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Barack Obama, tu ne seras jamais président en Europe, mon pote.

La presse euro-atlantiste bien pensante, Le Monde en tête, a salué le discours de Barack Obama au Caire le 4 juin comme ouvrant une ère nouvelle, celle des relations apaisées entre une Amérique chrétienne qui renoncerait à voir des terroristes dans tous les musulmans et un islam enfin reconnu comme porteur de civilisation universelle.

 Peut-être ce discours était-il le début d'une nouvelle politique étrangère américaine. Peut-être au contraire ne sera-ce qu'une suite de mots derrière lesquels les néoconservateurs et le lobby juif de Washington ne renonceront en rien à leurs politiques agressives. Mais ce que ne veulent pas voir les euro-atlantistes aveuglés par l'Obamania est que l'Europe n'a aucun besoin, dans ses relations avec l'islam comme d'ailleurs avec n'importe quelle religion, qu'un Obama vienne lui donner des leçons de civisme.

L'Europe est le seul continent au monde, ceci  même si les Européens ont peine à le reconnaître, où l'athéisme s'est affirmé et s'est  inscrit dans la culture d'une façon indélébile. C'est également le seul continent au monde où la laïcité, de fait ou de droit, est considérée comme un principe politique inséparable de la démocratie. Obama s'adresse au « monde musulman «  (muslim world) comme si c'était une puissance politique que la puissance politique américaine devrait traiter d'égal à égal. Il voudrait que l'Europe fasse de même. Or le monde musulman n'est pas une puissance politique, en termes juridiques, ce n'est qu'une religion parmi d'autres.

Dirait-on que l'Amérique est une puissance chrétienne ? C'est sûrement ce que pense Obama. C'est son affaire et c'est celle des Américains. Beaucoup d'athées américains ne le rejoindront pas là, mais peu nous importe à nous Européens. Pour nous, la croyance en un " saint Coran "ou une " " sainte Bible ", comme à l'inverse la non-croyance pure et dure,  l'athéisme, sont des affaires de conscience, qui n'ont pas à interférer avec la façon dont fonctionne la puissance publique. La laïcité est un principe qui reconnaît aux citoyens  le droit de croire ce qu'ils veulent, s'ils ne font pas de ces croyances matière à opprimer le voisin. Mais ce même principe impose de sauvegarder sans concessions  la neutralité absolue des institutions et de tous ceux qui parlent en leur nom, président d ela République inclus, face aux religions et autres croyances. Il s'agit d'un principe constitutionnel intangible pour la République française. Il s'agit pour les autres Etats européens d'une règle coutumière généralement respectée.

Ceci est la raison pour laquelle les défenseurs de la laïcité en Europe n'ont pu que s'indigner à entendre Obama au Caire, dans son ardeur à donner des gages de bonne volonté aux musulmans, se permettre de critiquer la façon dont les Etats européens, la France en premier lieu, concevaient l'application des principes de la laïcité. Il s'est permis en particulier de mettre en cause  notre loi sur le voile, présentée comme une marque insupportable d'intolérance à l'égard du monde musulman.

Pour montrer l'inadmissible  prétention d'Obama à dicter son idéologie religieuse et politique à l'Europe, dans la pure tradition d'une Amérique dominatrice, il faut citer l'article de Catherine Kintzler dans ResPublica « Voile. Obama désavoue des millions de musulmanes ». Catherine Kintzel est experte en matière de la laïcité, étant l'auteure du livre « Qu'est-ce que la laïcité » paru chez Vrin en 2007. Citons-là un peu longuement :

« Vous savez, président Obama,  que la laïcité est un minimalisme qui suppose que le lien religieux n'est pas nécessaire pour penser et construire le lien politique. Vous savez que la France l'a installée à la suite de plusieurs siècles d'histoire, face à une religion dominatrice et hégémonique -expérience dont les Américains n'ont pas fait l'épreuve, mais qu'ils connaissent et qui mérite, sinon l'approbation, du moins un peu d'attention. Vous savez que la laïcité ne s'oppose pas aux religions : elle s'oppose seulement à leurs prétentions politiques en leur demandant de renoncer à faire la loi. Vous savez que l'abstention qu'elle exige dans l'espace relevant de l'autorité publique a pour corollaire la plus grande liberté dans l'espace civil pour toutes les croyances et incroyances.

C'est en toute connaissance que vous avez abordé le sujet, à plusieurs reprises, dans le discours que vous avez prononcé au Caire le 4 juin.
Vous n'avez, il est vrai, donné aucune leçon. Vous n'avez pas non plus présenté une opinion, un souhait qui vous serait propre. Reprenant sur ce point la tradition de vos prédécesseurs vous avez simplement, tranquillement, avec l'assurance et l'arrogance d'un maître du monde, accordé une caution, exprimé un désaveu et donné des ordres.

En encourageant et en justifiant le port du voile islamique, vous avez désavoué les millions de musulmanes qui ne le portent pas, vous avez réduit au silence celles qui luttent pour la liberté de conduire leur vie au péril même de celle-ci, vous n'avez même fait aucune distinction entre celles qui le portent librement et celles auxquelles il est imposé.

