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Relations franco-russes

Convention pour l'Indépendance de l'Europe Déjeuner débat du jeudi 23 Octobre 2014 « Relations franco-russes : où en sommes nous ? »

Sommaire
Liste des participants
Introduction par Jean-Claude Empereur
Débats
Notes
Conclusion par Jean-Paul Baquiast

LISTE DES PARTICIPANTS

Abord de Chatillon Renaud, ingénieur général des mines
Andlau d' Christian, ancien Secrétaire Général de l'Union Paneuropéenne Internationale, Co-Président du Parti Fédéraliste européen en France.
Arrignon Jean-Pierre, professeur aux universités de Poitiers et d'Artois
Baquiast Jean-Paul, éditeur, contrôleur d'Etat honoraire
Berg Eugène, diplomate, ancien ambassadeur de France en Namibie et aux Fidji
Blignères de  Bruno, général de division 2S  
Bokanowski Gérard, ancien directeur général du parlement européen
Bossière Gérard, professeur émérite à l'université de Nantes
Canel Louis-Frédéric, ingénieur  général de l'armement (2s)
Empereur Jean-Claude,  haut-fonctionnaire honoraire au Ministère de l'économie et des finances, ancien maire de Pornichet et conseiller régional des Pays de la Loire
Garrett Pierre-Frédéric, Conservateur des Bibliothèques, chef du service historique du ministère de l'intérieur
Goasguen Claude, député, maire du XVIe Arrondissement de Paris, ancien ministre
Gréau Jean-Luc, économiste
Grossouvre  de Henri, directeur de la Lyonnaise des Eaux
Harcourt d' Georges, colonel (cr), ancien maire d'Essay (Orne)
Habib-Deloncle Pierre, dirigeant de sociétés.
Leddet Joseph, économiste,  administrateur de l'Insee honoraire
Levoyer Hubert, banquier, ancien directeur du Crédit industriel de l'Ouest
Louy Xavier, dirigeant de sociétés.
Maurin François, général d'armée aérienne 2S, ancien chef d'état-major des armées
Perget Jacques, contrôleur général des armées 2s, ancien directeur général de la recherche scientifique
Zorgbibe Charles, professeur émérite à la Sorbonne, ancien doyen de la faculté de droit de Paris sud, ancien recteur d'Aix-Marseille

Excusés :
Michel Belorgey. Conseiller d'Etat. Professeur d'Université émérite.
Giudicelli Claude, médecin général inspecteur 2S, professeur agrégé du Val de Grâce
Dominique Gondrand, essayiste




A l'initiative de Jacques Perget, Charles Zorgbibe et Jean-Claude Empereur, de nombreuses personnalités se sont réunies à cette occasion - en présence de Claude Goasguen, ancien ministre, Député Maire du 16e arrondissement. On trouvera ci-dessous un sommaire des débats, réalisé par Gérard Bokanowski, et approuvé par les intervenants.


Introduction de Jean-Claude Empereur


LE CONFLIT EN UKRAINE ET LA GEOPOLITIQUE AMERICAINE

Le conflit qui se déroule depuis plusieurs mois en Ukraine est une parfaite illustration d'une constante de la géopolitique anglo-saxonne : s'opposer par tous les moyens à la constitution d'un bloc continental euro-russe.

Cette stratégie très ancienne, elle remonte en effet au XVIIIème siècle a été théorisée dès 1904 par J. H. Mackinder et complétée, beaucoup plus tard, par N. Spykman, s'est manifestée dans la politique de « containement » , d'endiguement, définie pendant la guerre froide par John Foster Dulles et appliquée sans interruption depuis lors. Elle est sous jacente dans la pensée de Zbigniew Brzezinski telle qu'elle est exprimée dans « Le grand échiquier ». L'arrimage de l'Ukraine à l'Occident, son intégration dans l'Otan et dans L'Union Européenne sont alors conçus comme des moyens de déstabilisation et, à terme, de dislocation de la Russie.

Elle vise à organiser un cordon sanitaire continu depuis le Royaume-Uni jusqu'au Japon en passant par le Moyen Orient et l'Asie du Sud Est.

Elle a été conçue, bien avant la naissance de l'Union Soviétique, et s'est poursuivie voire même renforcée après sa chute.

