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Puissance et souveraineté

Les prochaines élections européennes risquent de se traduire par une nouvelle diminution des capacités de puissance et de souveraineté dont dispose l'Union Européenne. En France, la démission des Pouvoirs Publics face au démantèlement annoncé de l'entreprise Alstom ne fait que confirmer cet inquiétant pronostic
La perspective des élections européennes, la négociation sur l'Accord de partenariat transatlantique, dans un climat général de méfiance envers les institutions européennes ,  devraient inciter médias et responsables politiques à s'interroger sur les concepts de puissance , d'indépendance et de souveraineté appliqués à la construction de l'Union Européenne et à rompre enfin avec une stratégie d'évitement sémantique qui à prévalu jusqu'à maintenant dans l'expression de ces concepts.

La question de la puissance de l'Europe est essentielle mais à deux conditions :
-    Que les Européens s'entendent sur son contenu,
-    Qu'ils la considèrent non comme une fin en soi mais comme l'élément  d'un concept plus riche : la souveraineté européenne.

Si la réconciliation des Européens avec la puissance est une nécessité,  l'impératif essentiel reste la conquête de la souveraineté,  c'est-à-dire la volonté de maitriser un  destin collectif. La puissance  n'est qu'un élément de la souveraineté, un chemin d'accès. Elle n'a pas de valeur en soi. C'est un concept relatif, au contraire la souveraineté est un concept absolu.
La puissance se définit par  un contenu, la souveraineté  par une vision.

 La puissance : quel contenu ?

Depuis  des années les responsables  politiques  comme  les médias ne cessent d'invoquer,   en toutes circonstances, à temps et à contretemps, la notion d'  « Europe puissance ». Rares sont ceux qui se hasardent à en définir le contenu. Pire,  les dirigeants  de l'Union Européenne, effrayés à l'idée d'être accusés d'exprimer ne serait ce que l'esquisse de la moindre volonté de puissance, intention qui pourrait les renvoyer « aux âges sombres de notre histoire », se sont ingéniés à affirmer, pour preuve de leur bonnes intentions, une volonté d'impuissance exemplaire. Ils croient devoir ainsi quémander l'approbation du reste d'un monde pourtant engagé dans une compétition multipolaire acharnée, dont le ressort est précisément l'expression de la puissance  sous toutes ses formes.

Or, aujourd'hui rien ne permet de penser que les Etats membres de l'Union :
-    se font la même idée de la puissance, de son usage et de sa finalité,
-    sont d'accord sur ses différentes composantes,
-    partagent une vision commune de la manière de les hiérarchiser,
-    envisagent d'y affecter le même type ou même niveau de moyens,
-    en ressentent même, pour certains, le besoin.

 Poser la question est déjà y répondre. Il suffit d'énumérer, pêle-mêle, quelques uns de ces éléments de la puissance : finance, démographie, défense, énergie, technologie, industrie, numérique, espace, océans, culture, etc. , pour s'apercevoir qu'il n'existe actuellement aucun consensus européen.
Ceci ne signifie pas néanmoins qu'il faille renoncer à  l'idée de construire une « Europe puissante » notion concrète et opérationnelle, plutôt d'ailleurs  qu'une « Europe puissance » concept purement incantatoire, tout juste utile à servir de leurre dans les congrès  ou les assemblées de la bien-pensance européiste.

Bien au contraire, il s'agit d'une impérieuse nécessité. Il est temps de  mettre en perspective  l'ensemble du dispositif de puissance nécessaire à la survie de l'Europe dans un monde qui globalement ne lui est pas favorable et perçoit l'Europe, au mieux comme un marché, au pire comme un ensemble  économiquement  anémique, démographiquement vieillissant et politiquement inexistant.

Ayant depuis trente ans favorisé l'irénisme économique sur le volontarisme politique, le court-termisme du marché  sur la vision à long terme, l'Union s'est montrée incapable de mettre en œuvre ce dispositif de puissance dans des domaines aussi stratégiques que la recherche fondamentale et appliquée, l'énergie , les technologies génériques, le numérique, la sécurité alimentaire, la défense mais aussi les politiques de population ou d'identité culturelles.

La réussite indiscutable de certaines grandes aventures technologiques ou industrielles, dans le domaine de l'aérospatial ou du nucléaire, est  due, pour l'essentiel, à des initiatives françaises relayées le plus souvent par l'Allemagne et parfois par d'autres partenaires européens.  Outre le fait que ces aventures  ont été initiées il ya plus de quarante ans, cette réussite certes brillante  masque le fait que les nouveaux domaines de la puissance n'ont guère été explorés depuis lors,  si ce n'est par des rapports ou des livres blancs.

