards d'euros. Un emprunt forcé, garanti par l'Etat sur les bénéfices des futurs investissements, faisant appel à 1.000 milliards de ces euros résoudrait tous les besoins de financement pour les prochaines années.  On objectera que c'est ce que fait Nicolas Sarkozy avec son projet d'emprunt public. Mais celui-ci ne portera que sur quelques milliards et l'on discutera longtemps la question de savoir  à quoi d'utile l'affecter. Ce ne sera donc qu'un cautère sur une jambe de bois, au demeurant fort coûteux pour les finances publiques car l'Etat ne participera pas à la récupération des  éventuelles valeurs ajoutées produites. Elles bénéficieront aux banques et industriels amis du pouvoir.

MR: Dans ces conditions le pronostic devient celui d'une stabilisation entre 5 % et 10 % en dessous du niveau de production atteint précédemment, puis d'une croissance à peu près nulle ou extrêmement lente pour les trois ou quatre prochaines années.

Cela veut dire mise à mal de la cohésion sociale, fragilité des gouvernements, montée du populisme. Si le détonateur financier – puisqu'on est en train de préserver le système bancaire y compris ses facteurs de déséquilibre – réexplose dans peu d'années, il frappera des économies encore plus fragiles et anémiées.

Il y a du souci à se faire, je suis désolé de ne pas savoir m'en cacher. En trente ans, c'est une révolution intracapitaliste qui s'est faite, et pour le pire. Le motif de ce changement majeur est tout simple : dans le monde bancaire, c'est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l'extension vertigineuse des produits dérivés que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l'immoralité à l'œuvre dans les subprimes et les titrisations de créances douteuses.

Dans l'économie réelle, c'est le durcissement de la pression actionnariale, quasi absente jusqu'en 1980, ensuite organisée par les fonds de pension, d'investissement ou d'arbitrage, puis renforcée par la prise de pouvoir ou la constitution de minorités de blocage par tous ces fonds dans toutes les entreprises contemporaines ou presque. On veut du gain en capital, quitte à broyer les logiques d'entreprise. Chacun se souvient de la folle référence aux 15 % de rendement financier exigés un temps par les fonds.

Le diagnostic est limpide : les classes moyennes supérieures des pays développés sont en train de renoncer à l'espoir d'arriver à l'aisance par le travail au profit de l'espoir de réaliser des gains en capital rapides et massifs, bref de faire fortune. Ce comportement sociologique est incompatible avec le bon fonctionnement et surtout la stabilité du système.

La social-démocratie internationale explique depuis un demi-siècle que les marchés ne sont pas auto-équilibrants, qu'il faut réguler économie et finance, et lutter fiscalement contre les inégalités. Les faits, et cette crise, lui donnent tragiquement raison. Elle vient pourtant de perdre partout les élections européennes, et cela massivement.

En votant partout conservateur, pour les forces qui nous ont amenés à la crise, les électeurs ont montré leur attachement au modèle du capitalisme financiarisé. L'espoir du gain boursier, de la fortune est devenu trop prégnant. Le résultat ne laisse guère espérer un traitement politique sérieux de l'anémie économique actuelle. Combien faudra-t-il de crises pour convaincre les peuples ? En tout cas, le mécanisme de leur répétition paraît enclenché.

ES : Nous sommes enfin pleinement d'accord avec Michel Rocard sur le diagnostic de fond qu'il énonce là. Mais pourquoi n'avoir pas posé la question ainsi sous-jacente dès le début. Cette question est la suivante : le capitalisme libéral n'est plus viable et il faut le remplacer par autre chose, tout en restant dans le cadre d'un minimum d'économie de marché conjuguée aux  exigences politiques et morales de la social-démocratie. Il ne s'agit donc pas de refaire un régime communiste sur le mode stalinien ni même un système d'économie mixte très soumis aux intérêts privés comme la France l'avait connu entre 1950 et 1980.

Il faut imaginer une économie mixte participative – nous reprenons le mot – faisant appel à toutes les ressources de l'administration publique assistée par les nouvelles technologies et s'appuyant sur les innovations scientifiques et technologiques que d'innombrables start-up, en Europe, pourraient mettre en œuvre si le système politique les y encourageait. Cela nous parait un défi que les gauches européennes, s'il s'agit d'elles puisqu'on peut penser que Michel Rocard les interpelle par son article, devraient être très capables de relever.

22/07/2009
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Banksters=Gangsters
23/07/2009 15:38:22 | Par : Robert Marchand
Rocard est en effet un grand (ou faux) naïf, notammentà l'égard des banques. Aux USA, Goldman Sachs vient d'annoncer avoir provisionné $20 mds pour financer ses traders, dans le but de recommencer à spéculer à hauts risques. Ne parlons pas des autres...Lagarde en France s'en indigne, mais est-elle capable de discipliner certaines de nos banques qui elles-aussi recommencent comme avant?
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