Fondamentalement c'est une stratégie d'interdiction de puissance et d'indépendance tournée contre l'avènement d'une « Grande Europe ».

Cette politique entraine plusieurs conséquences :

1. Maintien de l'isolement de la Russie post-soviétique toujours considérée chez certains responsables politiques américains comme étant potentiellement l'ennemi principal par :

· la diabolisation de ses dirigeants, Vladimir Poutine, en particulier,

· le renforcement technologique et militaire (bouclier anti missile, cyber défense etc.)

· l'élargissement ou plus précisément l'épaississement territorial du cordon sanitaire (extension continue de l'OTAN, et recherche d'un contact direct avec la frontière russe, contrairement aux engagements qui semblent avoir été pris vis-à-vis du gouvernement soviétique lors de la chute du Mur de Berlin).

2. Renforcement en réaction à cet encerclement  des liens terrestres continentaux entre la Russie et la Chine (réseaux d'hydrocarbures, réseaux ferroviaires, TGV Pékin Moscou, nouvelle route de la soie).

3. Justification et sur-légitimation des liens naissants encore fragiles entre les BRICS en particulier par une stratégie de dédollarisation dans les échanges entre les différents partenaires préfigurant un contre-encerclement de revers : les assiégeants devenant assiégés.


L'Europe, solidaire, puissante, indépendante et souveraine que nous appelons de nos vœux doit se construire en rupture avec cette situation en relançant le projet de partenariat euro-russe.

Ce partenariat prenant appui sur la continuité territoriale, la profondeur stratégique, la tradition et l'unité culturelles, l'immensité et la diversité des ressources doit fonder l'un des éléments essentiels de la vision géopolitique d'un Europe redevenue souveraine.

Dans cette perspective il ne s'agit pas ,bien entendu, de passer d'une soumission à l'autre, mais de retrouver autonomie et liberté de manœuvre.

Au-delà de ce partenariat strictement continental une alliance plus vaste dans un cadre euro-BRICS doit être envisagée.

Une fois de plus le comportement chaotique et ambigu de la diplomatie des membres de l'Union Européenne traduit l'absence totale de vision géopolitique de celle-ci Pourtant cette compétition multipolaire acharnée - le véritable visage de la mondialisation - n'est autre que la confrontation permanente des différentes visions géopolitiques des grands acteurs mondiaux.


Débats


Jacques Perget souhaite la bienvenue aux participants et attire l'attention sur la situation en Ukraine : sans désescalade on risque d'assister au renforcement des relations de la Russie avec la Chine et de leurs pays « vassaux ». Il souligne notre dépendance énergétique et la persistance des « vieux schémas géopolitiques « qui empêchent d'agir.

Cette situation justifie la création de la Convention et le thème de cette première manifestation.


Charles Zorgbibe (voir memo en annexe) rappelle la déclaration d'Henry Kissinger : « le critère d'une paix réussie, c'est la réinsertion du vaincu » (Napoléon ; Franco).

De fait, après la Chute du Mur, on assiste à l'éparpillement des populations russes et russophones à l'image des serbes dans l'ex Yougoslavie. Poutine vient de s'engager à protéger ces russes ethniques, en mettant en place une sorte de « doctrine Monroë ».

Le défi de l'Occident consistait justement à réinsérer le vaincu de la guerre froide mais priorité a été donnée au renforcement et à l'élargissement de l'action de l'OTAN qui va au delà de sa mission. L'orateur dénonce « l'hubris » de l'extension de l'OTAN jusqu'aux frontières de la Russie.

Renaud Abord de Chatillon fait le parallèle entre l'alliance polonaise – politique et de cœur - de Napoléon et la situation actuelle où la Pologne joue désormais un rôle important dans l'OTAN.

Claude Goasguen, qui a étudié à Kiev, fait part de son intérêt de longue date pour l'Ukraine. La Révolution Orange s'est fracassée sur la corruption généralisée. C'est ainsi que Ioulia Timochenko a conféré le monopole de l'approvisionnement en gaz à Gazprom. Ianoukovitch a pu dénoncer le Coup d'Etat de Maïdan réalisé avec l'appui de la CIA, même si il a pu être présenté comme une réaction au renforcement des relations avec l'Union Européenne. Le dossier s'est emballé avec le retour de la Crimée dans le giron russe après que la Rada ait voulu limiter l'usage de la langue russe. Il faut donc être prudents vis à vis de la politique occidentale de sanctions, surtout dans le contexte des troubles au Moyen-Orient.