Parmi toutes les interprétations de l'islam, et malgré votre volonté de vous adresser par ailleurs aux musulmans qui rejettent l'intégrisme, vous avez ainsi fait un choix, n'hésitant pas à vous mêler aux débats internes à une religion. A entendre l'approbation que vous avez reçue sur ce point des organisations les plus dures, les plus rétrogrades du monde musulman, nul ne peut douter que ce choix est politique. Ce choix n'est pas nouveau, et là encore vous renouez avec une tradition que vous prétendez par ailleurs rompre : car votre pays l'a fait naguère en soutenant les talibans ; on en connaît les conséquences aujourd'hui. Vous avez offert sur un plateau les femmes et des millions de musulmans non intégristes en cadeau aux groupes les plus réactionnaires : est-ce le prix que vous avez choisi pour la nécessaire réconciliation de votre pays avec le monde musulman ? Un tel prix risque d'attiser la violence y compris en Europe. Car, par cet éloge appuyé du voile islamique, vous risquez de redonner vigueur à ceux qui, aux Pays-Bas, ont assassiné Theo Van Gogh, à ceux qui, au Royaume-Uni, rendent une justice dite « islamique » où la parole d'une femme ne vaut pas celle d'un homme, à ceux qui, au Danemark, ont prétendu faire taire la presse en criant au blasphème, à ceux qui, dans plusieurs pays d'Europe, ferment les yeux sur les crimes dits « d'honneur ».

A son frère qui, fort de votre autorité, lui demandera de s' « habiller correctement » et lui imposera le port du voile, que pourra désormais répondre une jeune fille de culture musulmane désireuse de ne pas le porter ? Vous l'avez déjà bâillonnée, vous lui avez donné l'ordre de s'incliner, vous lui avez fait savoir qu'une résistance équivaut à un désaveu de sa religion : vous avez déjà fait d'elle, soit une renégate, soit une ombre silencieuse. Vous savez que au moins ici, en France, elle pourra s'abriter derrière la double vie que lui offre, pour un temps, l'école publique. Mais sans doute ne le savez-vous que trop bien. Car là aussi, vous avez coupé sa retraite : vous avez laissé entendre que cette double vie, elle n'y a droit qu'en vertu d'une sorte d'intolérance et d'un « faux semblant de libéralisme », faisant clairement allusion à la laïcité. Comme si le libéralisme et la liberté étaient coïncidents. Comme si l'interdiction d'arborer des signes religieux ostentatoires à l'école publique visait uniquement l'un d'entre eux, comme si cette disposition n'avait pas été un facteur d'apaisement, comme si elle n'était pas corrélative de la plus grande liberté de manifester ses opinions religieuses -y compris en portant librement le voile-  dans l'espace civil, comme si la laïcité faisait obstacle à la vie philosophique, religieuse, spirituelle des personnes vivant sur le territoire de la République française jusqu'à leur dicter leur façon de s'habiller. Ce faisant, vous n'avez pas hésité en outre à vous introduire dans les affaires d'un Etat et d'un peuple souverains, ni à les désigner comme un exemple d'intolérance à la face du monde -et on parle de l'arrogance française !

Aujourd'hui, en écoutant vos propos qui sont loin d'être anodins, je suis déçue, car ils me font voir en vous un président américain comparable à ceux que j'ai connus, se conduisant en maître du monde, dictant aux autres ce qui est bon et mauvais. En les écoutant, je me sens humiliée comme femme -je croyais que le temps est révolu où on faisait d'elles un bien à négocier, à offrir, à sacrifier. Je me sens humiliée comme citoyenne d'un grand peuple dont vous avez balayé en quelques petites phrases une longue expérience historique et tout un pan de la pensée. Je suis gênée à l'égard de mes concitoyens musulmans sincèrement attachés à la laïcité (qui leur offre la garantie d'une vie religieuse libre et paisible) car vous les avez désavoués en tâchant de les réorienter vers ce que vous leur avez indiqué comme la bonne voie. Je suis inquiète surtout pour ceux qui, ici et ailleurs, très nombreux, luttent pour se délivrer de l'intégrisme auquel on veut les identifier sans aucun égard pour leur diversité, pour les débats qu'ils ont le courage de mener, pour leur pensée. Aujourd'hui, je crains que cette alliance légitime et nécessaire que vous offrez au monde musulman, puisqu'elle comprend hélas ce geste appuyé de désapprobation envers les pays laïques, ne scelle à terme une alliance avec tous les intégrismes contre la laïcité et contre les femmes ".


Il n'y a rien à ajouter à cette magnifique déclaration, sauf que tous les Français ne sont pas comme leur Président qui, pour se faire bien voir des religions, dans le droit fil du discours de Latran, ne cesse de proclamer leur supériorité morale sur la morale de la République. Tous les Français ne sont pas comme leur Président qui, pour se faire bien voir d'Obama, ose à peine (et de façon à peine audible) relever l'insupportable immixtion dans les affaires européennes qu'était ce discours du Caire. Rassurez vous, chère Catherine Kintzel, il y a encore en Europe, en France, beaucoup de citoyennes et citoyens qui seraient prêts à mourir si cela devenait nécessaire pour des idées simples et justes, comme celles sur lesquelles repose la laïcité de l'Etat et de ses institutions.

PS: un ami conseille de lire le livre d'Enyo " Anatomie d'un désastre. L'Occident,l'Islam et la guerre au XXIème siècle".


11/06/2009
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