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La responsabilité de la grande distribution (GD) dans la perte de la puissance économique européenne.

On considère généralement les enseignes de la grande distribution et du commerce en Europe (Tesco, Carrefour, Leclerc, H&M, M&S, IKEA,...) comme contribuant à la puissance économique du continent, dont bénéficieraient tous les citoyens européens. C'est ainsi que l'on cite les performances nationales et internationales de ces entreprises. Mais il faudrait y regarder à deux fois. Elles sont en train de devenir des facteurs essentiels de perte de puissance.

Les grands distributeurs veulent faire croire qu'ils rendent  service aux citoyens européens en leur permettant d'acheter des biens et services provenant de pays à faible coût de main d'œuvre et revendus par eux à bas prix, d'autant plus qu'ils se font concurrence pour fournir au consommateur final le produit le meilleur au prix le plus bas.

Or le postulat est vicié de bout en bout. Contredisons d'abord l'argument selon lequel la GD contribue au maintien du niveau de vie européen en vendant des produits à bas prix, grâce notamment à la concurrence des enseignes entre elles.   Il existe généralement des différences de 1 à 30 entre le prix d'achat dans le pays exportateur (la Chine par exemple) et le prix de vente dans les rayons européens. Les coûts intermédiaires (transport, stockage, conditionnement) n'expliquent pas ces différences.  L'essentiel de celles-ci  constitue des profits pour la GD.  Qu'en fait-elle? Nous y reviendrons. Par ailleurs, la concurrence entre les marques est marginale. Les prix de vente au détail sont fixés par des ententes implicites ou explicites permettant de maintenir des marges de profit considérable. Le nombre enfin des enseignes ne cesse de se réduire, diminuant encore plus la concurrence entre elles. Dans beaucoup de régions européennes (la grève en Guadeloupe vient d'en donner la preuve), on aboutit à de véritables situations de monopole ou duopole dont le consommateur est évidemment prisonnier.

Mais il y a plus grave. Les producteurs européens ont depuis longtemps reproché à la GD de les mettre en concurrence avec des producteurs étrangers à bas coûts salariaux, ne respectant pas les normes diverses qui leur sont imposées par les gouvernements nationaux et les réglementations européennes (au plan sanitaire, du travail des enfants, de la protection de l'environnement, etc.). Autrement dit la GD se livre à un dumping permanent visant à éliminer les circuits de production-distribution nationaux ayant refusé de se soumettre à la loi d'airain des contrats d'achat imposés pour donner à ces producteurs le droit de figurer dans ses rayons. La Commission européenne reconnaît ce dumping et tente de temps en temps de le combattre, sans résultat évidemment, car la GD est organisée en un lobby extrêmement puissant, l'European Retail Round Table (ERRT) qui a des entrées et des soutiens partout à Bruxelles et dans les Etats membres.

Pendant longtemps cependant, le sort des producteurs européens (et celui de leurs salariés), que ce soit dans les filières agro-alimentaires ou dans les filières industrielles, n'avait pas beaucoup préoccupé les opinions publiques européennes. Si leur rentabilité est insuffisante et s'ils ne peuvent s'aligner sur la concurrence extra-européenne, tant pis pour eux, disait-on. Le consommateur européen a droit aux prix les plus bas, même si les produits correspondants sont fabriqués à l'étranger. Par ailleurs, les consommateurs européens contribuent par leurs importations au bien-être des populations des pays émergents. Défendre les producteurs européens relevait de ce fait d'un protectionnisme attardé, à la Méline. La GD feignait hypocritement de ne pas prendre parti dans ce débat, alors qu'elle savait pertinemment qu'elle se moquait aussi bien du consommateur européen que du producteur asiatique, une seule chose comptant à ses yeux, maximiser la différence entre prix d'achat et prix de vente, afin de maximiser ses bénéfices.

Redécouverte d'un phénomène fondamental

Mais l'éclatement de la crise systémique actuelle a mis en évidence un phénomène absolument fondamental  qui avait été oublié: les pays prétendus riches ne peuvent pas continuer à vivre de biens économiques importés et souvent achetés à crédit, sans rien produire eux-mêmes. Avec quoi en effet les consommateurs européens, ayant épuisé leurs possibilités d'emprunt et ne pouvant reconstituer leurs  épargnes en devenant producteurs eux-mêmes, pourraient-ils continuer à consommer, c'est-à-dire acheter des produits importés. Les rayons bien garnis des  grandes enseignes, les prix prétendus cassés des « hard discounters » ne peuvent plus intéresser les chômeurs de longue durée. Ceux-ci en sont réduits à « glaner » dans les poubelles de la GD, non sans se faire agresser par les vigiles de celle-ci, au prétexte notamment qu'ils risquent leur santé en consommant des produits ayant dépassé d'un seul jour la date de validité et destinés aux décharges. 