C'est pourquoi nous avons pris l'initiative, avec Thierry Mariani, de nous rendre à Moscou dans le cadre d'une délégation parlementaire de 15 membres, principalement de gauche.

En cercle restreint, nous avons évoqué la situation avec le chef de l'administration présidentielle de Russie, Serguei Ivanov. Concernant les frégates Mistral, si elles ne sont pas livrées, il faudra rembourser deux milliards. Elles ne fonctionnent qu'avec des hélicoptères russes... »que nous pourrions fournir si la France le demande.. » a précisé , non sans finesse, Ivanov.

Concernant la politique de sanctions, les chefs d'entreprise français ont pu constater que les Etats Unis poussaient à la rupture... tout en laissant la porte ouverte aux affaires. Nous avons perdu le marché EdF en Sibérie au profit d'un concurrent chinois.

Sur le Moyen Orient, notre politique a été critiquée et nous aurions besoin d'un appui russe contre l'islamisme. Quand nous avons déclaré à l'agence Tass que nous pensions que les Mistral finiront par être livrés, nous avons été critiqués par le Quai d'Orsay, systématiquement aligné sur Washington.

En résumé, nous avons besoin de l'appui de la Russie au Moyen Orient. Russie qui ne correspond pas à la caricature « facho » que l'on juge bon de présenter.

Jean-Claude Empereur précise que des sources américaines – c'est le cas de J.J. Mearsheimer dans la revue « Foreign Affairs » (article en annexe) – dénoncent la responsabilité de l'Amérique dans l'affaire ukrainienne. Curieusement, Luc Ferry – dans son article du Figaro du 23 Octobre (« Si j'étais europhobe.. ») cite tous les acteurs de la géopolitique sauf la Russie.

Il rappelle que le conflit en Ukraine doit être resitué dans la perspective d'une vision géopolitique anglo-saxonne affirmée dès le XVIIIème siècle , théorisée au début du XX ème siècle par JH Mackinder dont l'objectif est d'interdire par tous les moyens la création d'un bloc réunissant l'Europe continentale et la Russie. (voir memo en annexe).

L'ambassadeur Eugène Berg revient sur « le Coup d'Etat. » Fin janvier les dirigeants de l'UE s'étaient promis d'étudier la compatibilité de l'accord d'association avec l'Ukraine. Se raccommoder avec la Russie ? Est-elle européenne, eurasiatique, asiatique ? En fait, elle veut être à la fois l'un et l'autre. La Russie a des intérêts en Europe (400 milliards dépensés pour le gaz) mais elle n'est pas vraiment européenne tant ses intérêts sont au Nord et au Sud du continent. Sur quelle base peut-on agir ?

L'accueillir dans l'Europe ? Utopie ! C'est une puissance affaiblie. Raison supplémentaire pour lui tendre la main maintenant.

Pour Charles Zorgbibe et JC Empereur, c'est en fait l'influence anglo-saxonne sous pavillon OTAN qui empêche l'unité continentale de l'Europe.

Quelles peuvent être les relations avec l'Union Européenne , CEI, monde turc, Union Politique, Marché Commun ? s'interroge Jacques Perget.

Pierre HABIB-DELONCLE constate que tous les éléments de la discussion , toutes les réflexions conduisent à une première conclusion . L'Europe a été vassalisée par les Etats-Unis . En relayant la politique anti-russe des USA en Ukraine , l'Europe s'est coupée de la Russie avec laquelle elle doit pourtant et inévitablement s'entendre . Il suffit de regarder une carte de géographie pour s'en convaincre . L'atlantisme est antagoniste de l'idée européenne . L'Europe doit se dégager de la tutelle des Etats-Unis et vouloir son indépendance . Ceci suppose dans un premier temps le refus du traité transatlantique de libre-échange et ensuite , le plus rapidement possible , la construction de la défense européenne . Il faut chercher à agréger la Russie à l'Europe et penser , selon les prédictions du Général de Gaulle , à l'intégrer , ce qui repoussera l'Oural à Vladivostok . 

