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Le réarmement du Japon

Le Japon va-t-il redevenir une menace pour la paix du monde, comme il le fut tout au long des années trente du siècle dernier?

Du 29 avril au 7 mai, Shinzo Abe, le chef du gouvernement conservateur japonais, avait effectué un large tour d'Europe, se rendant successivement en Allemagne, en Angleterre, au Portugal, en Espagne, en France et en Belgique (voir notre article http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1323). A cette occasion il avait demandé que soit accélérées les négociations entamées les 15-19 avril 2013 en vue d'un accord de partenariat économique Union européenne-Japon (EPA pour Japan-EU Economic Partnership Agreement). Cet accord de libre-échange qui représenterait, s'il aboutissait, quelque 40 % du commerce mondial, ne paraissait pas présenter, aux yeux des Européens, des risques identiques à ceux du TAFTA, que Barack Obama presse l'Europe d'accepter. Lors de ces visites, plus généralement, le concept de coopération stratégique entre l'Europe et le Japon avait été fortement évoqué.

Mais qu'en serait-il si le Japon confirmait sa volonté de se réarmer. Le 8 Juillet, le cabinet du Premier ministre a formulé la demande que soit ré-interprétée la constitution interdisant en principe la militarisation du Japon. L'objectif affiché est de faire admettre la constitutionnalité de mesures dites d'auto-défense et d'aide aux pays voisins menacés. En fait, nul ne s'y est trompé. Il s'agit de relancer les forces militaires du pays, pour lui permettre de participer à d'éventuels conflits se déroulant dans la région. Ceci s'inscrit dans une résurgence du militarisme japonais, qui avait été mis en veilleuse à la suite de la défaite de 1945, d'ailleurs à l'époque sous la pression américaine.

Aujourd'hui, la pression est toute différente. Barack Obama, dans le cadre du recentrage (pivot) sur l'Asie décidé il y a quelques mois, recherche de plus en plus activement des alliés, d'autant plus que ses propres moyens militaires souffrent actuellement de mesures d'économies, et qu'il veut continuer à s'opposer militairement aux Russes sur la frontière russo-ukrainienne.

La décision désormais prise par Shinzo Abe pour se donner les moyens de ce qu'il a nommé curieusement un « pacifisme proactif » vise évidemment la seule Chine, laquelle est aussi la seule ennemie potentielle de l'Amérique dans toute la région Pacifique. Dans un premier temps, les affrontements et provocations réciproques opposant des navires chinois et japonais autour des iles Senkuku/Diaoyu vont-ils s'étendre, diplomatiquement d'abord, militairement ensuite, à d'autres régions du sud-est asiatique? Si c'était le cas, le Japon, en l'état actuel de ses moyens militaires, ne pourrait espérer s'imposer à la Chine sans faire appel à ce que l'on nomme dans le pays le parapluie américain. Shinzo Abe a donc décidé de renouveler la concession sur son territoire de bases militaires à l'US Navy et à l'US Air Force, malgré l'opposition initiale des populations locales.

Il ne fait rien par ailleurs pour désarmer les tensions, au contraire. Lors du dernier forum économique de Davos, il avait présenté la situation dans la région comme comparable à celle régnant en Europe avant la première guerre mondiale. Il ne cesse de dénoncer les « agressions » et l' « expansionnisme » de Pékin, afin de justifier son programme de remilitarisation. Depuis son accession au pouvoir, par ailleurs, il n'a eu de cesse de justifier les crimes commis par l'armée japonaise sur le continent.

Face cependant à la force bien supérieure de la Chine, qui dispose rappelons-le de l'arme atomique, il serait tentant d'attribuer le réarmement du Japon à de simples gesticulations dont on ne percevrait pas bien l'intérêt, sauf aux yeux des autres Etats pro-américains du Pacifique, notamment la Corée du Sud. Pour que Shinzo Abe poursuivre la voie périlleuse dans laquelle il s'est engagé, il faut qu'il soit certain de l'appui américain. Mais celui-ci n'aurait de sens qu'au cas d'une véritable guerre sino-américaine, éventuellement nucléaire. Obama et, pour ce qui la concerne la Chine, veulent-ils en arriver là ? Rien n'est certain. De plus, la Russie voisine ne pourrait manquer d'intervenir.

