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La troisième révolution énergétique par Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard.

La question de l'avenir de l'énergie nucléaire dans l'avenir des approvisionnements énergétiques du monde semble dorénavant réglée : on ne pourra pas se passer de l'énergie nucléaire. Faut-il alors recommander la lecture d'un livre qui argumente en ce sens ?

Ceci d'autant plus que ses auteurs sont étiquetés d'emblée comme représentants ce que l'on appelle le lobby nucléaire et qu'ils ontdéjà fort bien réussi à favoriser la diffusion de leur livre à travers une présence active dans les médias ? Est-il nécessaire, autrement dit, de lire un ouvrage dont les principaux arguments ont déjà été exposés ?

Nous le pensons, car le livre présente plusieurs intérêts. Le premier est la clarté de l'argumentation en faveur de cette source d'énergie. Les débats sur le nucléaire sont souvent obscurcis  par le parti-pris des lobbies inverses, ceux des anti-nucléaires de toutes provenances et les réponses souvent maladroites de représentants de l'industrie. Anne Lauvergeon pour sa part se place résolument dans la perspective de la grande crise systémique qui se prépare, marquée non seulement par la raréfaction des combustibles fossiles mais par la lutte contre le réchauffement climatique. Elle note qu'après le remplacement du bois par le charbon, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, puis la généralisation du pétrole et de l'électricité au début du XXe, nous vivons une transition énergétique radicalement différente :  Alors que les deux premières furent poussées par l'esprit de conquête - conquête de la planète, de ses espaces, de ses richesses, la révolution que nous allons vivre le sera par l'esprit de conservation. 

Il est en effet devenu impossible de penser développement et croissance économique sans se soucier de la bonne gestion du patrimoine commun et de la lutte contre le réchauffement climatique. Cette croissance devra être "durable" et "équitable". Le livre  rappelle que 2 milliards d'hommes n'ont pas accès à l'électricité, alors que l'augmentation de la population, qui passera de 6 à 9 milliards d'êtres humains en 2050, entraînera un doublement de la consommation d'énergie. Il  invite à une sorte de révolution de la société, où ce ne sera plus une énergie comme le pétrole qui détermine les façons de vivre, mais le citoyen, qui doit "façonner un mode de vie propice à l'avènement d'une nouvelle donne énergétique.

Pour convaincre, le livre affronte les anti-nucléaires et plus généralement les partisans de la décroissance sur leur terrain. Il plaide non seulement pour le développement du nucléaire mais pour les économies d'énergies et les énergies renouvelables, éolien et solaire notamment. Dans le même temps, évidemment, il répond aux critiques directes faites au nucléaire. Les réacteurs sont fiables. L'uranium est en quantité suffisante et les centrales de " 4e génération ", qui pourraient se développer à l'échelle industrielle en 2040, consommeront 50 à 100 fois moins de combustibles tout en brûlant une grande partie de leurs déchets. Les déchets sont stockables et recyclables. Dans ce plaidoyer, Anne Lauvergeon n'insiste pas assez pensons nous sur les promesses de la fusion nucléaire, avec les premiers travaux qui commencent à Cadarache pour la réalisation du réacteur expérimental Iter. Il s'agira, sauf difficultés imprévues, d'une solution à 50 ans. Mais y travailler dès maintenant sera une source considérable d'acquisition de savoir-faire rapidement utilisables, notamment dans la réalisation de matériaux résistant aux neutrons rapides. Rappelons également qu'avec l'aéronautique, l'espace et le ferroviaire, il s'agit d'un des rares domaines où les Français disposent d'une compétence de tout premier plan international - sans doute la meilleure au monde dans le nucléaire. Voilà qui devrait faire réfléchir beaucoup de détracteurs.

Le livre aborde aussi les questions militaires. Les auteurs estiment que le risque sera limité. La technologie de l'EPR, le réacteur de troisième génération conçu par Areva et Siemens, offre selon eux  les meilleures garanties de non-prolifération. Ceci dit, ils conviennent  que de telles centrales ne peuvent pas être développées dans des pays instables ou techniquement incompétents, ne fut-ce que parce que les opérations indispensables de maintenance ne seraient pas entreprises. Ceci parait assez évident, mais le dire clairement met en évidence une réalité d'aujourd'hui, que le politiquement correct refuse d'admettre : de nombreux pays du monde ne sont pas en état d'aborder les nouvelles technologies, quelles qu'elles soient.  Ils les laisseront dépérir ou en feront des usages dangereux. Ajoutons que, concernant les risques, beaucoup peuvent provenir d'une utilisation terroriste de technologies nucléaires de première génération, à la portée de tous aujourd'hui. Les pays développés ne devraient donc pas accepter de se priver des technologies du futur car de toutes façons, sans des mesures qui ont peu à voir avec la sûreté nucléaire mais tout à voir avec la sûreté générale, ils n'assureront pas leur sécurité.

Un enjeu européen

Les lobbies anti-nucléaires ne seront évidemment pas convaincus par la lecture du livre d'Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard. Ils continueront à défendre contre toute vraisemblance la sortie du nucléaire, notamment dans des pays comme l'Allemagne où ils détiennent des positions politiques solides. Ceci montre que le débat doit être non pas franco-français mais européen. L'Europe, globalement, peut-elle à la fois abandonner les énergies fossiles (ce que beaucoup de pays, notamment l'Allemagne où le charbon est solidement implanté, se refusent encore à faire) et résoudre les besoins en énergie (électricité et carburant) avec les seules énergies vertes et les économies d'énergie ? Nous pensons que cela est tout à fait possible, à condition de prendre le défi au sérieux. Il faut en faire une des principales sources de croissance économique et technologique pour le 21e siècle.

Nous avons montré dans un article récent que, sans mentionner les économies d'énergie indispensables par ailleurs, un très grand programme européen de sortie du pétrole faisant appel à tous les usages actuels et futurs de  l'électricité pourrait résoudre la dépendance aux combustibles fossiles. Mais il devrait nécessairement inclure une part incontournable (autour de 20%) de production d'électricité nucléaire. Les ressources budgétaires nécessaires à de tels investissements (provenant notamment d'un allégement des factures pétrolières) devraient être réparties équitablement entre les différentes sources. Aucune ne sera bon marché,  contrairement ce qu'affirment les défenseurs polémiques des énergies douces. Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard n'abordent pas véritablement cet aspect des choses. C'est un peu dommage. Si les citoyens au bon sens duquel ils veulent faire appel ne s'en saisissent pas directement, les débats resteront confus.

Ajoutons un dernier point. Implicitement, le livre postule que la production de l'électricité nucléaire comme sa distribution doivent rester dans des groupes publics où les Etats disposeront de la quasi-totalité du capital. Introduire des fonds d'investissement ou des entreprises capitalistes privées dans la gestion de ces enjeux de société majeur seraient – c'est nous qui le disons- une véritable trahison de l'intérêt collectif.  Encore faudrait-il que les Etats ne se comportent pas, y compris en Europe, comme beaucoup de potentats de par le monde. La volonté (que semble conserver Nicolas Sarkozy) de faire entrer au capital d'Areva ou d'EDF des groupes de ses amis donnerait un très mauvais signal dont souffrirait l'ensemble des intérêts de la filière nucléaire en France et dans le monde.

12/11/2008
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