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Perspectives pour un front anti-européiste.

Quelle signification politique donner à l'anti-européisme ? Le terme d'anti-européiste se répand de plus en plus, avec des significations différentes. Précisons celle qui pourrait être la nôtre. Pour commencer, il faut définir l'européisme
 Les européistes

 On peut admettre que les européistes regroupent ceux qui défendent avec intransigeance l'Europe telle qu'elle résulte des traités européens, plus particulièrement ceux de Lisbonne et de Maastricht (voir http://europa.eu/eu-law/decision-making/treaties/index_fr.htm

 Ces traités avaient été approuvés par des européens sincères, croyant au rêve européen (une Europe puissante, autonome et solidaire). Ils se différenciaient des européens qui se revendiquaient comme souverainistes, favorables à une Europe des nations et des États nationaux.

Les européens sincères n'avaient pas compris, faute d'informations suffisantes, que l'Europe des traités était, sinon exclusivement, du moins principalement un savant dispositif, pour ne pas dire une machine de guerre, visant à soumettre les peuples européens à un triple pouvoir:

* Celui de l'Etat profond américain qui dès 1946 avait décidé qu'une Europe coordonnée par des institutions sous leur contrôle serait un meilleur rempart, contre l'influence soviétique puis russe, que des Etats européens susceptibles de prendre des positions éventuellement favorables à la Russie.

* Celui des élites de Wall Street, de Londres et de leurs relais dans chacun des pays européens, pour qui une Europe dominée par les intérêts financiers internationaux permettrait de mieux mettre les gouvernements européens à leur service, en les détournant d'ambitions socialistes voire communistes, au service des travailleurs, pouvant se développer dans les électorats.

 * Dans les années récentes, il est possible, mais non certain, que l'Union européenne soit apparue, aux yeux de ce que l'on pourrait appeler le bloc germanique (Allemagne et Etats du Nord), une bonne façon de mettre l'ensemble de l'Europe au service des ambitions de puissance économique, puis aujourd'hui politique, de ce groupe germanique.

 Or ceux que l'ont nomment les européistes refusent d'identifier derrière les instituions européennes le triple pouvoir défini ci-dessus. Par illusion et plus souvent mus par des intérêts personnels divers, ils continuent à se dire animés, comme aux origines, par le rêve européen. L'expérience des dernières années, et notamment celle découlant de la récente affaire grecque, plutôt qu'ébranler leur confiance, les renforcent dans un soutien inconditionnel à l'Union européenne et à l'euro tels que définis par les traités ci-devant. Derrière eux se regroupent les citoyens européens, largement majoritaires, qui, soit pour des intérêts spécifiques, soit par conviction irraisonnée, soit pas peur du changement, se refusent à toute modification des Traités.

Les anti-européistes

 C'est contre de tels pesanteurs que les anti-européistes, tels que nous les désignons ici, voudraient se battre. Les européistes formuleront évidemment à l'égard de leurs adversaires anti-européistes, des critiques dont certaines pourraient paraitre justifiées, par exemple se mettre au service de forces anti-européennes pour qui l'Union européenne représente un adversaire géostratégique. On pense d'abord, à la Russie ou à la Chine. Mais comme nous le verrons ces deux puissances pourraient ne pas être hostiles à une Europe puissance avec qui s'allier.

 Au plan religieux et sociologique, les Etats se disant islamistes critiquent fortement l'Europe pour ses valeurs de laïcité, de féminisme, de démocratie politique et intellectuelle. Se dire anti-européiste ne va-t-il pas favoriser, dans une grande partie du monde comme au plan européen intérieur, ceux qui font la guerre à ces valeurs? Le risque n'est pas négligeable, mais il n'est pas plus grand dans ce domaine que dans d'autres.

Que voudraient les anti-européistes? Les souhaits, voire les rêves sont très différents et parfois contradictoires sinon irréalistes. Ils ne sont pas en effet mis à l'épreuve de la pratique politique. Néanmoins, des champs communs pourraient être dégagés.