Pour Jean-Pierre Arrignon, les Etats Unis ont été le moteur de la révolution de Maïdan financée par Georges Soros. Il s'agit bien d'un Coup d'Etat. Il n'est pas question que la Russie se coupe de l'Europe. Il faut souligner qu'elle fait partie de l'Organisation de Coopération de Shangai * et les russes déplorent que l'Europe, depuis Postdam, n'a jamais respecté sa signature. Les médias propagent l'image de l'opposition à la Russie. Nous avons notre part de responsabilité :

- en Janvier dernier, Poutine avait proposé , sans succès, de travailler ensemble sur l'Ukraine.

- on aurait pu faire entrer la Russie et l'Iran dans le « Groupe de Paris », réuni le 15 Septembre contre DAECH.

- l'UE est timorée et ne veut pas payer.* *

Contribution de Henri de Grossouvre (doc transmis)

Je voudrais apporter un complément sur l'actualité récente à ce qui a été dit sur la Russie. Je n'interviens pas ici au nom de la société pour laquelle je travaille mais en tant que délégué général et fondateur du Forum Carolus, laboratoire d'idées européen à Strasbourg. J'étais la semaine passée à Belgrade le jour où le président Poutine s'y est rendu en visite officielle, le 16 octobre. Avec le président serbe, Poutine a assisté au plus important défilé militaire depuis 30 ans. Le président russe a été accueilli triomphalement par 200.000 Serbes malgré une pluie battante. Quinze jours plus tôt, le cinéaste russe Nikita Mikhalkov (« Le barbier de Sibérie », « les yeux noirs »...) avait pour ainsi dire préparé cette visite en présentant son dernier film « coup de soleil » en première mondiale à Belgrade, et non à Moscou. La signature d'accords économiques et de sécurité importants ont eu lieu pendant cette visite, comme celui concernant la base d'intervention humanitaire d'urgence de Nis, dans le Sud de la Serbie, à quelques encablures de la base militaire américaine de Bondsteel. Il est prévu que les Russes travaillant sur cette base aient l'immunité diplomatique..

Le lendemain de la visite de Poutine, le 17 octobre, a eu lieu dans la capitale serbe un grand colloque international sur le thème « Paris Berlin Moscou Belgrade », l'édition serbe de mon livre « Paris Berlin Moscou » a été présentée avec une préface de Miroslav Parovic, le président du mouvement « Troisième Serbie » et organisateur du colloque. Cinq personnes du Forum Carolus sont intervenues à ce colloque. Le gouvernement serbe négocie ainsi activement sont entrée dans l'UE et en parallèle il veut conserver des relations privilégiées avec la Russie. La Serbie pourrait jouer le rôle qu'avait obtenu l'Autriche dans les années soixante, une plaque tournante stratégique entre l'Est et l'Ouest. Les événements d'Ukraine dont nous avons parlé tout à l'heure sont révélateurs d'une nouvelle donne et d'un certain affolement du bloc occidental dirigé par les Etats-Unis. Jean-Claude Empereur a rappelé tout à l'heure que Joe Biden s'était vanté lors d'un discours à Harvard d'avoir été obligé d'imposer les sanctions contre la Russie aux pays de l'UE, l'un après l'autre. Le fils de Joe Biden, R.Hunter Biden a été nommé quant à lui en mai 2014 dirigeant de la première compagnie d'exploitation du gaz ukrainien, Burisma Holdings, société ayant acquis la plupart des sociétés gazières ukrainiennes. En Europe, face au mélange d'interventions occidentales contradictoires ou motivées par des intérêts commerciaux américains, à des sanctions néfastes pour les économies des pays européens, des forces favorables à ce que les pays Européens et l'UE définissent une qui soient conforme à leurs intérêts propres s'organisent. Un voisin de la Serbie, la Hongrie a renversé sa politique vis-à-vis de la Russie, en établissant notamment des accords énergétiques avec la Russie. Nous vivons une période de transition, de dangers mais aussi d'opportunités.

