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Un retour de l'étatisme ?

Ce terme avait été utilisé en France dans les années cinquante du siècle dernier pour désigner une intervention forte de l'Etat dans la vie économique. Il s'agissait d'aller au delà de ce que l'on nommait alors l'économie dirigée, pratiquée lors des deux guerres mondiales, où les interventions de l'Etat, par exemple pour le contrôle des prix et celui des changes, restaient plus conjoncturelles.


Dans l'étatisme, le rôle de l'Etat devenait plus structurel, avec notamment la nationalisation des industries stratégiques, la mise en place de grands programmes publics en matière d'infrastructures et d'investissements, un soutien fort à la recherche scientifique publique, une planification souple de l'économie à travers le Commissariat général au Plan. La création de l'Ecole Nationale d'Administration à la Libération visait en corollaire à fournir à l'Etat des corps de fonctionnaires compétents et intègres.

Cette vision du rôle de l'Etat s'était forgée lors du Front populaire et sous la Résistance, au sein du Conseil National de la Résistance. Elle visait à combattre les excès du libéralisme révélés lors de la crise de 1929, sans tomber dans les défauts contraires du socialisme soviétique, réputé sacrifier toutes les libertés publiques à une recherche d'efficacité économique que rendaient aléatoire les excès de la centralisation, de l'autoritarisme et de l'esprit partisan.

Dès le début, l'étatisme à la française avait suscité les critiques des milieux libéraux et de la droite conservatrice, mais dans l'ensemble il avait été admis tant par l'opinion publique qu'au sein des nouvelles classes dirigeantes issues de la guerre. Les résultats avaient été au rendez-vous, puisque les principales réalisations de la France durant les Trente Glorieuses ont pu très largement lui être attribuées. Le Gaullisme, tant en 1945 qu'au début de la Cinquième République, bien que rendu plus circonspect sous l'influence d'un patronat de plus en plus agressif, ne l'avait pas renié.

L'étatisme français a rencontré dès son origine et plus encore à la fin du gaullisme une hostilité considérable de la part du capitalisme américain. Il était présenté comme le petit frère du stalinisme, pouvant conduire à la généralisation du communisme soviétique, non seulement en France mais en Europe. En fait, son grand tort, aux yeux de la diplomatie américaine, était de chercher à ralentir l'implantation en France d'investissements industriels et bancaires conduits par les multinationales d'outre-atlantique. Une institution comme le Plan Marshall, relayée par une construction européenne de plus en plus libérale et soumise aux lobbies transatlantiques, ont eu pour principal effet de concurrencer les moyens économiques dont disposait l'étatisme français sous des flots de dollars investis au service des intérêts américains.

Cette américanisation de l'économie française, amplifiée par l'américanisation des idées et des moeurs, a rencontré très vite la complicité des forces politiques françaises, elles-aussi corrompues, le mot n'est pas trop fort, par le soutien qu'elles recevaient des entreprises américaines. Le gouvernement de la France, avec le succès du « giscardisme » à partir des années 1970, est devenu un grand défenseur du libéralisme économique, qu'il vaudrait mieux qualifier de feu vert donné aux entreprises américaines pour prendre possession des meilleurs atouts de l'économie nationale. Les résistances du parti communiste français à cette invasion ont été vite rendues inefficaces. Même le retour du socialisme mitterandien en 1981 n'a pas remis en cause la doxa et la pratique libérale anti-étatiques. L'étatisme est devenu dans les médias l'équivalent d'inefficacité, de favoritisme, de corruption.

Aujourd'hui, en France comme en Europe, il reste présenté comme le faux remède à appliquer aux effets de la crise économique d'origine néo-libérale et transatlantique. Or aujourd'hui, il serait au contraire le seul remède permettant à l'Europe de réagir à la décadence imposée par l'ouverture sans barrières au capitalisme financier spéculateur international. Quand on voit la Grèce ou d'autres pays européens, bientôt rejoints par la France, "privatiser" ce qui faisait sa force, le port du Pirée, les services publics essentiels, les iles, on se convainc facilement que le retour à l'étatisme pourrait seul remettre un peu d'ordre dans le champs de ruies qui se prépare. Il ne s'agirait d'ailleurs pas nécessairement d'un étatisme national. Il pourrait se concevoir en partie au niveau européen, avec le concept de grands réseaux publics européens financés par des impôts eux-mêmes européens.