 L'aversion pour toute politique industrielle, l'obsession de la concurrence libre et non faussée rendrait sans doute impossible aujourd'hui le lancement d'Airbus.  C'est non sans mal que l'on a réussi à construire l'A 400M, outil majeur de souveraineté par sa capacité de projection, ou réussi à poursuivre  le programme Galileo, instrument de géolocalisation indispensable à la sécurité et à la gestion des flux économiques. La livraison du premier se fait au compte goutte, compte tenu de la réduction des budgets de défense, le second a du accepter de nombreux  compromis d'interopérabilité avec le GPS américain préjudiciables à l'indépendance de l'Europe.

Ce dernier point illustre clairement la volonté affichée par les Etats Unis, non seulement  face à l'Union Européenne, mais aussi au reste du monde, Chine notamment, de maintenir en permanence un « gap » technologique décisif seul susceptible de préserver une  volonté  de « full spectrum dominance », concept  ô combien  éclairant et non négociable de  leur stratégie d'hégémonie.

L'affaire Snowden a révélé, par ailleurs, comment la NSA, l'une des agences de renseignement la plus emblématique de la souveraineté technologique et numérique américaine, bien au-delà du simple système d'écoute tentaculaire que l'on s'est borné à présenter, constituait, en réalité, le « pivot numérique » de cette stratégie.

Pour paraphraser Mackinder et sa théorie du « pivot géographique », on peut affirmer en effet que celui qui contrôle et  commande  le « pivot numérique », contrôle le monde.

La National Security Agency (NSA) dont Edward Snowden  a révélé l'ampleur des activités constitue l'axe central d'un pouvoir numérique planétaire.
Ce pouvoir numérique qui se déploie, à vitesse exponentielle, dans tous les secteurs, de la défense à l'économie et à la culture est malheureusement hors d'atteinte pour les Européens qui ont renoncé à toute compétence en ce domaine, il y a quarante ans, par manque de vision technologique, industrielle et géopolitique, risquant ainsi de condamner l'Europe à n'être qu'une puissance incomplète.

La souveraineté, quelle vision ?

L'expression d'une puissance européenne sans but affiché  n'a  aucune valeur. Cette puissance doit être ordonnée à un objectif. A minima il s'agit d'assurer la survie  du Vieux  Continent ou, si l'on a plus  d'ambition, de défendre une certaine conception du monde et de la société, bref de maîtriser un destin.

Or,  depuis  Bodin et  Hobbes, la  volonté de  se donner les moyens de cette maîtrise,  de  ne dépendre de qui que ce soit, de  protéger son  peuple , ses biens, son patrimoine , sa mémoire, s'appelle la souveraineté.

 Mais pour des raisons historiques, géopolitiques mais aussi  de psychologie collective les Européens vivent depuis la fin de la seconde guerre mondiale  dans le déni de souveraineté.

Cette attitude de déni n'affecte en aucune manière les autres acteurs du monde multipolaire et de la soi-disant communauté internationale , qu'il s'agisse notamment  de la Chine , des Etats-Unis, de la Russie, de l'Inde, d'Israël ou du Brésil. Bien au contraire, ce monde  est le théâtre d'un affrontement permanent de souverainetés. Cet affrontement  est même la caractéristique essentielle d'un « monde redevenu  normal » pour reprendre l'expression du géopolitologue américain Robert Kagan.

Mais le fonctionnement de leurs institutions condamne les membres de l'Union Européenne à ce déni.  Bien plus, ces institutions n'ont de cesse  d'absorber années après années, par délégations successives et irréversibles, la substance même des souverainetés nationales,  sans transformer ce processus en construction d'une souveraineté européenne à la fois « surplombante » et partagée  capable de s'exprimer face au reste du monde.
Peu à peu s'est installée une conception à deux faces de la souveraineté européenne : l'une à usage interne, tournée vers les Etats membres, coercitive, culpabilisante voire punitive, l'autre à usage externe, complexée, frileuse et quasi inexistante à l'égard du reste du monde.
Cette dissymétrie de plus en plus mal perçue par l'opinion est largement responsable de l'affaiblissement du sentiment européen.

Elle est manifeste dans la gestion de la monnaie unique. Chacun a fini par comprendre que les sacrifices consentis en termes d'abandon de souveraineté dans ce domaine particulièrement sensible de la psychologie collective n'étaient pas compensés par l'émergence d'une monnaie qui, malgré une certaine réussite au plan international, ne parvenait pas à  s'imposer dans une  guerre des monnaies ou s'affrontent, pour l'essentiel, le Dollar et le Yuan, seules monnaies réellement souveraines car adossées à de véritables puissances.