Joseph Leddet regrette que l'Union Européenne n'ai pas su proposer l'euro à la Russie .Il considère que cette politique aurait encore renforcé le rôle déjà considérable de la monnaie unique dans les échanges mondiaux.


Jean-Paul Baquiast évoque les perspectives d'un rapprochement Euro-Brics.

La négociation avec l'UE ne suppose-t-elle pas un interlocuteur au niveau des Institutions européennes, un minimum d'accord par coopération renforcée sur le contenu et le format de la PESD et une plateforme négociée avec l'Allemagne ? s'interroge Gérard Bokanowski.

« Nous ne disposons que d'un temps très limité pour que Merkel et Hollande s'entendent avec Poutine » constate l'ambassadeur Berg.

Claude Goasguen recentre le débat sur la situation au Moyen Orient et les interrogations sur l'Iran, la Syrie et également la Turquie. «  On aurait pu avoir une diplomatie militaire associant les russes...c'est la zone qui fera redéfinir les alliances « constate t- il. «  Les russes et les syriens auraient du être nos alliés... mais on s'est heurté à la fureur guerrière de Hollande ». Compte tenu du recul d'Obama, nous avons été légers car notre action a permis de renforcer les djihadistes en puissance militaire. La « Résistance démocratique en Syrie «  a revendu nos armes aux djihadistes, avec l'aide des Services anglais, américains et français..Il s'agit donc d'une erreur manifeste de notre diplomatie.

En soutenant l'Etat démocratique en Irak nous sommes pris à revers par ceux qui ont renoués le contact avec Hassad et les firmes américaines remplacent nos entreprises en Iran.

Nous avons été piégés par notre dogmatisme, constate t-il.

Pour l'avenir, il faut se rapprocher des russes sur le terrain, en constatant que Donetsk et le Donbass évolueront en républiques autonomes. Il faut également faire évoluer notre politique vis à vis de la Syrie.

En conclusion du débat, Jacques Perget : « les Etats-Unis peuvent-ils changer de politique au Moyen Orient ? Et doit-on en conséquence – nous français – continuer à les suivre et renoncer à notre « politique d'équilibre des forces » au service de la paix et de la sécurité ? ».

Ces interrogation amènent Jacques Perget à formuler trois suggestions :

1. La France aurait sûrement intérêt dans le contexte géopolitique actuel à retrouver une certaine indépendance diplomatique et cesser son suivisme vis-à-vis de la Pologne et de l'Allemagne ;

2. Alors qu'une partition de l'Ukraine aurait vraisemblablement des conséquences catastrophiques à terme pour la sécurité en Europe, n'aurait-on pas intérêt à favoriser une fédéralisation de ce pays de manière à permettre à celui-ci d'être un trait d'union Europe-Russie, en tant qu'Etat associé – ou Etat partenaire à la fois de l'Union européenne et de la Fédération de Russie ;

3. Vu la situation économique et financière catastrophique de l'Ukraine, un « plan Marshall » conjoint US-EU-Russie (hors de portée de chacun des grands acteurs concernés) ne serait-il pas à envisager pour désamorcer le processus d'escalade dans lequel nous pourrions être entrainé ...


Note

* l'Organisation de coopération de Shangai (OCS) comprend la Russie, la Chine, le Tadjikistan, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et la Kirghizie. L'Iran, la Mongolie, l'Inde et le Pakistan sont observateurs. Ces deux derniers devraient devenir membres à part entière en 2015.

 

Annexe

Charles Zorgbibe professeur émérite à la Sorbonne, ancien recteur

Le critère d'une paix réussie est la réinsertion du vaincu dans le « concert des puissances » -comme le comprirent, dans l'Europe de 1815, les monarchies coalisées qui, après avoir abattu l'empire napoléonien, accueillirent la France de la Restauration dans le cercle des Grands. Suivit le contre-exemple : la paix manquée de 1919, les frustrations des vaincus, l'Allemagne humiliée, l'Autriche-Hongrie dépecée, la montée des totalitarismes dans une Europe « d'empires morts et de républiques malades ». Après la chute du Mur de Berlin, les vainqueurs « atlantiques », les Etats-Unis et l'Europe occidentale, ont-ils manifesté la volonté de ré-insérer la Fédération de Russie, successeur de l'Union soviétique, la vaincue de la guerre froide, cette guerre mondiale qui n'a pas eu lieu ?

