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Profiter de la crise financière pour refonder entièrement l'Europe

Le libéralisme anglo-saxon est loin d'être mort. Si la France et les autres membres de l'Eurogroup ne présentent pas rapidement un véritable programme politique visant à refonder l'Union européenne sur des politiques publiques et des outils « nationalisés » solides, la finance à l'américaine reprendra vite le contrôle de nos affaires.

Nous trouvons assez inquiétant  à cet égard que Gordon Brown et un certain nombre de médias anglo-saxons, ce 15 octobre, s'attribuent le mérite du retour au calme des marchés, sans évoquer les vrais problèmes que n'ont pas résolus les pseudo-nationalisations des banques britanniques et que ne résoudront pas les mesures de garanties des crédits bancaires adoptés par l'Eurogroup. Comme ni Gordon Brown, ni le néo-Labour, ni les conservateurs britanniques ne sont décidés à vraiment changer un ordre économique mondial encore défini par l'atlantisme le plus servile, le fait qu'ils se félicitent de l'intervention britannique et rejettent dans l'ombre les propos de Nicolas Sarkozy sur les responsabilités américaines et les allusions à la nécessité de renforcer l'Europe politique est de mauvais augure.

Il y a  tout lieu de  craindre que les risques d'effondrement du système financier mondial par suite d'une panique généralisée des déposants étant momentanément écartés, ne recommencent à jouer les causes qui avaient conduit ces derniers jours à une crise paroxystique. L'Europe en sera nécessairement la victime privilégiée, vu la  fragilité de ses « fondamentaux «  économiques. Les économistes, à juste titre, font valoir, particulièrement en Europe,  le risque d'une récession économique, avec perte d'activité des entreprises, chômage et baisse de la consommation et des investissements. Cette récession pourrait provoquer une révolte des plus défavorisés, confrontés par ailleurs  à la baisse continue de la protection sociale au nom de la « rigueur » et des « réformes ». Des troubles  politiques ne seraient pas loin, susceptibles d'ébranler certains Etats et, bien entendu, les institutions européennes à qui serait reprochée leur impuissance.

Nous ne sommes pas du tout convaincus que les  Etats européens, dont on a célébré le « retour » ces derniers jours, soient aujourd'hui capables de définir et mettre en œuvre les nouvelles actions nécessaires à la refondation des économies du continent sur des bases saines. Il faudrait pour cela qu'un minimum de consensus s'établisse, au moins à l'intérieur de l'Eurogroup,  sur des mesures que nous avons plusieurs fois qualifiées  de « néo-colbertistes ». Ce terme, convenons-en, est ambigu. Il peut cacher le meilleur, c'est-à-dire l'invention de ce que l'on pourrait appeler un social-capitalisme d'Etat, ou le pire, la remise en selle de technocraties directement soumises aux caprices  de gouvernements incompétents.

Dans un article précédent (pour une relance européenne de l'économie réelle  http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=148&r_id= ) nous avions indiqué qu'une  croissance saine ne pourrait en aucun cas reposer sur l'augmentation de la consommation des ménages et moins encore de la consommation-gaspillage émanant des titulaires de  hauts revenus. En effet, une telle consommation ne pourrait pas porter sur des biens et services européens, puisque les entreprises publiques et privées capables de les fournir ont été détruites par la concurrence extérieure, au nom du libéralisme censé susceptible d'apporter la richesse. Faute de productions européennes et donc faute des emplois et revenus intérieurs correspondants, la consommation ne peut être soutenue que par des crédits à la consommation, eux-mêmes relayés par des emprunts à l'extérieur. On conçoit que ce mécanisme, comme l'a montré l'exemple de l'économie américaine,  dont les « fondamentaux » étaient pourtant bien meilleurs, atteint vite des limites indépassables. On ne peut vivre indéfiniment à crédit, même si celui-ci est fourni par des producteurs étrangers  de biens et services soucieux de se préserver des débouchés.

