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Regards sur le mois de septembre 2008

Il n'est pas exagéré de dire que le mois de septembre 2008 a été le digne successeur du mois d'août, dont nous signalions dans notre dernière chronique qu'il restera peut-être dans l'histoire comme celui où se sont mis en place les futurs équilibres mondiaux. Non seulement un rapprochement stratégique entre l'Union européenne et la Russie semble pouvoir faire suite à la crise dite des Balkans, mais, phénomène tout aussi important, le procès de l'économie financière mondialisée a été entrepris à la suite de la crise de Wall Street. Dans les deux cas, l'Europe devrait pouvoir jouer un rôle important, sinon majeur, dans la recherche de nouvelles solutions. Cela ne veut pas dire malheureusement qu'elle le fera.

Nous ne dirions pas, comme l'avait annoncé Bernard Guetta dans son éditorial de France Inter le 24, qu'un boulevard s'ouvre désormais pour l'Europe, avec le retour à un monde véritablement multipolaire où l'Europe si elle sait rester indépendante, pourra jouer un rôle important. La vision est peut-être encore un peu optimiste, quand on connaît les  différences d'intérêts qui continuent à séparer les Européens et le rôle déstructurant que joue l'atlantisme en Europe même (1). Cependant, il est indéniable que les Etats-Unis ne sont pas prêts de s'affranchir des conséquences de leurs campagnes militaires désastreuses, non plus que de la crise des subprimes, malgré les mesures vigoureuses proposées par le plan Paulson. On peut espérer que le Pentagone et le complexe militaro-industriel (MIC) qui ont inspiré la diplomatie américaine depuis des décennies n'auront peut-être plus les moyens budgétaires dans lesquels ils avaient abondamment puisé jusqu'ici pour assurer la domination américaine sous prétexte de lutter contre les prétendues forces du mal. Or tout ce qui oblige le gouvernement américain à se préoccuper des problèmes économiques et sociaux du pays plutôt que faire le jeu du seul MIC offre effectivement à l'Europe une chance de se débarrasser de la tutelle américaine et de s'affirmer comme une puissance indépendante,  partenaire incontournable des autres grandes puissances.

Normalisation des relations entre l'Union européenne et la Russie

Nous nous demandions, le mois dernier, si les Européens sauraient se montrer des négociateurs compétents et utiles dans la crise des Balkans. Il faut reconnaître qu'ils l'ont fait à peu près convenablement, non sans discussions internes nombreuses. Le mérite essentiel en est revenu,  du côté européen, à la diplomatie française et indéniablement à la personne de Nicolas Sarkozy dont les « défauts » personnels semblent en ce cas avoir fait merveille. Les 27 ont réussi à s'accorder sur une position commune ferme mais ouverte vis-à-vis de la Russie. Ils ont par ailleurs essayé de faire comprendre au gouvernement américain qu'il était temps de mettre une sourdine aux provocations anti-russes. Les Géorgiens et Ukrainiens , de leur côté, ont paru se rendre compte qu'il valait mieux cesser de se laisser manipuler par les services et les intérêts privés américains qui font la loi chez eux depuis des années et s'entendre avec les Européens et les Russes sur des relations de bon voisinage. Les Russes de leur côté, représentés en cela tant par Vladimir Poutine que par Dimitri Medvedev, ont paru comprendre  que la posture forte ne les mènerait pas très loin, compte-tenu des faiblesses de leurs moyens militaires et de leurs appuis diplomatiques.

Nous sommes de ceux qui ne jettent pas la pierre à la Russie. Sa riposte à l'offensive géorgienne était amplement justifiée par ce qu'elle pouvait ressentir comme la touche finale d'une trahison  des engagements américains pris lors des accords entre Gorbatchev et Reagan (1988-1990). L'Amérique avait alors laissé entendre qu'elle ne pousserait pas les pays de l'est européen à entrer dans l'Otan. Mais la disparition de l'URSS et sa transformation en une Russie pacifique avaient privé l'Amérique d'ennemis. Or sans ennemis, le MIC peut difficilement mobiliser les ressources nationales  à son profit. Comme l'explique fort clairement Philippe Grasset (Sur l'origine accessoire de la crise, Lettre d'information DeDefensa papier 10 septembre 2008, page 16)  l'Union européenne fut d'abord à partir de 1990 le premier ennemi, sinon à abattre, du moins à neutraliser pour qu'elle ne s'érige pas en puissance indépendante des Etats-Unis. L'entrée des ex-pays communistes dans l'Union européenne puis dans l'Otan, fut pour les militaristes et les affairistes américains l'occasion de faire d'une pierre deux coups : 1. affaiblir l'Europe puissance qui s'esquissait sans eux, en poussant à l'entrée dans l'Union d'Etats entièrement sous contrôle de Washington et 2. inquiéter suffisamment la Russie par la conduire à la faute : autrement dit rappeler qu'elle était encore une grande puissance militaire susceptible de faire toujours peur.  Inutile d'ajouter que la décision américaine d'installer les bases de missiles anti-missiles du système BMDE en Pologne, avec la complicité  déplorable du gouvernement polonais de Donald Tusk, visait au même objectif.

