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Turquie. Les double et triple jeux de Erdogan

A la suite des élections du 7 juin, l'AKP se disant parti islamiste modéré a recueilli 258 sièges au parlement, donc en dessous du nombre de 276 qui lui aurait permis de continuer à gouverner seul. Il s'agit d'un échec pour Recep Tayyip Erdogan qui espérait modifier la constitution pour faire de la Turquie un régime présidentiel dans lequel il aurait pu laisser libre cours à ses rêves de grandeur. Il voudrait en effet semble-t-il reconstruire autour de la Turquie l'ancien empire ottoman disparu après la 1e guerre mondiale. Nous avons ici plusieurs fois analysé le danger que sa mégalomanie représente pour ce qui reste de démocratie, de droit des femmes et de laïcité en Turquie, après les répressions féroces de la place Taksim.
Les opposants à Erdogan ont conquis un nombre non négligeable de sièges. Le parti populaire du peuple (CHP) se revendiquant comme laïc dispose dorénavant de 132 sièges (25%), le Parti d'action nationaliste (CHP) de 80 sièges. Egalement significatif est le score du Parti Démocratique du Peuple ( HDP) pro-kurde, doté de 80 sièges, ce qui lui permet d'entrer au parlement.

Le prochain gouvernement sera donc de coalition, mais tout laisse penser que Erdogan continuera à y faire la loi, jouant notamment de son islamisme (de moins en moins modéré) et de la distribution générale de faveurs financières ou politiques, servi également par un appareil d'état de plus en plus policier.

Il ne faudra pas compter sur les Etats-Unis pour soutenir de la moindre façon l'opposition démocratique. Washington vient d'indiquer que la Turquie (c'est-à-dire Erdogan) était membre de l'Otan et l'alliée le plus fidèle des Etats-Unis dans la région. Personne cependant, tant aux Etats-Unis que dans l'Otan et l'Union européenne, ne semble inquiet du double voire triple jeu que jouent Erdogan et l'AKP au coeur des conflits déchirant le Proche et Moyen Orient.

D'une part la Turquie participe en principe à la coalition montée par Obama contre Daesh. Celle-ci accumule les échecs et l'on peut dire qu'Erdogan ne fait rien pour l'aider. En effet, une frontière volontairement poreuse permet à la Turquie de se concilier les bonnes grâces de l'Etat islamique et des divers groupes se revendiquant d'un futur califat mondial. Erdogan compte-t-il associer Daesh à ses propres rèves visant à ressusciter l'Empire Ottoman? S'il y réussissait, ce serait une très mauvaise nouvelle pour l'Europe, l'Afrique du Nord et l'Amérique elle-même. Rappelons que par les frontières turques, volontaires et matériels destinés à Daesh circulent à flot.

Erdogan joue depuis longtemps un deuxième jeu: contribuer y compris militairement à la chute de Bashar al Assad. Ceci convient fort bien à Israël mais devrait inquiéter les Etats- Unis qui ont fini par comprendre que Bashar constituait un dernier rempart contre la généralisation de l'Etat islamique. Seul François Hollande continue à encourager (verbalement) les agressions contre la Syrie. Il ne fera donc pas d'observations à Erdogan sur ce point.

La Turquie, sous la direction de Erdogan, s'est engagée depuis déjà plusieurs mois dans un troisième jeu soue la forme d'une politique de collaboration avec la Russie qui devrait horrifier Washington. Cette collaboration s'exprime notamment dans le domaine des exportations de gaz, la Turquie ayant accepté de devenir un terminal pour le futur gazoduc Turquish Stream projeté par la Russie. Elle pourrait aussi à terme s'intégrer dans les grands travaux prévus par la Chine, avec le soutien de Moscou, concernant la future Nouvelle Route de la Soie. Son poids politique en serait considérablement augmenté, mais nécessairement au profit des tendances autoritaires qu'incarne Erdogan.

Si les Etats-Unis semblent manifester une grande indulgence vis-à-vis de la dictature islamiste (de moins en moins modérée) à laquelle vise Erdogan, au prétexte de son appartenance à l'Otan, il en est de même de Vladimir Poutine, compte tenu de l'intérêt qu'auraient selon lui de bonnes relations avec la Turquie. Il ne semble pas réaliser (mais certaines choses doivent nous échapper) que la guerre indirecte menée par Ankara contre Bashar al Assad entrainera, avec la chute probable de celui-ci, la perte de l'influence russe en Syrie, y compris la perte de la base navale de Tartous. Plus grave, l'islamisme (de moins en moins modéré) que professe la Turquie d'Erdogan, risque de faire des émules parmi les 60 et quelques millions de musulmans que comptent les différentes composantes en -stan de la Fédération de Russie et de l'Union eurasiatique voulue par Poutine.

Si le rédacteur de cette courte note était Poutine – ce qu'il n'est pas, comme on a pu le remarquer - il ferait de grands efforts pour se désengager d'Erdogan et encourager les partis d'opposition laïcs et démocratiques turcs. L'Europe, si elle existait un tant soit peu en dehors de l'Otan, devrait faire de même.


08/06/2015
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