Face à cette situation nouvelle, les producteurs européens, auxquels se joint le petit commerce de proximité, ruiné par la GD,  ont beau jeu alors de demander s'il ne vaudrait pas mieux produire en Europe, rémunérer ce faisant des salariés et des PME/PMI au plan local et se passer des produits importés, quitte à ce que les prix de vente au détail soit un peu plus élevés que ceux des produits importés de Chine ou d'Inde. Certes, les producteurs chinois ou indiens y perdraient peut-être de l'argent facilement gagné, grâce à l'entremise de la GD européenne, mais ils seraient alors obligés de s'intéresser à leur marché intérieur, en rémunérant un peu mieux leurs propres salariés. L'Europe a-t-elle besoin de producteurs européens rémunérant des salariés capables d'acheter les produits européens à leur juste prix (la paire de chaussette à 30 euros, par exemple),  ou de chômeurs contemplant dans les gondoles de la GD des chaussettes made in China à 3 euros qu'ils ne peuvent se procurer faute de revenu.
 
Notons que le même raisonnement vaut pour les produits finis complexes. Si je dispose d'un emploi stable dans l'industrie, je pourrai envisager l'acquisition d'une (petite) voiture à 15.000 euros. Si je suis chômeur, la voiture fabriquée en Asie et vendu à 8.000 euros me laissera indifférent. Notons à propos de cet exemple que les grands industriels européens délocalisateurs peuvent être assimilés à la GD épinglée ici.  Ils contribuent comme elle à la perte de puissance économique de l'Europe.  D'une façon générale, il serait naïf de prendre les industriels européens, même petits (quand ils réussissent à survivre), pour des anges. Le seul argument en leur faveur est qu'ils ne peuvent généralement pas abolir entre eux toute concurrence, ce qui n'est pas le cas de la GD.

Pendant des mois, les banquiers occidentaux ont prétendu qu'ils rendaient service aux consommateurs occidentaux en leur ouvrant des crédits (d'ailleurs chèrement payés) pour leur permettre d'acheter les produits de la société de consommation. Mais ce système a fini par s'effondrer. Aujourd'hui, la GD européenne tient le même discours irresponsable. Contre l'intérêt des producteurs, petits distributeurs et consommateurs européens, elle veut continuer à jouer son rôle d'intermédiaire obligé. Sa bête noire est donc devenu le protectionnisme. L'ERRT multiplie les séminaires et interventions auprès des Etats et des institutions européennes pour défendre ses privilèges, en combattant les propositions visant à rétablir un certain protectionnisme européen.  Mais elle n'use pour ce faire que d'arguments relevant du terrorisme intellectuel et politique : défendez moi ou bien j'affame l'Europe et je fais ce faisant  vaciller les gouvernements. Elle n'ouvre évidemment pas ses livres de compte pour que chacun puisse se faire une idée des coûts comparés, entre ce qui serait produit en Europe et de ce qui est importé des pays émergents.

Le combat ne pourra pas durer longtemps, non seulement du fait de la mort annoncée du consommateur non producteur, mais aussi des contraintes qu'imposeront de plus en plus les transports internationaux, les grèves dans les pays producteurs et autres aspects de la crise systémique évoquée plus haut – sans mentionner les exigences de décroissance imposées par la défense des ressources naturelles. L'avenir de l'Europe repose dans sa capacité à produire et distribuer sur place les biens et services dont les Européens ont besoin, grâce à des services publics et entreprises authentiquement européennes, Dans le cadre d'une économie protégée au plan européen et raisonnablement décroissante en termes de lutte contre le gaspillage, les ressources locales seraient très largement suffisantes pour subsister en autarcie. Il suffirait de se doter de quelques filières à haute technologie dont les autres parties du monde ne disposeraient pas et qu'ils seraient vraiment décidés à acquérir, mesure de rétorsion ou pas, pour se donner les moyens de financer les importations vraiment nécessaires.
 
Nous avons dit (sans pouvoir le prouver, car il faudrait enquêter dans les paradis fiscaux) que la GD a accumulé ces dernières années des profits considérables. Si les enseignes voulaient se reconvertir dans la production et non dans la seule distribution, pourquoi ne financent-elles pas, en toute transparence et concurrence, des filières de production-distribution authentiquement européennes. Les centaines de milliers d'emplois dont elles se vantent ne seraient donc pas perdus.


04/02/2009
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