L'horizon n'est pas dégagé. L'Amérique, par ses propres moyens ou par l'intermédiaire des Etats européens qu'elle continue à instrumenter, peut toujours nuire à un retour de la paix en Europe. Il semble cependant que des accords entre l'Union et la Russie soient en bonne voie. La encore la France a donné l'exemple, lors de la rencontre entre François Fillon et Vladimir Poutine à Sotchi le 19 septembre (voir notre article sur ce site). De véritables coopérations, intéressant  non seulement les industriels mais des projets de société (comme dans le domaine spatial) ont été mis sur les rails. On peut compter sur d'autres pays européens, notamment l'Allemagne, pour faire de même.

Par ailleurs, aux Nations Unies, le 24 septembre, Nicolas Sarkozy a proposé, au nom de l'Union, la création d'un «espace économique commun» entre l'Union et la Russie. « L'Europe dit à la Russie qu'elle veut avoir avec elle des liens de solidarité, qu'elle veut bâtir avec elle un avenir partagé», a-t-il annoncé  en une allusion aux négociations en cours entre Moscou et l'Union,  interrompues par la crise géorgienne. Ceci pourrait rejoindre  une proposition qu'avait faite il y a quelques semaines Dimitri Medvedev mais qui s'était perdue dans le fracas des armes. Nous pensons que si un accord en ce sens voyait le jour, les perspectives  du monde eurasiatique, autrement dit le nôtre, en seraient en grande partie améliorées.

Avenir de l'Otan

La persistance de l'Otan et l'activisme des va-t-en guerre américains et européens qui prospèrent en son sein ne nuiront-ils pas à ces perspectives ? Nous pensons pour notre part qu'il serait temps que les pays européens se désengagent de l'Otan, sinon en une seule fois, du moins par étapes négociées. Ceci vaudrait aussi pour l'Afghanistan. Il faudrait aussi évidemment que l'Union demande à la Pologne et la Tchéquie de dénoncer les accords BMDE avec les Etats-Unis, ou de les vider de leurs contenus. Il faut bien comprendre que si l'Europe prenait sa défense en mains, se retirer de l'Otan ne l'affaiblirait pas, au contraire. On peut montrer facilement qu'avec un peu de coopération entre Etats et avec des politiques industrielles intelligentes, les 27 pourraient se doter de forces de projection et même de forces de bataille au moins équivalentes à celles dont disposent les Russes. Mais pour en arriver là, il faudrait faire de grands efforts de persuasion à l'égard des populations européennes. La tâche n'aurait rien d'impossible à des gouvernements volontaristes. La Russie ne devrait pas prendre ombrage de la mise en place d'une telle force européenne, à laquelle elle pourrait même participer, si les accords de non agression et de coopération évoqués ci-dessus voyaient  le jour.

Crise systémique et possible retour à l'interventionnisme économique au plan mondial  

Nous avions expliqué avec quelques mois d'avance dans notre livre « L'Europe et le vide de puissance » que le diktat libéral imposé au monde par les Etats-Unis préparait des catastrophes. L'Europe, disions nous, devait pour sa part s'efforcer de se prémunir contre les risques que lui faisait courir la main invisible des spéculations boursières et monétaires. Elle devait en revenir aux sains principes régaliens d'un interventionnisme sélectif, dont elle avait appris, pendant le  demi-siècle précédent, à préciser les pratiques et déjouer les embûches.  Nous indiquions également que les Etats-Unis, qui ne sont libéraux que lorsqu'ils y ont intérêt, n'hésiteraient pas à ré-intervenir dans l'économie, si besoin était, pour préserver leurs intérêts.