 Il est vrai que, selon la tradition juridique, la souveraineté prenant nécessairement appui sur trois éléments : un Etat, un peuple et un territoire, l'Union européenne se trouve en porte à faux, révélant ainsi toute l'ambigüité de son projet.

La difficulté est d'autant plus grande qu'au-delà et en complément  des puissances traditionnelles, se développent, à un rythme accéléré, d'autres vecteurs de puissance le plus souvent étroitement  reliés entre eux : le réseau des entreprises financières et leurs instruments de marché et celui des entreprises numériques publiques et souveraines, NSA, CIA et autres... ou privées  Google, Amazon, Facebook  etc....

Les unes et les autres, aujourd'hui, sont, pour l'essentiel, dépendantes de l'hyperpuissante américaine.  Certains observateurs  pronostiquent le déclin de celle-ci. Tout montre au contraire qu'elle ne fait que se renforcer, sur les théâtres du monde où elle est vraiment importante. Par ailleurs  de nouvelles puissances émergentes ou ré-émergentes se sont engagées, à leur tour, dans une gigantesque compétition visant à  l'  « arraisonnement du monde », pour reprendre le concept qu'Heidegger appliquait au développement technologique postmoderne.

Confrontés à une situation aussi complexe, porteuse de menaces pour leur avenir, paralysé par des institutions inadaptées au monde qui vient, tourmentés par un sentiment de culpabilité et parfois même de haine de soi, dépourvus de toute vision géopolitique collective, que peuvent faire les Européens pour échapper à cet arraisonnement « gullivérien » ?

On a souvent dit que l'Union Européenne était une  construction juridique « sui generis » sans précédent  dans l'histoire. C'est sans doute vrai, elle n'est  ni un  Etat, ni une  fédération, ni une confédération. Il ne faudrait pas que cette singularité devienne maintenant un piège dans la compétition multipolaire qui se déploie sous nos yeux.

Aux Européens d'inventer désormais une nouvelle forme de souveraineté  « sui generis », partagée, coopérative, surplombante, « hors sol » etc. pour peu que cette souveraineté, sans étouffer les souverainetés des Etats-membres, soit à la fois protectrice, libératrice et anticipatrice, seule capable de rompre avec cette « géopolitique de l'impuissance » qui semble inspirer l'Europe depuis cent ans.

En l'absence de réflexion collective sur ces sujets,  la crise du sentiment européen ne cessera de s'aggraver.  Elle s'exprime aujourd'hui par une désaffection déjà très avancée de nos concitoyens vis-à-vis des institutions européennes. Ils constatent chaque jour, médusés, qu'elles ne répondent pas aux défis qu'imposent la crise et la recomposition du monde en résultant. Mais que l'on se rassure, si l'on peut dire.  Dans le collapse généralisé qui s'annonce,  il sera toujours possible de descendre plus bas. 

03/05/2014
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Concernant Alstom
03/05/2014 09:11:22 | Par : Jean Claude Empereur
Je suis frappé par la position du Président de la République qui conditionne son choix au problème du maintien de l'emploi. «  Je choisirai la solution qui garantit les emplois sur le territoire français »

Cette attitude, à courte vue, le conduit droit dans un piège. Bien entendu cette préoccupation est parfaitement légitime d''un point de vue politique immédiat. Mais dans le long terme dont personne ne semble plus se soucier aujourd''hui c'est le problème de la puissance industrielle et compte tenu du caractère stratégique de l''activité d''Alstom, celui de la souveraineté technologique de la France et donc de l''Europe qui est posé. Or c''est le maintien de cette puissance et de cette souveraineté qui garantira les emplois de demain et bien entendu pas seulement les emplois.

Curieusement cette analyse est absente de la plupart des discours que nous entendons sur ce sujet.


Président, Agora de l'Estuaire
04/05/2014 07:01:32 | Par : Jean Cévaër
C'est une analyse très intéressante de la situation de l'UE dans un Monde globalisé et polycentrique. Le mot opératoire de ce texte est souveraineté dans son acception contemporaine,le caractère d'un état qui n'est pas soumis à un autre, mais l'UE n'est pas un état, pour qu'elle le devienne il faudrait qu'elle se fédéralise. C'était le projet des pères de l'Europe s'agissant de la CEE, mais il était secret pour ne pas heurter les nationalistes français.
Maintenant il est clair que si l'UE ne se fédéralise pas elle se disloquera et c'est ce qui pourrait arriver aussi à la RPC si elle a oublié son passé.
Quant aux USA leur force depuis l'origine c'est le fédéralisme ce qui est vrai aussi de l'Allemagne et de la Confédération Helvétique.

