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 L'avènement d'un néo-socialisme aux USA ?

Nos lecteurs connaissent Frédéric Beaugeard, bon connaisseur des Etats-Unis. Il a a déjà publié des articles sur ce site. Aujourd'hui, il nous envoie une nouvelle étude. Son titre paradoxal incitera à sa lecture. Nous l'en remercions. Europe solidaire

 

 Avant d'entrer dans ce débat, il est nécessaire d'établir le contexte de cette réflexion.

Car, paradoxalement, les USA sont vus comme le pays de la modernité et l'avènement dans ce même pays d'une problématique ressortissant d'un passé relatif, le socialisme, pose problème. Comment expliquer cette possibilité ? 

En fait, le titre de cet essai aurait pu s'intituler en anglais : "It's yesterday in America."

Par bien des aspects, la vision que nous avons des Etats-unis et qu'ont les états-uniens de leurs propre pays, est celle de l'accomplissement de l'Après-guerre (guerres chez les autres). C'est à dire le contexte d'une classe moyenne prospère au consumérisme comme horizon sociétal et aspirant au développement toujours plus important de l'individualisme définissant les normes sociales et politiques, voire même économiques. (1)

Mais, cette vision nostalgique est maintenant largement dépassée suite aux conséquences de ces mêmes avancées sous la forme globale du néolibéralisme. Néolibéralisme depuis R. Reagan lamine cette classe économique de la population et les instruments de l'Etat qui entre-autres la protégeait du capitalisme prédateur en cours dans le Monde anglo-saxon. (2)

Cette propension à enjoliver cette période, pas si lointaine, nous ferait presque oublier les infamantes lois ségrégationnistes de l'ère Jim Crow en total porte-à-faux avec les avancées progressistes européennes. (3)

De même, l'arbre cachant la forêt, comme à cette époque, l'attrait de la différence (societé extravertie américaine), et certaines prouesses technologiques (fuites des cerveaux aux USA), nous ferait presque oublier certains caractères particulièrement rétrogrades de la société américaine. Si l'analyse marxiste est pour certains moribonde en Europe post-moderne, le socialisme est plusieurs fois mort-né Outre-Atlantique. (4)  

Contrairement aux idées reçues, les immigrés européens n'ont pas trouvé l'Eldorado tant attendu en débarquant à New-York. (5) 

Les inégalités structurelles (6), et les mauvaises conditions de travail y étaient déjà plus importantes (Elles n'ont été atténuées que par le progrès technique). Tout comme, actuellement, l'échelle sociale fonctionne mieux en Europe que là-bas. Mais les mythes ont la vie dure, spécialement dans ce pays neuf, et en perpétuel bouleversements dû à l'immigration massive, encore à la recherche de ses propres racines.

La discrimination positive (Affirmative action, différente des lois anti-discriminations), facilitant l'accès à l'éducation et au travail des minorités ethniques (très condescendant et posant des problèmes de compétence et de corruption), est un cache misère qui s'éternisant dans le temps devient un facteur de dissension. D'autant que la population de type européenne n'a plus la majorité absolue. Elle a aussi été mise en place pour ne pas résoudre plus globalement ce problème des inégalités du système américain. De même, la libéralisation des moeurs avec les droits des homosexuels a été une diversion des Démocrates, par ailleurs fortement acquis aux intérêts privés depuis B. Clinton (tout comme les médias et les sphères académiques).

En fait, les américains s'appauvrissent (7). 

Cette période de prospérité d'après-guerre, correspondant aux Trentes glorieuses françaises,  a été difficilement soutenue par les pétro-dollars et la finance, dès les années 80, jusqu'à maintenant. (8) 

L'Union-européenne avec l'Euro (contre la suprématie du dollar), mais surtout l'essor industriel et financier de la Chine, et bientôt de l'Inde forceront ceux-ci à se retirer des mécanismes internationaux qui jusqu'à présent servaient leur impérialisme. L'élection d'un populiste prônant l'isolation (tout en restant agressif loin du "soft power" européen), et le protectionnisme économique, comme D. Trump, était inévitable (voire nécessaire). Malheureusement, pour l'américain-moyen, tout comme sous le timide B. Obama, rien n'est dit sur une meilleure répartition des profits, provenant tant de l'étranger que des Etats-unis, pour réduire les inégalités. Ce qui pourtant soutiendrait l'économie interne. Rien non plus concernant la protection de la qualité de vie de la population et sur sa formation (baisse des qualifications), ni pour réparer les infrastructures en plein désarroi. Une énième baisse des impôts, profitant en fait encore aux plus riches, et une réduction des pouvoirs de l'Etat à la "Reagan" aboutira au même résultat. (9) 

Le tout dans un environnement international moins favorable à une économie encore tournée vers l'extérieur et au seul profit des 10% des plus riche de sa population.