Les évènements ne nous ont pas démentis. Pour des raisons que tout le monde connaît aujourd'hui et que nous ne reprendrons pas ici, la crise dite des subprimes a pris tellement d'ampleur que de grands établissements de crédit ou d'assurances américains se sont en septembre trouvés acculés à la faillite. On a parlé à juste titre de danger de  crise systémique car elle aurait pu s'étendre au monde entier, y compris aux Européens que pourtant une gestion plus sage des crédits alloués aux emprunteurs mettait un peu plus à l'abri.

Washington a donc fait ce qu'il ne pouvait pas ne pas faire. Au mépris des principes libéraux imposés par eux au reste du monde, G.W.Bush, le Secrétaire  au Trésor Henry Paulson et le président de la Réserve Fédérale Ben Bernanke se sont mis d'accord à la mi-septembre sur un plan de sauvetage de 700 milliards  de dollars de crédits publics. L'Etat fédéral rachèterait les créances douteuses d'un grand nombre d'établissements bancaires,  afin d'assainir leurs bilans et leur permettre de rassurer les déposants et de prêter à nouveau. Un soulagement immédiat a été ressenti par les boursiers. Aujourd'hui cependant, l'euphorie est complètement retombée et une ambiance de crise ouverte s'est installée.

En effet, après plus d'une semaine de tergiversations, le Congrès a finalement , à quelques voix près, refusé le Plan Paulson, ne tenant aucun compte des objurgations du président Bush. Il semble que les électeurs populaires aient été assez influents, y compris auprès des parlementaires républicains, pour que l'Etat, c'est-à-dire finalement les contribuables, ne vole pas au secours de managers imprudents. L'Administration espère encore faire revoter le Congrès sur des bases un peu différentes. Mais les inquiétudes demeureront sur les modalités techniques du sauvetage. Le mécanisme utilisé pour déterminer les actifs véritablement concernés et leur prix est loin d'être fixé. De même restera posée la question de savoir qui financera réellement le rachat. Ce serait dans l'immédiat le Trésor qui augmentera son endettement international déjà considérable. A terme, nécessairement, les contribuables américains devront payer par l'intermédiaire d'impôts nouveaux ? Le dollar ne va-t-il pas se trouver encore plus fragilisé qu'il n'est, beaucoup de détenteurs de dollars notamment asiatiques se demandant s'il ne serait pas urgent de diversifier leurs placements, face à un Etat dont le déficit ne cesserait d'augmenter? Par ailleurs, une fois les créances douteuses reprises par l'Etat, les erreurs précédentes ne vont-elles pas reprendre de plus belle ? On ne voit pas encore l'Etat fédéral mettre en place les bases d'une véritable économie régulée qui serait une véritable révolution pour les esprits conditionnés par la doxa libérale. En attente d'une solution, les établissements de crédits sont moins que jamais enclins à financer les investisseurs. Tout ceci laisse planer la menace d'une crise de l'économie réelle qui se superposerait à la crise de l'économie boursière.

La chute (relative) de Wall Street a fait l'effet d'un coup de tonnerre dans le monde entier, car, de même qu'en 1929, un système capitaliste libéral censé apporter la prospérité à tous menaçe de s'écrouler. Les recettes les plus vilipendées jusqu'à présent redeviennent d'actualité : nationalisation des établissements en difficulté, intervention des budgets publics pour réparer les erreurs et les mensonges des financiers privés, appel à l'impôt pour remplacer l'emprunt. On peut espérer qu'après ces jours funestes pour le libéralisme, le discours libéral à l'américaine ne sera plus jamais crédible.

Dans ces conditions, beaucoup d'analystes pensent que la crise mondiale, d'abord financière puis économique, ne fait que commencer. Concernant l'Amérique, à supposer que les titres toxiques soient tous rachetés et que les établissements les plus défaillants soient secourus par des engagements budgétaires, on ne voit pas comment les Etats-Unis vont pouvoir continuer à faire reposer leurs stratégies diplomatiques et économiques sur des bases ainsi fragilisées. Ils ne disposent pas en interne d'assez d'investisseurs et d'épargnants leur permettant d'être indépendants des marchés financiers. Ils ont trop de dépenses militaires pour pouvoir moderniser leur économie. Cette fragilité est bien perçue par les autres gouvernements et par les investisseurs. Ceux-ci sont sans doute en train de prendre de plus en plus de distances vis-à-vis de l'Amérique. Autrement dit, la crise systémique redoutée pourrait n'être que différée.

