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La Turquie, l'Amérique et la Russie

La Turquie, après avoir pendant des années fait le jeu des Etats-Unis dans l'Otan, et financé de façon considérable, d'ailleurs à l'instigation de Washington, les mouvements terroristes dont est issu l'actuel Daesh, semblait avoir sinon changé de camp, ou du moins s'être ouverte à une coopération stratégique importante avec la Russie.
Nous avions cependant regretté que cela se fasse aux dépens des nationalistes kurdes, dont Moscou avait accepté de combattre les revendications à l'autonomie pour complaire à Recip Tayyb Erdogan.

La raison de ce rapprochement entre la Turquie et la Russie paraissait s'expliquer à long terme par la volonté des deux pays de s'engager dans des coopérations économiques importantes. A court terme, apparemment, Erdogan reprochait à Washington de persister à ne pas vouloir extrader l'opposant Fethullah Gülen et d'avoir prêté la main, selon ce qui en avait été dit, à une tentative de coup d'état contre lui qui aurait échoué de justesse du fait des informations fournies par la Russie.

Nous avons constaté, comme la plupart des observateurs, que le rapprochement de la Turquie avec la Russie permettait la constitution au Moyen-orient d'un axe Syrie, Damas et Iran, soutenu par la Russie, qui aurait marqué un recul important de l'influence américaine dans cette zone, recul déjà largement amorcé par les interventions maladroites et les hésitations de Barack Obama.

L'offensive turque à Jarabius paraît aujourd'hui obliger à reconsidérer le rôle de la Turquie. Loin de s'en prendre à Daesh, comme initialement affirmé, elle est dirigée essentiellement contre les Kurdes, eux-mèmes adversaires déclarés de Daesh. Bien plus, elle vise la mise en place le long de la frontière turco-syrienne d'une zone d'exclusion, aérienne mais aussi terrestre, qui serait interdite aux Kurdes et aux soutiens qu'ils pourraient recevoir d'autres pays. On apprend par ailleurs ce matin que Téhéran a décidé de construire un mur fortifié autour de la ville martyre kurde de Kobané, rendant très difficile le ravitaillement de celle-ci.

De plus, il était apparu que dès le début des opérations, l'armée turque avait reçu un appui constant de US Air Force. Certes, Brett McGurk, chargé par Obama d'animer la coalition anti Daesh montée par les Américains, a déclaré ce jour 30/08 dans un tweet désapprouver les frappes turques contre les Kurdes. Mais il s'agit évidemment d'un effet d'annonce. En effet, lors de son récent séjour à Ankara, en dépit des affronts voilés reçus par lui, le vice président Joe Biden avait annoncé le plein soutien américain à l'opération Euphrates Shield. En contrepartie de cet appui, Erdogan avait laissé entendre qu'il abandonnerait son soutien à Bashar al Assad, allié de la Russie, soutien jusque là d'ailleurs consenti du bout des lèvres. Plus que jamais en effet la reconstitution d'une Syrie forte paraît être vécue à Ankara comme une menace existentielle.

Ne pas choisir?

Que sera finalement la position de la Turquie vis-à-vis tant de la Russie que de Washington? Certes Erdogan a téléphoné récemment à Vladimir Poutine pour confirmer sa volonté de poursuivre une coopération économique. Mais il rencontrera Barack Obama ce prochain week-end lors du sommet du G20 en Chine. Ce ne devrait pas être pour échanger des récriminations, mais au contraire des protestations d'amitié.

On peut penser que si la Turquie reste intéressée par une coopération avec la Russie, comme de bonnes relations avec l'Iran, ou Erdogan se rendra prochainement, elle fera en sorte de ne pas s'opposer à Washington, tant à l'Otan qu'au Moyen-Orient. Malgré ses incohérences et ses erreurs, l'influence américaine y demeurera forte, contrairement à ce que nous avions pu nous-même suggérer. Si, comme il est malheureusement prévisible, une prochaine présidence Hillary Clinton décidait de reprendre des opérations militaires dans la région, on peut penser qu'Erdogan voudrait s'aligner sur elle, plutôt que soutenir la Russie.

Poutine pour sa part manifeste actuellement une grande tolérance à l'égard des manœuvres américaines dirigées contre lui au Moyen-Orient. Certains le lui reprochent, la qualifiant de faiblesse. Mais on ne peut qu'approuver cette prudence, toute réaction étant nécessairement militaire et pouvant provoquer une guerre mondiale. A terme cependant et, à supposer que les Etats-Unis ne se relancent pas de nouvelles opérations belliqueuses, fortement désapprouvées par l'électorat, on peut penser qu'Erdogan, toujours animé du désir de reconstituer un Empire de Constantinople dont il serait le néo-sultan, s'arrangera pour continuer à naviguer entre l'est et l'ouest, espérant pouvoir en tirer des avantages de chaque côté.

Ne mentionnons pas hélas la diplomatie française. Elle continue à affirmer sa volonté de voir partir Bashar al Assad, quelles qu'en soient les conséquences 2). Israël, directement intéressé, est pourtant plus prudent.


1) voir nos articles: L'opération turque Euphrates Shield à Jarablus
http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=2263&r_id=&t=L%27op%E9ration%20turque%20Euphrates%20Shield%20%E0%20Jarablus


et Recul stratégique américain majeur au Moyen Orient et en Méditerranée
http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=2258&r_id=&t=Recul%20strat%E9gique%20am%E9ricain%20majeur%20au%20Moyen%20Orient%20et%20en%20M%E9diterran%E9e

2) A la Conférence annuelle des Ambassadeurs, le 25/04, François Hollande a appelé à  neutraliser Assad. L'expression reflèterait une nuance par rapport au départ dudit Assad, jusqu'alors posé comme un préalable à toute ouverture de négociation. « C'est un petit pas en direction des Russes et des Iraniens, les principaux alliés du régime syrien", selon l'ancien ambassadeur de France à Damas. Le pas est si petit qu'il ne nous apparait pas.


30/08/2016
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