Mais les rares économistes et hommes politiques qui ont encore la tentation de penser que l'étatisme pourrait, soit au plan national, soit au plan européen, relancer l'investissement, développer des services publics, mettre l'euro au service d'une croissance intelligente, favoriser la démocratisation de l'économie, sont tous interdits de parole. Quant aux administrations publiques, qui auraient pu se faire légitimement les avocates des interventions de l'Etat, elles ont été progressivement vidées de fonctionnaires acquis à cet idéal. Ne mentionnons pas l'Ecole Nationale d'Administration, devenue une pâle imitation de la Harvard Business School.

Un retour de l'étatisme en Russie

On ne sait si les nouveaux milieux dirigeants visant en Russie, avec Vladimir Poutine, à remplacer des oligarques de plus en plus impopulaires, se sont inspirés du désormais lointain exemple de l'étatisme à la française. Un terme cependant est de plus en plus employé par les économistes et hommes politiques russes visant à réagir aux « sanctions » certes injustes mais néanmoins dommageables, imposées à la Russie par Barack Obama et l'establishment américain. Il s'agit de celui de « statisme ».

Le statisme, dans les nouveaux écrits politiques, viserait d'abord à organiser la réponse de l'Etat russe aux sanctions, en luttant contre l'affaiblissement de certaines entreprises, une possible raréfaction de ressources et finalement, le manque de planification stratégique qui pourraient en résulter. Vladimir Poutine et ses amis politiques ne visent certainement pas à revenir au Gosplan soviétique et à la nationalisation de toute l'économie. Mais manifestement ils retrouvent beaucoup de solutions inaugurées avec succès par feu l'étatisme à la française: investissements publics dans les secteurs économiques stratégiques, y compris dans les industries de défense, soutien à la recherche scientifique et à l'enseignement supérieur, contrôle éventuel des mouvements erratiques pouvant affecter les prix et les changes.

La Russie, qui a été très largement à l'initiative des décisions de mise en place des instituions financières du BRICS, comme à l'élargissement de l'Organisation de Coopération de Shanghai (SCO) à un partenaire important tel que l'Inde, compte manifestement sur un retour en force du statisme pour que ces nouvelles initiatives ne sombrent pas dans le désordre. Elle rejoint en cela son autre partenaire important, la Chine. Cette dernière a réussi à concilier le maintien d'un capitalisme d'Etat avec l'ouverture au privé, la conjonction des deux semblant actuellement faire son succès. La Russie ne copiera certainement pas les références chinoises, mais son futur statisme pourrait s'en inspirer.

Du temps déjà lointain où l'on réfléchissait entre diplomates ou économistes français et russes à d'éventuelles coopérations pouvant contribuer à fonder une future alliance franco-russe, il avait été admis d'un commun accord que l'expérience française, unique au monde, d'un étatisme compatible avec la démocratie aurait pu faire l'objet d'études ou de réalisations conjointes. La capitulation du gouvernement français actuel devant les oukazes de Washington semble condamner à mort de telles perspectives. Mais le vent pourrait changer.

11/08/2014
Vos réactions
Dernières réactions
Nombre de réaction(s) : 1
Absolument d'accord
17/08/2014 10:58:07 | Par : wykaaa
Si c'est possible, je suis à 110% d'accord avec vous. Mais tel que les choses sont parties, il faudra une nouvelle révolution pour chasser du pouvoir les corrompus qui font le lit de la ruine de la planète en s'acoquinant avec les puissances financières apatrides qui n'ont aucunement le souci du bien commun mais seulement celui de leur portefeuille.
A ce propos, il faut lutter avec la plus grande vigueur contre le futur traité transatlantique sans oublier celui avec le Canada car les ultralibéraux attaquent de toute part et il faut leur mener une véritable guerre.
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