L'éclatement de l'Union soviétique a provoqué le démembrement de « l'espace ethnique russe » : les limites administratives des Etats fédérés sont devenues frontières internationales des nouveaux Etats, sans prendre en compte la géographie humaine, la répartition des peuples. La question des minorités « russes ethniques » ou « russophones » dans les Etats issus de l'Urss prend une importance toujours plus grande. La transformation des membres de ces minorités en citoyens de second rang, voire en ressortissants étrangers, les traitements parfois discriminatoires auxquels ils sont soumis constituent le socle de conflits potentiels entre la Russie et ses voisins de « l'étranger proche », tandis que le destin des communautés russes minoritaires au sein des républiques voisines embrase les sentiments nationaux-patriotiques en Russie. Le problème « russe ethnique » devient un aspect fondamental de la situation politique interne de la Fédération de Russie.

De Boris Eltsine à Vladimir Poutine, de 1993 à 2014, une même revendication : la reconnaissance à la Russie de « pouvoirs spéciaux » dans l'ancien espace soviétique. La Russie de 1994 aurait-elle obtenu l'accord tacite des principales puissances sur sa conception du maintien de la paix ? Un expert russe reconnu, Alexei Arbatov, en est persuadé ; il croit pouvoir constater un nouveau partage -inégal- des zones d'influence : « la Russie confinerait ses activités à l'ancienne zone géopolitique de l'Urss, les Etats-Unis et leurs alliés seraient en charge des affaires mondiales et des autres affaires régionales ». Le 6 septembre 1994, Madeleine Albright, alors ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'Onu, semble ratifier l'analyse d'Arbatov : « Parmi tous les nouveaux Etats indépendants, seule la Russie a les ressources, l'intérêt direct et le leadership nécessaires pour résoudre les problèmes de la région ». Des avancées : le 31 mai 1995, la Russie ratifie un « partenariat » avec l'Otan, un statut spécial « d'associé » lui est reconnu ; le 27 mai 1997, est signé à Paris « l'Acte fondateur Russie-Otan » -un « conseil permanent » de consultation et de coopération et une mission permanente de la Russie auprès de l'Otan peuvent permettre à la Russie de prendre sa part des opérations de maintien de la paix, voire d'être indirectement associée aux décisions de l'alliance. Le scénario de l'entente fut même mis en oeuvre avec la participation de 1.500 soldats russes à l'opération « Effort concerté » en Bosnie, au côté de la Force de l'Otan. Une coopération hautement symbolique : dans le bâtiment qui abrite la mission russe au quartier-général de l'Otan à Mons travaillaient naguère les équipes chargées de préparer la riposte à un acte agressif éventuel de l'Urss en Allemagne ! Une éclaircie éphémère : l'intervention de l'Otan au Kosovo va entraîner la suspension de l'Acte fondateur.

Vladimir Poutine reprend les propositions de Boris Eltsine : lors de sa rencontre avec le Second Bush en juin 2001, à Ljubljana, en Slovénie, il suggère une « relation spéciale » avec Washington, la reconnaissance du leadership mondial des Etats-Unis en échange d'un statut d'allié, avec un droit de regard privilégié sur l'ancien empire soviétique. Dans un discours prononcé le 18 mars 2014, il s'engage à protéger, à n'importe quel prix, les « Russophones », les Russes ethniques qui vivent à l'extérieur de la Russie, sur les terres de l'ancienne Union. Les « pouvoirs spéciaux » dans l'ancienne Union, revendiqués par Eltsine et Poutine, ne sont pas contraires à la Charte des Nations unies, qui fait appel, à son chapitre VII, au bras séculier des Etats et les laisse exercer une légitime défense individuelle et collective. Mais une série de faux procès sont ouverts, à intervalles réguliers, contre la nouvelle diplomatie russe. Moscou mettrait en oeuvre une nouvelle « doctrine Brejnev », résurrection de la « souveraineté limitée » de sinistre mémoire ? L'allusion est hors de propos : les interventions du pacte de Varsovie étaient décidées à Moscou et non sur la demande du gouvernement directement concerné ; elles avaient pour but de rétablir une « conformité idéologique ». Aucun de ces deux éléments ne se retrouve aujourd'hui : la Russie ne poursuit aucune ambition idéologique ; la demande du gouvernement légal intéressé est présentée comme un élément incontournable. Un accord sur les « pouvoirs spéciaux » à concéder à la Russie serait considéré comme un nouveau Yalta ? Le diplomate britannique Christopher Granville parle plus exactement d'une « sorte de doctrine Monroe ». Quant aux réquisitoires dénonçant un nouvel impérialisme russe, Hélène Carrère d'Encausse avait répondu, par avance, que « l'opinion russe se reconnaît dans une Russie forte et respectée, mais ne rêve ni d'empire, ni de puissance démesurée ».