Comme pour détourner l'attention des vrais enjeux et contre la notion de bien commun, l'accent est mis actuellement sur la lutte ethnique d'accession au pouvoir des minorités (étonnamment non économiquement dans le sens d'un changement structurel), tant par les Républicains (contre/ électorat conservateur blanc), que par les Démocrates, (accusant les Républicains d'être carrément d'extrême-droite parallèlement au développement d'un anti-racisme anti-blancs/ études du racisme systémique), ce qui donnera des ailes aux extrémistes de tous bords. (10) 

Et ceci devrait les occuper pour longtemps, tant cette approche du vivre ensemble communautariste est frustratrice et porteuse de conflits auto-régénérants. L'autre ou l'étranger, appartenant à des groupes séparés d'une société fragmentée, étant vu comme un ennemi.

Mais ce serait compter sans les effets du néolibéralisme anglo-saxon sur une Europe de culture différente. Souvent les Etats-unis, en fait, reprennent une idée, une mode, etc... qu'ils adaptent et re-projettent à l'extérieur. Celle-ci, avec leur puissance de feu, semble nouvelle et irrésistible (rapport d'échelle), donc forcément moderne. (11) 

Le modèle de démocratie sociale, tant de droite comme en scandinavie ou socialiste de gauche, ou le capitalisme rhénan et le dirigisme colbertien français, les planifications de l'Union-européenne, et l'expérience communiste à l'est (dans certains cas désabusés du capitalisme dur et des divers oligarques), ont donné et donnent encore des moyens intellectuels aux européens, moyens qui sont valorisés et exploités dans les universités américaines (dernier en date: Thomas Piketty). 

Reste que ce renouveau socialiste sera centré sur l'Amérique elle-même, l'Europe ayant déjà une longueur d'avance par une perspective plus internationale des enjeux dans un monde vu d'ores et déjà comme multipolaire.

Même avec de larges segments de la population non-éduqués (et n'ayant jamais voyagé à l'étranger), proie facile de la propagande anti-communiste Républicaine (le socialisme y étant associé au communisme), le fossé entre l'Europe (comme avec dans certains pays émergents), et les Etats-unis, niveau qualité de vie, est de plus en plus criant. Même si le moindres de nos déboires économiques, dû souvent plus à l'application de leur modèle néolibéral, et non pas forcément à nos politiques sociales (12), y est monté en épingle. 

Les USA ayant pratiquement fait l'impasse du socialisme (tout à leur succès économique), lorsqu'il deviendra nécessaire, tout du moins pour réparer les dégâts du néolibéralisme, ce socialisme sera redécouvert, et portera alors des accents de nouveauté. Ce qui sera porteur. 

Evidemment, ce mouvement s'inscrira dans la durée, et il rencontrera une très forte opposition des élites et lobbies, mais aussi de l'État profond américain. Il se produira plus rapidement en cas de nouvelle crise économique grave accentuant rapidement la décrépitude du tissu social. Ce qui n'est pas à exclure étant donné le mode de fonctionnement féodal du capitalisme anglo-saxon. (13)

L'apport de la sensibilité latino-américaine  de justice sociale se fera plus insistant du fait que cette communauté monte en nombre. A priori aussi, celui de l'islam (à condition qu'il soit assagi). Surtout, si les évangélistes et l'Eglise catholique très conservatrice aux USA, actuellement un frein à tout progrès social, se préoccupent enfin du problème. (14)

Les Blancs, après tout, de plus en plus minoritaires, auront bien besoin de se trouver des amis. Surtout si un dérapage de type guerre civile ethnique se profile à l'horizon avec dans un premier temps l'émergence d'un terrorisme d'extrême droite (un vrai, pas la comédie médiatique actuelle). 

Ce petit peuple "White trash" n'ayant même plus ses représentants blancs au pouvoir, n'aura plus la possibilité de voter pour ces propres bourreaux (comme c'est le cas actuellement), et souffrir leur terrible situation économique en silence (ou en reprenant fièrement, comme actuellement, la propagande de l'élite au pouvoir).

Malgré tout, ils avaient voté deux fois pour B. Obama, en vain.

Une prise de conscience plus forte et globale, partant de la base, est aussi nécessaire, d'autant que le système électoral à un tour, empêchant la formation innovante d'alliance gouvernementale, favorise le camp du statu quo conservateur. Cette même inertie, au sein du camp plus à gauche (a priori populaire), lui a fait adopter une attitude libérale économiquement favorable aux intérêts privés et aux élites.