 Concernant les compétences des Etats nationaux, on reprend généralement le terme précédemment évoqué de souverainisme. Il s'agira de redonner aux Etats des capacités de décision dans les domaines actuellement de la compétence européenne: politique extérieure, circulation des personnes, politiques économiques (avec des capacités protectionnistes éventuelles)...Plus généralement toutes orientations vers davantage de fédéralisme seront abandonnées. Les alliances entre Etats qui resteront nécessaires, comme plus généralement les choix communs en matière politique ou économique, pourront être soumises dans chaque Etat à des modalités de suffrage universel propres à chaque Etat.

Dans ce cadre général, chaque Etat redeviendrait responsable en matière de ressources budgétaires, d'épargne et d'investissement. Bien évidemment, des accords entre Etats jugeant bon de s'allier seront. possibles, comme c'est déjà le cas dans le domaine international. Les transferts entre Etats riches et Etats dits pauvres seront encouragés, mais demeureront facultatifs.

Au plan monétaire, plutôt que le retour pur et simple à des monnaies nationales qui pourraient se révéler fragiles, les anti-européistes pourraient accepter un système mixte:  des changes variables entre monnaies nationales (ou euros nationaux) à l'intérieur d'un euro à taux fixe s'appliquant au marché mondial des changes, soit les échanges avec le dollar, le rouble et le yuan, etc.  Le tout serait régulé par une banque centrale européenne dont les décisions finales résulteraient d'accords négociés entre Etats européens. 

 Un front anti-européiste

 Compte tenu du poids respectif entre forces électorales, où dominent actuellement les partis européistes, composés des sociaux démocrates, du centre et de la droite classique, aucune majorité anti-européiste ne pourrait se dégager si elle ne résultait pas d'une alliance entre anti-européistes. Or ceux-ci se répartissent aux deux extrémités de l'éventail politique, à l'extrême gauche et à l'extrême-droite.- sans mentionner les « indignés » de diverses origines n'ayant pas encore choisi leur camp.

 Serait-il réaliste de penser que ces deux camps, sans renier leur convictions fondamentales spécifiques, pourraient s'entendre dans des alliances anti-européistes communes, à l'intérieur de chacun des pays et plus généralement au plan de l'ensemble des pays européens? Poser la question est y répondre. Sans de telles alliances, les institutions européennes actuelles et toutes les forces politiques dont elles font le jeu de par le monde, auront encore de longs jours à vivre.

 Nous avons esquissé ci-dessus les objectifs opérationnels que pourraient viser de telles alliances. N'y revenons pas. Demandons nous seulement si vouloir marier l'eau et le feu aurait la moindre chance de réussir. Prenons un pays comme la France. Il faudrait que se rapproche dans un front anti-européiste des militants qui par ailleurs se sont toujours combattus, soit l'extrême gauche et plus précisément le front de gauche qui la représente le mieux, le Front national et entre les deux certains écologistes que l'on pourrait qualifier de radicaux.

 Leurs accords ne devraient pas se limiter à un rôle d'opposition. Il devrait pouvoir viser un exercice commun du pouvoir, à supposer que le front anti-européiste puisse mobiliser une majorité électorale suffisante. Est-ce réaliste de l'envisager? Nous ne pouvons pas dans le cadre de cet article envisager des solutions possibles à un tel casse-tête. Mais lorsque la crise des institutions européennes s'aggravera, au sein d'un monde lui-même de plus en plus en crise, nécessité fera loi.

Au niveau de l'Union européenne dans son ensemble, il ne sera pas nécessaire que tous les Etats décident de sortir de l'Union pour que celle-ci soit obligée de se modifier en profondeur. Il en sera de même pour l'euro. Le départ de quelques membres suffirait dans les deux cas.

Sortir de l'Europe, mais pour quoi faire ?