Elle risquera de s'étendre très vite à l'Asie. Si les importateurs occidentaux de produits asiatiques sont ruinés, les producteurs asiatiques le seront aussi. Les banques, pour les secourir, vendront leurs actifs en dollars, provoquant l'effondrement de ce dernier en tant qu'étalon de change, évènement qu'il y a quelques jours encore les experts jugeaient impossible. D'où l'idée maintenant suggérée d'un nouveau Bretton Woods pour refonder le système monétaire international.

L'Europe ne pourra pas être protégée. Dans les derniers jours de septembre, un certain nombre d'établissements financiers, en Belgique et au Royaume Uni, ont donné des signes de faiblesses. Beaucoup d'autres commencent à s'inquiéter, même en France, où pourtant la gestion des banques est infiniment plus sérieuse qu'ailleurs. Les Etats nationaux sont dans de nombreux cas en passe d'intervenir par de nouvelles "nationalisations" . Que feront-ils, quand ils seront devenus "patrons" de grands établissements de crédit, comme ils l'étaient à la fin de la 2e guerre mondiale? Comme il n'existe pas de gouvernement économique et financier de l'Europe, même au sein de la zone euro, aucune politique d'ensemble ne peut en effet être envisagée, avec les temps de réponse ultra-rapides qui s'imposent en ce cas.

A plus long terme, aucun Etat ni aucune institution internationale n'est politiquement et administrativement équipé pour gérer avec sagesse l'économie, que ce soit au plan national ou au plan international. Seule, une fois encore, la France a conservé un cadre légal et réglementaire, ainsi qu'une fonction publique efficace – malgré quelques erreurs imputables à la politisation récente – qui lui permettrait de participer en connaissance de cause à la construction d'états-majors de décideurs européens et mondiaux capables d'affronter les nouveaux problèmes de gouvernance.

Mais la France et l'Europe vont-elles prendre enfin leurs distances à l'égard du libéralisme et des intérêts américains qui les ont pénétrées jusqu'ici, afin de préserver leurs intérêts et leur indépendance dans la crise qui s'annonce. Les quelques demandes pour une économie internationale régulée faites par Nicolas Sarkozy à l'ONU ne suffiront pas à cela. Il faudrait dès maintenant muscler les institutions européennes pour que les gouvernements ne laissent pas à la seule BCE la responsabilité de lutter contre la crise. Il conviendrait en fait de préparer le véritable gouvernement économique et réglementaire qui s'imposerait. L'Amérique a montré qu'en cas d'urgence, l'Etat pouvait s'exprimer d'une seule voix. L'Europe, dans les mêmes circonstances, bien que première puissance économique mondiale, serait bien incapable de le faire. Il n'est que temps d'y remédier. Nous doutons que la présidence Tchèque ait la largeur de vue qui serait nécessaire pour pousser à de telles réformes lorsqu'elles s'imposeront, sans doute dès le premier semestre 2009. Il faudrait donc dès maintenant, sous présidence française, commencer à envisager les institutions de crise qui seront nécessaires, hors Traité de Lisbonne, si, comme tout le laisse craindre, la situation du monde ne s'améliorait pas.

Nous avons proposé dans un article-éditorial  publié sur ce site (Le président du Conseil européen. Après des paroles des actes), un certain nombre de mesures dont nous pensons que l'Europe devrait prendre l'initiative.

Un Pakistan de plus en plus fragilisé par les interventions américaines


Comme nous l'avons indiqué dans d'autres articles, l'attentat attribué à Al Qaïda contre l'hôtel Marriott à Islamabad est très certainement une réplique aux interventions militaires américaines dans les zones tribales. Poursuivre la guerre en Afghanistan sous les bases actuelles, c'est-à-dire sous commandement américain et sans buts précis, ne peut que conduire progressivement à une guerre avec le Pakistan. Les premiers à en profiter seront les talibans. Dans l'immédiat, l'intervention américaine risque d eprovoquer une chute de l'actuel gouvernement pakistanais, livrant le pays au désordre le plus complet. Une guerre, éventuellement nucléaire, entre l'armée pakistanaise et l'Inde pourrait en résulter. Une nouvelle fois, les Etats-Unis, par leur aveuglement, conduisent au pire alors qu'ils contiendraient bien mieux le terrorisme en se retirant chez eux.

Ce dossier sera à suivre attentivement dans les prochaines semaines, comme d'ailleurs les suites de la guerre en Afghanistan, qui ne peut pas être gagnée sous sa forme actuelle. Il serait temps que les pays européens engagés sous un mandat de l'ONU qui n'a plus de sens s'en rendent compte.  

30/09/2008
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