Mais gageons que l'arrogance capitalistique donnant par exemple le statut de personne aux corporations américaines, et la gentrification des centre-villes par une minorité de VIP attisera le débat. Le développement des crypto-monnais (en collusion avec les fonds des paradis fiscaux), rappelant le second rouble de l'élite soviétique, repoussera beaucoup. 

 La Californie, l'état le plus progressiste (où le mouvement Libertaire profondément égoïste semble s'essouffler), et l'effervescence des mouvements alternatifs à Seattle (parfois violents) pourront en être les terroirs. Bien que le mouvement Occupy Wall Street ait été un échec; il a tout de même trouvé un certain écho au niveau universitaire. Ce qui est important aux USA dans la politisation des nouvelles générations.  

Deux événements récents me font penser qu'une évolution s'opère en ce sens aux USA.

- Le premier est la suppression des supers délégués, ténors (nantis ou affairistes) du parti aux votes précédemment plus important, ayant favorisés la candidature d'Hillary Clinton (néo-conservatrice concernant la Russie), lors des Primaires démocrates, au détriment du progressiste Bernie Sanders. (15)

B. Sanders est âgé et largement démonisé auprès de l'opinion publique, mais la relève est là en la personne d'Elizabeth Warren.

- Le second est la proposition très créatrice, toujours de B. Sanders, de faire payer au même niveau d'aide obtenu, les grandes entreprises ayant des employés, au salaire trop bas, ne subsistant qu'avec les bons alimentaires délivré par l'Etat fédéral. (16)

Par cette proposition, Sanders  retourne l'argumentaire conservateur qualifiant ces programmes sociaux d'assistance socialiste/ communiste, et renvoie la responsabilité aux exploiteurs de ces travailleurs et des finances de l'Etat. Car d'une manière générale, selon la manière de faire néolibérale, les profits sont privatisés et le gouvernement (c'est à dire la société par l'impôt et diverses restrictions), paye (parfois) les coûts cachés de cette politique pro-business subventionnant les entreprises au détriment de la population.

Bernie Sanders rend ainsi possible un changement par l'intérieur du système américain en le subvertissant, et élabore un néo-socialisme selon le pragmatisme propre à ce pays. Il pose ainsi la première pierre de ce mouvement en signifiant que le capitalisme est réformable aux Etats-unis. 

Espérons qu'il soit entendu.

Frédéric Beaugeard

Notes

1. Le néolibéralisme n'étant pas seulement un instrument de pouvoir des oligarchies (Complexe militaro-industriel et divers intérêts privés "mondialistes" représentants l'entité finance-media-politiques-multinationales), de ce pays. Il a aussi nécessité l'adhésion d'une grande partie de la population pour faire avancer son agenda. Notamment sous-couvert d'une libéralisation des moeurs. 

On aurait tort de croire que ces changements ne sont que l'apanage d'une certaine pensée de Gauche. Contrairement à ce qu'aimerait nous faire penser la propagande actuelle, dualiste, des conservateurs américains tout à leur "Contre-Réforme" (CF: remise en cause de Mai 68 en France, ou précédemment l'héritage de la Révolution française).

2. Et de classes en Angleterre. Caractère de prédation faisant la force (pécuniaire/ ex: retraite par capitalisation, lobbies) des institutions financières du Monde anglo-saxon.

3. Sous forme de normes socialisantes et de services délivrés par un Etat protecteur et garant des droits (aux USA, c'est le rôle de la justice, Cour suprême inclue, avec des jugements "après coup" faisant jurisprudence).

Avancées progressistes dans la continuité de l'acquisition des droits individuels du siècle précédent (+ politique sociale de Napoléon III et de Bismarck). Le fascisme pouvant être vu comme une réaction de rejet du capitalisme (au début) suite à la Crise de 1929 partant des USA, et le communisme comme son profond désaveux (vu comme non-réformable contrairement au socialisme).   

4. Excepté  durant l'épopée Roosevelt, il fut même accessoirement violemment réprimé.

5. Surtout du fait  que ces immigrés vivant précédemment de leurs petites fermes vivrières ont dû quitter l'Europe à cause de la mécanisation des grandes fermes américaines exportant leurs produits à prix cassés. Cette main d'oeuvre à bon marché, travaillera alors dans leurs entreprises qui à leur tour envahiront le monde et pousseront d'autres à partir au Nouveau Monde...

