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Obamania : la forme et le fond

Quand on constate le nombre de gens émus aux larmes qui ont célébré l'élection d'Obama, on est tenté de penser qu'une force collective considérable s'est ainsi constituée, devant laquelle les obstacles prévisibles à la mise en application du programme du président élu ne résisteront pas. Qu'en est-il derrière les apparences?

Les défenseurs du volontarisme en politique  tireront argument du spectacle montré par les télévisions pour réaffirmer  que rien ne peut s'opposer à l'affirmation d'une volonté populaire, même si elle s'exprime d'une façon aussi vague que par l'expression « Yes, we can ».  Les défenseurs du rôle du leader charismatique dans la mobilisation des forces politiques  expliqueront de leur côté que la fusion mystérieuse qui s'établit entre des foules et le corps d'un tel leader charismatique suffit à transformer des individus divers et isolés en une force cohérente. On pourra aussi y voir, relayée et supportée par les médias et les réseaux internet, l'émergence d'un superorganisme de type révolutionnaire qui ridiculisera les calculs de la rationalité économique.

Mais s'agira-t-il d'un phénomène durable ? La vieille Europe et bien d'autres parties du monde ont, elles aussi, connu jadis de telles scènes de mobilisation populaire plus ou moins spontanées (n'évoquons pas les grands mouvements de foule provoqués par la propagande des dictatures, relevant d'une logique un  peu différente). Face à des assemblées débordantes d'ardeur, l'observateur sceptique se persuadait que quelque chose allait enfin changer dans l'ordre établi. Quelques semaines après cependant, il constatait qu'il n'en avait rien été. Le superorganisme s'était dissous aussi vite qu'il s'était formé. Que va-t-il en être des espérances soulevées par le verbe de Barack Obama ?

Pour essayer de répondre à cette question, il faut essayer d'évaluer les forces en présence. Les électeurs d'Obama ne représentent qu'une petite majorité du corps électoral (52 à 54% a-t-on dit). Certes, ceux qui ont voté pour McCain ou qui se sont abstenus ne seront sans doute pas tous des opposants farouches aux réformes d'Obama. Une petite partie d'entre eux se laissera peut-être même séduire. Mais dans l'ensemble, les forces de résistance demeureront considérables, tant par leur nombre que par leur statut social.

En effet, beaucoup des soutiens affichés du président élu se comptent parmi les plus pauvres et les plus défavorisés des citoyens américains. De plus, qu'expriment-ils exactement ? Une volonté vague de n'être plus marginalisés, ni par leur couleur ni par leur pauvreté ? Certainement, mais au-delà ? Imaginent-ils clairement ce que supposerait la mise en œuvre d'un tel vœu ? Un tiers, sinon davantage,  de la population américaine est sans couverture sociale, sans logements décents et sans possibilité d'accéder aux études. En ce sens, la situation des Etats-Unis est bien pire que celle de l'Europe, où les Etats providence travaillant avec opiniâtreté depuis la 2e guerre mondiale ont pu éviter de telles inégalités fragilisantes.

Pris au pied de la lettre, le We (nous) et le Can (pouvons) du slogan présidentiel signifieraient un appel à une véritable révolution sociale. On a vu jadis de telles révolutions se produire sous l'impulsion de ce que l'on nommait  des minorités agissantes, pratiquement sans armes au départ, mais avec le soutien de foules défavorisées. Ce fut le cas lors de la révolution  de 1917 en Russie, et plus récemment à Cuba avec Fidel Castro, sans  remonter à 1789-1792  en France. Ces foules et ces minorités, conjuguées, avaient pris la forme de véritables superorganismes très puissants, devant lesquels ni les canons des gouvernements, ni les positions stratégiques détenues dans l'économie et  la société par les classes dominantes ne purent s'opposer.

Mais bien évidemment, les Obamaniaques les plus fervents n'imaginent pas de telles insurrections, d'autant plus que les révolutions du passé ont toutes montré qu'elles donnaient vite naissance à de nouveaux pouvoirs inégalitaires, sinon tyranniques. Aucun de ceux qui espèrent qu'Obama fera triompher les réformes promises n'est prêt  à se transformer en révolutionnaire, les armes à la main, pour faire sauter les résistances. L'enthousiasme et les larmes suscités par la victoire d'Obama ne résultent pas d'une espérance de révolution, laquelle mettrait les pauvres à la place des riches et les Noirs à la place des Blancs. La religiosité très répandue en Amérique, véritable opium du peuple, interdit d'ailleurs aux individus d'entretenir de telles idées. On préfère très généralement, sous la pression des clergés divers qui y trouvent leur intérêt, prier et chanter plutôt qu'agir.