L'objectif est souvent évoqué: s'affranchir du cercle vicieux imposé par le FMI, la Banque centrale européenne et le conseil européen actuel, visant à réduire les dépenses publiques, réduire les consommations privées, rembourser les créanciers tout en souscrivant de nouveaux emprunts, sans faire l'effort élémentaire consistant à financer de nouveaux investissements susceptibles d'encourager de nouveaux types de croissance, plus économes en énergie et plus protecteurs de l'environnement. Ceci veut dire concrètement refuser de rester ouvert à une mondialisation qui ne profite qu'à de grands groupes non-européens et plus immédiatement à des intérêts financiers spéculateurs. Ceci veut dire aussi se préparer à combattre le TTIP et le CETA que les Etats-Unis et leurs alliés dans les pays européens vont prochainement imposer.

Mais il faut bien comprendre que cette voie ne sera pas une promenade de santé. D'une part elle suscitera une opposition de plus en plus violente des intérêts européens et non européens visés, d'autre part elle exigera des citoyens des sacrifices temporaires et des Etats un sérieux dans la gestion dont ils ont depuis longtemps perdu l'habitude. Bornons nous ici à évoquer la question d'une sortie de l'euro, tout en rappelant que les mesures conservatoires à prendre imposeront immédiatement de déroger aux lois européennes, celles organisant par exemple le marché unique. Il faudra refuser pratiquement beaucoup des contraintes imposées par l'Union, ce qui ressemblera beaucoup à une sortie de cette même Union.

Au plan technique, sortir de l'euro peut se faire sans dommage à condition d'accepter dans un premier temps le coût d'une monnaie propre. Celle-ci sera cotée sur le marché international des changes par rapport aux monnaies dominantes, en premier lieu le dollar. Une demande de la monnaie nationale entraine son appréciation, une fuite devant elle sa dépréciation. L'appréciation défavorise les importations et contribue à la déflation. La dépréciation, hypothèse la plus vraisemblable, favorise les exportations. Elle est créatrice d'une certaine inflation, diminue les revenus fixes mais augmente les revenus du travail. Elle est donc relativement favorable à l'activité, à condition qu'elle reste modérée. Elle est mal reçue par les épargnants et titulaires de pensions non indexés. En cas de fuite générale devant la monnaie nationale, un contrôle des changes s'impose. Mais il s'agit de procédures lourdes, faciles à frauder et de ce fait exigeant un nombreux personnel.

En termes de balance commerciale, sortir de l'euro impose sur le moyen terme d'avoir une économie en léger excédent; exportant davantage qu'elle n'exporte. Pour les grands pays diversifiés, ceci devrait pouvoir être obtenu spontanément, c'est-à-dire sans contrôle aux frontières des activités commerciales. générateur de fraudes et d'activités criminelles. Le tourisme, le transport maritime, l'agriculture, devraient y pourvoir. Mais il faudra aussi systématiquement développer des activités industrielles ou de service, notamment dans les technologies numériques et les énergies vertes. L'emploi en sera le premier bénéficiaire.

En termes de balance des paiements (mouvements de capitaux), les pays seront obligés, de la même façon, d'avoir une balance à l'équilibre. Sinon ils souffriront d'une fuite des capitaux, pouvant nécessiter là encore un contrôle des changes. Une balance déficitaire pourrait se rétablir si des entreprises nationales et étrangères décidaient d'investir ou réinvestir dans le pays. Cette situation favorable ne se produirait que si les pouvoirs publics organisaient, sur la base de politiques et de budgets publics, des infrastructures favorables à l'innovation notamment dans les domaines nouveaux de l'industrie, du numérique et de la recherche. Il serait sans doute nécessaire dans un premier temps de créer de la monnaie, notamment sous forme de bons du trésor. Il en découlerait de nouvelles perspectives de production, et donc de bénéfices, permettant de rembourser les avances des pouvoirs publics. Il faut admettre cependant qu'une politique de promotion des investissements ne peut se mettre en place et n'obtenir de résultats que lentement.