6. Peu de mécanismes de solidarité. 

Inégalités concernant l'éducation (sauf école publique mais au financement local, bourses inadéquates), la santé (même l'Obamacare est privée, hôpitaux privés, coûts des médicaments non-encadrés), les transports (sauf la poste/ peu de train et/ou de bus), la culture et les loisirs (sauf librairies municipales), l'information (peu de chaînes et radios publiques, accès à Internet), les salaires et contrats (précarité), l'inégalité alimentaires (sauf bons alimentaires pour les plus pauvres, mauvaise qualité des produits), l'inégalité financière (endettement, peu d'économie mise de côté), et la sécurité (polices privées ou au financement local/ faible protection de l'environnement, des travailleurs, et des consommateurs).

Les syndicats sont peu institutionnalisés (ex: attaqués dernièrement avec l'ironiquement appelé Right to workréduisant via la baisse des cotisations l'existence de ceux-ci).

7. Pas de hausse de salaire par rapport à l'inflation depuis 30 ans... 

Ce sera une des causes de la Crise Financière de 2008 qui au début était immobilière. 

8. Spéculation boursière dirigée vers les USA et Mondialisation: délocalisations (Nixon en Chine)- achats de moyens de productions à l'étranger- création des paradis fiscaux, dont certains aux USA (ex: financiarisation de l'économie par Margaret Thatcher) propagation de l'anglais- mainmise de l'OTAN sur l'Europe et déstabilisation de pays tiers (soutien au Complexe militaro-industriel US)- dernièrement les successifs Quantitative Easing (allant à la spéculation, non à l'investissement direct) dans les pays émergents, au rachat de leurs propres actions par les entreprises et l'accroissement des dividendes pour soutenir l'illusion à Wall Street, et l'achat des concurrent étrangers)

10. Ce débat déborde en Europe en se couplant d'un esprit revanchard concernant le passé colonial (problème de l'immigration de masse/ modèle américain appliqué à un continent différent, et de l'islam)

11. Sauf concernant, l'apport culturel afro-américain. 

L'aspect précurseur des USA aussi apparaît dans le cadre des problématiques de l'immigration de masse que nous subissons maintenant malheureusement de la même manière. Politique multiculturelle ou pas. L'Europe, constituée d'états nations, lorsque tolérante se veut cosmopolite, non communautariste et privilégie l'intégration (sauf l'Angleterre et la Hollande ayant exporté aux USA leur modèle de coexistence séparée). 

12. L'on peut considérer que dès 1982 F. Mitterrand s'est démarqué d'une politique économique de gauche (privatisations, délocalisations, et "Gauche caviar" libérale). Tout comme T. Blair (Third Way), ou G. Schröder (Agenda 2010) n'étaient pas non plus socialistes. 

E. Macron, lui, a tôt fait de tomber le masque.
L'exportation de la crise financière US de 2008 en Europe sous la forme de la fausse "crise de l'Euro", puis de celle des dettes souveraines européenne à été faites sciemment pour rehausser l'attractivité des USA en perte de vitesse (suppression par les USA des échanges de liquidités interbancaires).

13. Mon article : Le Monde Anglo-Saxon du XXI° siècle: retour au féodalisme 
Europe2020, 02/04/2012  https://www.europe2020.org/spip.php?article728&lang=fr 

14. Jeu trouble des Évangélistes en Amérique latine contre les politiques sociales ayant pourtant sortie des millions de gens de la pauvreté (retour de l'impérialisme US dans la région).

15. https://www.msn.com/en-us/news/politics/dnc-passes-historic-reforms-stripping-superdelegates-of-power/ar-BBMqrN4?li=BBnbcA1 

16. https://www.msn.com/en-us/money/companies/thousands-of-amazon-workers-receive-food-stamps-and-bernie-sanders-wants-amazon-to-pay-up/ar-BBMnmJC 

Note de la rédaction
Un des membres de notre comité de rédaction, vivant à Moscou, écrit (avec un clavier sans accentuation)

Je rajouterais que ces tendances auront a mon avis pour effet de declencher une nouvelle secession, et l''eclatement du pays. Je compare souvent Trump a Gorbatchev : celui qui detruit le systeme, en partie volontairement, en partie involontairement. Mais comme Gorbatchev il sera emporte par la tempete et d'autres construirons le nouveau (ou les nouveaux) systeme(s).

Comme Gorbatchev, son souvenir sera honni dans son pays (je me rappelle des Russes se moquant des erreurs grammaticales et de l'accent "pequenot" de Gorbatchev), mais moins a l'etranger. Pas de Trumpmania en vue malgre tout

03/09/2018
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