Cette instabilité croissante devrait cependant être une raison de plus qu'aurait l'Europe de ne pas s'engager dans des coopérations stratégiques à long terme avec un Japon au comportement de plus en plus imprévisible.

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Addendum

Le correspondant Christian Merlinki nous envoie une contribution complétant bien cet article, en proposant une démarche bien différente. La voici. Mais auparavant nous voudrions rappeler que notre ami Joseph Leddet a plusieurs fois défendu la probabilité d'un accord monétaire sino-japonais (yen-remninbi) , plutôt que celui aujourd'hui envisagé entre le rouble et le remninbi. JPB 07/07/2014

On peut aisément partager votre crainte sur la résurrection du Japon impérial, notamment si l'adversaire visé par ce dernier est la Chine. Le contexte diffère légèrement d'il y a un siècle. La Chine retrouve, bon an mal an, son influence régionale et s'adapte aisément aux règles du globalisme actuel; elle devient progressivement la première puissance économique mondiale et la première puissance militaire de la zone Pacifique.
Je tiens à rappeler un fait important pour le cas chinois, la Chine fut soumise par l'Occident depuis la guerre de l'Opium au 19ème, et sans cette dégradante soumission qui l'empêcha de progresser, le Japon n'aurait jamais pu envahir et humilier ce vaste pays à l'histoire impériale. Invasion qui fut cyniquement observée par l'Occident avec bienveillance. Les Chinois furent triplement humiliés, d'abord par la soumission économique, ensuite par les arrogants Japonais, et pour finir par l'Occident qui tirait profit de cette situation car il maintenait son suprématisme mafieux sur cette civilisation (confisquée).

La Chine a donc trois bonnes raisons de profiter de sa renaissance au plus haut niveau de la mondialisation pour se venger de cet Occident malfaisant. Mais un hic surgit,que tout le monde semble oublier: le véritable caractère des Chinois est justement ce penchant pour l'impérialisme dans sa forme la plus autoritaire, lequel n'a rien à envier à celui des Etats-Unis .

Ainsi, l'Europe aurait-elle réellement tort de s'allier au Japon pour un partenariat économique, comme vous le suggérez? Permettez mon scepticisme! Parce que, soyons lucides!, les Chinois ne sont pas des bisounours, s'ils balaient toute entrave à leur expansion économique, financière, d'influence, territoriale et militaire, les USA risquent bien de nous paraître de naïfs pieds nickelés à côté.

Constatons deux choses: 1) la qualité des produits made in China laisse à désirer, l'Europe trouve de bien meilleures concurrences sur notre continent alors pourquoi ne pas poursuivre un commerce équitable avec une puissance économique, le Japon, dont la production est de loin plus séduisante; 2) l'entente tactique commerciale, monétaire voire, en filigrane, militaire entre la Russie et la Chine pourrait bien imploser dans le futur pour la simple et bonne raison de la concurrence russe. De plus la Chine n'apprécie pas trop le négoce d'armements russe avec des pays dans son  viseur stratégique. Alors que les USA font tout pour accélérer cette implosion. Lorsque la Chine aura les coudées franches grâce à l'appui des Russes, elle se permettra de clamer urbi et orbi son impérialisme à la face du monde?  balaiera cette entente d'un méprisable revers de main.

 Autre point à souligner pour ce partenariat économique euro-Japon, il est probablement l'unique alternative au pacte transatlantique dévastateur. On aperçoit déjà les prémices d'une division, du moins dans la communication, dans le camp européen pour dénoncer le projet transatlantique; on prépare la voie à une justification opportuniste d'une réorientation de stratégie commerciale. Les USA, en plus de subir déjà des revers internes, s'isoleraient tragiquement si ce partenariat devait s'avérer une réalité. L'épicentre de l'économie mondiale aurait déménagé pour s'installer en Asie. La Russie y trouverait son compte et les dividendes de ses investissements à risques seraient le beurre dans les épinards russes, et la stabilité serait assurée dans le reste du monde au grand dam de l'Oncle Sam.

Le Japon perdant contractuellement sa dépendance énergétique vis-à-vis du Moyen-Orient donc des Anglo-saxons au bénéfice de Moscou, sera beaucoup plus à l'écoute des desiderata du Kremlin dans le futur, donc on peut y espérer une garantie de paix dans l'avenir en Extrême-Orient. Mais prenons garde à l'accession au trône chinois d'un nouvel empereur Han sur l'économie globalisée!


06/07/2014
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