Sur le plan bancaire, les pays européens, tant en ce qui concerne les banques de dépôt que les banques d'investissement, sont déjà convenablement pourvus. Les banques sont même en sur-effectif. La liberté d'action de ces banques dépendra du degré de réglementation que l'Etat se verrait obligé d'imposer à l'économie. En cas de fuites diverses ou de refus de jouer le jeu, des nationalisations temporaires s'imposeraient.

Sur le plan budgétaire, c'est-à-dire des recettes et dépenses publiques, qu'elles concernent l'Etat ou les collectivités locales, les budgets devront être à l'équilibre. L'équilibre, dit primaire, devra être maintenu. Mais, en dehors du service de la dette, c'est déjà presque déjà dans la plupart des Etats. Concernant la dette, un réexamen et une restructuration des dettes actuelles, s'imposera, sous réserve ne ne pas pénaliser exclusivement les créanciers des pays européens voisins. Sinon, pour couvrir de nouveaux déficits, l'Etat serait obligé d'emprunter à nouveau, ce qui ferait renaître une dette dangereuse.

La nécessité d'économies dans divers secteurs non directement productifs s'imposera. Mais elles seront difficiles à négocier avec les intérêts concernés. Un appel au patriotisme - si ce terme conserve encore un sens - sera nécessaire . Mais les économies devront épargner l'éducation, la santé, les secteurs administratifs essentiels, surtout ceux en charge de la régulation et du contrôle. Les fraudes fiscales, fuites devant les réglementations ou la corruption, qui obèrent déjà lourdement les finances de beaucoup de pays, devront être attaquées avec sérieux, afin de produire rapidement des résultats significatifs. Plus particulièrement là, une telle politique demande des moyens humains intègres et expérimentés.

On voit, compte tenu de cet inventaire sommaire, qu'un pays européen, même de taille moyenne ou petite, pourrait très bien survivre en dehors de l'Union, à condition de disposer d'une administration expérimentée et intègre, d'entreprises capables d'affronter leurs concurrentes étrangères, d'une population acceptant par patriotisme (!) et le temps nécessaire, une baisse sensible des revenus et des niveaux de vie. Il faudra enfin qu'au niveau des administrations publiques soient an nouveau encouragées de nouvelles générations de fonctionnaire, dotés d'un sens de l'intérêt général que de nombreux personnels ont malheureusement perdu, sous l'influence des modèles privilégiant le profit à court terme. Inutile d'ajouter qu'un pouvoir politique et des gouvernements fortement mobilisés et galvanisateurs s'imposeront.

 

Pour en savoir plus

Parmi les nombreux articles récents traitant de ces sujets, on pourra lire:

* de Jacques Sapir

http://russeurope.hypotheses.org/4140

 * de Guillaume Etievant (Front de Gauche)

http://guillaumeetievant.com/2015/07/24/soyons-prets-a-sortir-de-leuro/

 * de Philippe Grasset

http://www.dedefensa.org/article-la_n_cessaire_lutte_mort_avec_l_orque_26_07_2015.html

 * de Frédéric Lordon

https://www.les-crises.fr/la-gauche-et-leuro-liquider-reconstruire-par-frederic-lordon/

 PS. Un lecteur nous écrit, hors site

Les conditions que vous mettez pour une sortie de l'euro paraissent hors de portée.
Vous oubliez les peuples. Ces peuples qui vivent en ce moment l'expérience "européenne" : crise économique, austérité, chômage, mais aussi suraccumulation des profits, désindustrialisation et délocalisations.

Ces peuples subissent le matraquage des media aux mains des puissants groupes industriels, commerciaux et bancaires. La prise de conscience se réalise néanmoins et marque un refus évident : le non de 2005 en France et l'abstentionnisme électoral tel qu'il s'est manifesté lors des Européennes.

Il faut du temps pour que les travailleurs et les chômeurs passent de la prise de conscience à l'action de masse, mais les choses changent malgré tout assez vite et vont en s'accélérant.

Emergent par-ci, par-là, des organisations qui refusent le diktat européiste et organisent la riposte.

A l'horizon proche, se profile un mouvement populaire insurrectionnel qui se répandra dans tout le continent.

 

27/07/2015
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