Il conviendrait donc que les Etats européens, directement ou par l'intermédiaire de services publics et de banques où ils auraient pris des participations majoritaires, financent et protègent de la concurrence extérieure  les recherches/développement et les investissements  sociaux et industriels nécessaires à la mise en place de nouvelles protections sociales et de nouvelles filières industrielles. Il en découlera de nouvelles productions, de  nouveaux emplois, de nouveaux revenus intérieurs et de nouvelles capacités exportatrices. Les nouveaux investissements intéresseront, hors les secteurs où l'Europe dispose de points forts, comme l'agro-alimentaire ou certaines industries chimiques et mécaniques, tous les domaines économiques où les Etats européens voudraient ne pas dépendre de capitaux et de centres de décision étrangers. Bien entendu, l'équilibre entre investissements et retours sur investissement ne peut s'obtenir que sur de longues périodes, d'où la nécessité de techniques d'épargne forcée et d'emprunts à très long terme  un peu analogues à celles imposées par une économie de guerre.

Mais aujourd'hui, un facteur complémentaire est à prendre en compte. On ne peut plus envisager de relancer la croissance sans de grandes précautions, fut-ce à partir de biens et services produits en Europe. Il faudra désormais prendre en compte l'appauvrissement des sources d'énergie fossiles et des réserves de matières premières, les contraintes de la lutte contre les modifications climatiques et pour la protection de la biodiversité, les besoins d'aide aux populations les plus menacées du tiers-monde.

Il est évident que faire face à ses diverses contraintes ne sera pas possible si,  la crise financière passée, se rétablissent les pratiques spéculatives antérieures. Celles-ci, loin d'apporter la prospérité, interdisent tout investissement à long terme, poursuivent le pillage des ressources naturelles, refusent la prise en compte des besoins non solvables et surtout, mettent les économies européennes dans la main des fonds souverains asiatiques et arabes. L'intérêt de ceux-ci n'est pas  d'aider les économies européennes à investir, il est de les conquérir afin de récupérer tout ce qui leur reste de compétences humaines et techniques. 

Ajoutons un point capital, dépassant le cadre de cet article: la lutte contre les paradis fiscaux et leurs 30 trillions de dollars de flux délictueux sinon criminels, évoqués par le premier ministre français. S'agissait-il dans sa bouche d'un voeu pieu destiné à calmer les opinions? L'Europe va-t-elle au contraire, au niveau international, reprendre sérieusement et défendre une politique de lutte efficace? On peut en douter, mais si rien n'est fait, le scepticisme atteindra l'ensemble des démarches présentées ci-dessus.

Répétons nous, l'Europe doit mettre en place un nouveau social-capitalisme d'Etat associant les Etats nationaux et des institutions politiques et économiques communautaires, dans le cadre d'institutions à réinventer pratiquement de fond en comble. Des politiques publiques-privées sur le mode colbertiste sont à définir, en s'appuyant sur la longue expérience dont l'Europe dispose dans ces domaines, qui lui permettra peut-être de ne pas renouveler ses erreurs du dernier siècle. Ajoutons qu'une alliance étroite avec la Russie, si celle-ci aussi se montrait capable de se renouveler,  serait le gage que le nouvel ensemble euro-russe ainsi formé aurait bien le poids nécessaire pour se rendre indépendant de tous ceux qui voudraient le mettre ou le remettre en tutelle.

Un autre point essentiel devra aussi être abordé., celui des institutions. Le relatif succès de l'Europe enregistré ces temps-ci est du aux Etats-membres de l'Eurogroup et en son sein aux grands Etats. Que va-t-il se passer du côté  du "bloc de l'Est " aux moeurs politiques souvent douteuses, aux économies attardées et pénétrés d'américanisme?  Peut-on croire que la future présidence européenne, assurée par les Tchèques, poursuivra sans retours en arrière la politique inaugurée par la présidence française?

Sur le plan des hommes, enfin, trouvera-t-on parmi les personnalités politiques européennes, d'aujourd'hui et de demain, les personnalités d'envergure capables d'entreprendre la véritable relance de l'Europe qui s'impose ? C'est tout le bien qu'en tant qu'Européens, nous devrions nous souhaiter.

14/10/2008
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