Une «politique russe » de l'Occident pourrait enlever à la nouvelle Russie son sentiment d'isolement au sein du système paneuropéen. D'une part, en mettant un terme à « l'hubris » des élargissements successifs de l'Otan. Pourquoi repousser aux frontières de la Russie les frontières de la nouvelle Europe des libertés, du nouvel Occident ? N'est-ce pas sous-entendre la réapparition d'un nouvel « ennemi global », cet euphémisme qui désignait, dans les premiers programmes du Pentagone de l'Après-guerre froide, une Russie qui serait redevenue agressive ? D'autre part, l'Occident pourrait ne pas laisser à la seule Russie le soin de superviser l'application des droits fondamentaux, dans l'ancien espace soviétique, aux minorités russes ou russophones. Mais, à l'heure de l'embrasement de l'Ukraine et de la tentation du retour à la guerre froide, Vladimir Poutine redécouvre les recettes américaines de l'ère Nixon-Kissinger : la Russie esquisse une alliance de revers avec Pékin -et s'enracine dans le groupe des Etats émergents.

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Conclusions

Le document ci-dessous résume quelques uns des points évoqués par les participants, ainsi que les questions qu'ils se sont posées, concernant l'avenir des relations franco-russes. Il a été établi par J.P. Baquiast, à son initiative et sous sa responsabilité. Il a été approuvé par les participants

Perspectives de coopération franco-russe (ou russo-française)

Le compte-rendu rapide de la mission conduite par Claude Goasguen, avec un certain nombre de parlementaires français de droite comme de gauche, montre que ceux-ci se sont unanimement réjouis de la chaleur de l'accueil qu'ils ont reçu dans les cercles officiels à Moscou. Ils ont aussi constaté le souhait général des interlocuteurs russes de voir se resserrer les liens historiques entre la Russie et la France. Ces interlocuteurs ont cependant tous attirés l'attention sur le risque de voir ces liens se distendre et disparaître, si la France comme l'Europe persistaient dans leur hostilité à la Russie, directement inspirée par les Etats-Unis. Repoussée par l'Europe, la Russie se tournera inévitablement vers l'Asie. Si rien ne change dans les mois, voire les semaines qui viennent, le basculement sera inévitable et non récupérable.

Certains des participants à la réunion ayant eu de leur côté l'occasion de se rendre en Russie ou d'y travailler témoignent du fait que les possibilités de coopération, non seulement culturelle mais économique avec la Russie sont considérables. Elles sont généralement ignorées, au sein d'une France en crise qui devrait pourtant s'y intéresser en tant que facteurs de lutte contre la récession.

Cependant, la nécessité de porter un regard géopolitiquement réaliste sur la Russie impose de ne pas voir seulement en elle un Etat européen ou presque européen. Il s'agit d'un vaste territoire, aux ressources innombrables, nécessairement aussi tourné vers l'Eurasie et l'Asie.

Hostilité française

Ceux des participants à la réunion ayant une connaissance suffisante des milieux diplomatiques et militaires français ont constaté dans ces milieux une hostilité très générale à la Russie, quasi intuitive et irrationnelle. Cette hostilité se répercute inévitablement sur les ministres et la présidence. Question: est-elle seulement le résultat d'une propagande américaine anti-russe s'étant exercée sur l'Europe et la France depuis des décennies, et se renforçant aujourd'hui? D'autres causes s'y ajoutent-elles et lesquelles? La question mériterait d'être approfondie.