Certains observateurs de l'Obamania sont encore plus pessimistes, quant aux possibilités de changements en profondeur. Ne repose-t-elle pas seulement sur le désir égoïste de revenir à la situation d'avant l'effondrement des crédits immobiliers. Il s'agirait  du défoulement provoqué par l'espoir irraisonné de pouvoir échapper à la crise économique en marche. Les pauvres ne peuvent que craindre une poursuite de l'augmentation du nombre des expulsés, des chômeurs et des gens sans aucune ressource. Entendre dire « Yes, we can » compris comme « Oui, nous pourrons échapper à la crise » n'a pu que diminuer les légitimes angoisses devant l'avenir. Peu importe de savoir par quels moyens ils échapperont à la crise, seul compte à ce stade le fait qu'un grand leader, appuyé par le superorganisme que l'on croit voir se former derrière lui, leur donne l'impression que tel le Bon Dieu, il va faire quelque chose pour qu'ils y échappent. Les pleurs sont alors des pleurs de soulagement anticipé plutôt que l'espoir en un avenir radieux auquel personne sans doute ne croit vraiment.

Les opposants à Obama

Les opposants à Obama, par contre, sont sans doute très conscients du danger, non seulement d'une éventuelle révolution sociale mais même de celui de réformes un tant soit peu appuyées mettant en cause leur domination traditionnelle. Tout laisse supposer qu'un petit nombre d'entre eux,  agissant aux endroits stratégiques, se préparent à neutraliser les rares vrais réformateurs que pourra recruter le futur président (à supposer que ce dernier soit vraiment décidé à conduire des réformes), ainsi que plus généralement l'expression dans les médias des revendications de ceux qui ont voté pour lui.

Mais alors il faut se demander comment les promesses pourront être tenues, si nulle perspective de véritable révolution dans la répartition des pouvoirs n'est envisagée ou envisageable. Comment financer le relogement des expulsés, la protection sociale, l'amélioration des infrastructures si nul n'accepte de taxer vraiment les sources de richesse dont dispose encore la société américaine, sur le sol américain lui-même ou dans les nombreux paradis externalisés où elle s'est abritée?

Il en sera de même d'autres promesses tout aussi difficiles à tenir sans que l'on s'en prenne directement aux puissants lobbies politico industriels qui ont toujours gouverné l'Amérique. Ne mentionnons pas le  complexe militaro-industriel, qui devrait faire l'objet d'un article distinct de celui-ci. On se limitera ici au lobby pétrolier, directement mis en cause par la lutte contre la production des gaz à effets de serre. Obama a fait la promesse de remplacer 80% des énergies fossiles, à horizon de 2050, par des énergies renouvelables. Ceci ne serait pas impossible, malgré ce qu'en disent les industriels du pétrole et du charbon, mais il faudrait pour cela agir par un faisceau de moyens très contraignants sur les productions et les consommations traditionnelles, tout en déversant des centaines de milliards de dollars dans la recherche, le développement et l'implantation de nouvelles sources d'énergie et de nouvelles industries.  

Technologiquement, l'Amérique peut le faire. Elle a déjà commencé à le faire, puisque les énergies vertes sont considérées comme une nouvelle frontière de croissance dans un nombre de plus en plus grand d'Etats. Mais elle reste encore très loin du compte. Les industries traditionnelles mettront,  il ne faut pas en douter,  tout en œuvre pour empêcher que se construisent le type d'Etat interventionniste et les soutiens populaires seuls à même d'organiser en quelques années une mutation de cette importance. A cet égard, l'Europe sera peut-être en meilleure situation, dans la mesure où l'addiction au pétrole et au gaz commence à être considérée comme une maladie grave dont il faudrait se débarrasser au plus vite, quitte à faire son deuil du libéralisme.  

En fait, les forces qui ont mis Obama au pouvoir et qui le soutiendront éventuellement ne proviendront évidemment pas des millions de citoyens dont la télévision nous a montré les pleurs de joie.  Hormis quelques « intellectuels » libéraux qui seront les bienvenus dans le paysage médiatique, il s'agira globalement des mêmes intérêts très structurés qui avaient jusqu'à ces derniers mois soutenu Bush et les néoconservateurs. Le système de pouvoir aura quelque peu ravalé la façade pour sauver l'ensemble de l'édifice.  Les vrais superorganismes qui dirigent l'Amérique et une partie du monde n'ont rien à voir ni à faire du superorganisme ectoplasmique que la victoire d'Obama aura fait apparaître.

Mais ces vrais superorganismes, malgré toute leur puissance, seront-ils capables de restaurer la domination des Etats-Unis  et la leur dans le monde diversifié d'aujourd'hui et de demain ? Rien ne peut le garantir. Ceux qui en Europe, à droite comme à gauche, comptent sur Obama pour résoudre leurs propres difficultés devraient dès aujourd'hui commencer à y réfléchir.  

07/11/2008
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