Concernant les positions officielles françaises, émanant du gouvernement et de la Présidence, il convient d'aller plus loin, en se demandant pourquoi celles-ci sont en permanence en surenchère sur celles des Etats-Unis ou celles des autres pays européens. Ceci a été constatée récemment dans la crise ukrainienne mais aussi au Moyen Orient, notamment dans les projets d'attaque contre Bashar al Assad. Encore aujourd'hui, la France continue, en méconnaissance complète des rapports de force sur le terrain, à armer (ou vouloir armer) la prétendue Armée Syrienne Libre, dont une grande partie des éléments sont fournis par des apprentis djihadistes européens.

Ukraine

Concernant la question de l'Ukraine, les participants à la réunion considèrent très généralement que la France devrait, notamment vis-à-vis de la Russie, et en accord avec elle, défendre une solution d'avenir, visant à faire de l'Ukraine transformée en Etat fédéral, un pont entre l'Europe et la Russie. Comme l'Ukraine est ruinée, un Plan Marshall associant le Russie, les pays européens et l'Amérique devrait lui être proposé, associé de conditions permettant de lutter efficacement contre la corruption et la gabegie. Les oppositions à une telle solution viendront malheureusement

de certains Etats européens eux-mêmes, comme la Pologne et les Etats baltes. La France, au lieu de surenchérir, devrait user de son influence et des garanties qu'elle peut apporter, pour les conduire à changer de posture.

Moyen-Orient

Un autre domaine dans lequel une démarche conjointe entre la France (plus généralement l'Europe) et la Russie s'imposerait d'urgence concerne le Moyen Orient. Il s'agirait pour la France, plutôt que participer de façon incohérente à l'action anti-daesh décidée par Obama le 5 octobre, avec le soutien douteux apporté par les Etats sunnites du Golfe, de se mettre d'accord avec la Russie et ses alliés dans la région, la Syrie de Bashar et l'Iran, afin de constituer un front anti-daeshh susceptible de conduire des interventions de troupes au sol, au lieu de se limiter à des frappes aériennes d'un intérêt illusoire. La Russie est directement menacée par le renforcement d'un prétendu Etat islamique et devrait se rallier sans hésiter à cette démarche.

Tout laisse penser qu'Israël se rallierait à ces perspectives, seules à même de lui garantir le minimum de sécurité dont elle a besoin.

Question: comment s'opposer à la politique américaine dans la région, dotée de moyens financiers et militaires considérables, et principalement destinée à protéger ses intérêts en matière de pétrole et de voies de communications.


Moyen-Orient

Un autre domaine dans lequel une démarche conjointe entre la France (plus généralement l'Europe) et la Russie s'imposerait d'urgence concerne le Moyen Orient. Il s'agirait pour la France, plutôt que participer de façon incohérente à l'action anti-daesh décidée par Obama le 5 octobre, avec le soutien douteux apporté par les Etats sunnites du Golfe, de se mettre d'accord avec la Russie et ses alliés dans la région, la Syrie de Bashar et l'Iran, afin de constituer un front anti-daeshh susceptible de conduire des interventions de troupes au sol, au lieu de se limiter à des frappes aériennes d'un intérêt illusoire. La Russie est directement menacée par le renforcement d'un prétendu Etat islamique et devrait se rallier sans hésiter à cette démarche.

Tout laisse penser qu'Israël se rallierait à ces perspectives, seules à même de lui garantir le minimum de sécurité dont elle a besoin.

Question: comment s'opposer à la politique américaine dans la région, dotée de moyens financiers et militaires considérables, et principalement destinée à protéger ses intérêts en matière de pétrole et de voies de communications.

Créer en France un mouvement d'opinion favorable à l'alliance avec la Russie ?

Aujourd'hui, les personnes convaincues de la nécessité de cette alliance sont très dispersées et isolées. Certaines mêmes font l'objet de véritables procès d'intention. Pour que l'opinion change, il faudrait que, dans les partis politiques comme dans le monde associatif, ces personnes se rassemblent et renforcent leur action.

23 octobre 2014

13/12/2014
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