L'Europe veut-elle être une puissance?
06/05/2014 17:13:38 | Par : Gérard Bossière
Cher Jean-Claude,

Ton analyse est tout à fait pertinente, mais souhaiter que les médias s'interrogent me parait relever du v½u pieux dès lors qu'ils sont plus préoccupés par l'audience que par tout autre critère. Comment ne pas être suspicieux à l'égard du fameux traité quand même Nicole Bric n'avait pas réussi à disposer du texte sous de fallacieux (à mes yeux), prétextes.
Quant aux responsables politiques ils me semblent réagir au jour le jour sur des points souvent de détails. Le choix du Ministre des Affaires Européennes prête à sourire, je n'ai guère entendu Mme Ashton dire quelque chose d'intelligent ou avoir des initiatives originales. Le Royaume Uni est le cheval de Troie des US et on choisi une brit. Encore avons-nous échappé à Blair comme Président.

L'Europe veut-elle être une puissance ? J'ai bien peur que non, elle ne souhaite que rester sous le parapluie américain, dans ce cas où pourrait-elle trouver quelque souveraineté ?

Ceci dit tu as complètement raison l'Union européenne ne pourra exister que puissante. Est-ce possible à 28 avec des décisions unanimes ? Tu insistes sur la nécessité d'une vision, à juste titre, mais si le crédo est « une concurrence libre  et non faussée», ceci nous mène à quoi ? A la situation actuelle et signer le traité transatlantique qui nous dissoudra dans l'économie états-unienne… Triste perspective s'il en est !

Pour se maintenir dans un peloton de tête il faut impérativement qu'il y ait une recherche fondamentale très active, dynamique, bien financée. Toutes les découvertes fructueuses en développement industriel ont été faites en recherche fondamentale. J'aime à citer Kastler qui a découvert ce qu'on appelait alors « la lumière cohérente », interrogé il ne voyait pas du tout à quoi cela pouvait bien être utilisé.

C'est évidemment l'une des forces des USA qui pompent nos jeunes au moment où ils sont les plus productifs intellectuellement. Ils partent en post-doc, bien formés, et restent sur place, ou rentrent quand ils en ont assez de l'ambiance sur place. Je l'ai vu quand j'étais membre du Conseil National des Universités.

Gérard Bossière
PS. Evidemment les brevets de Alstom vont s'envoler … nous aurons (peut être, et combien de temps ?) des emplois.

 NDLR Gérard Bossière est un Universitaire réputé dans le domaine des Sciences de la Terre. Il a enseigné  à Nantes, en Algérie et en Nouvelle Zélande


Souveraineté européenne : où sont les candidats porteurs de ce concept ?
06/05/2014 17:43:47 | Par : Jacques Cordonnier
Cher Jean-Claude Empereur,

Bravo pour cette analyse. Malheureusement, il n'y a personne dans l'éventail des candidatures en France qui prenne à son compte ces concepts de puissance et de souveraineté. Et je n'en vois guère plus dans les autres pays membres de l'Union.

Il est à craindre que les cinq prochaines années ne soient pas un période faste pour la construction d'une Europe souveraine. Mais pour demeurer optimistes, espérons que les partisans de la puissance et de la souveraineté mettent ces cinq prochaines années à profit pour s'organiser, dans toute l'Europe, et proposer une meilleure offre électorale en 2019.

Jacques Cordonnier, Strasbourg

L'Hyperpuissance états unienne se renforce-t-elle vraimment ?
15/05/2014 23:19:24 | Par : Dominique DELAWARDE
Si je souscris à la quasi totalité de l'analyse, je ne pense pas que l'hyperpuissance états unienne se renforce aujourd'hui, bien au contraire.

Elle décline moins vite que l'Union Européenne ce qui peut donner à un européen l'illusion qu'elle se renforce, j'en conviens, mais elle décline rapidement par rapport aux BRICS.

L'immensité et la croissance exponentielle de sa dette, détenue pour un quart par des puissances étrangères, auront, probablement plus tôt qu'on ne le croit,de graves conséquences pour les Etats Unis tant en matière de souveraineté que sur les plans économiques et militaires.

En 1988, nul n'aurait parié 1 dollar sur l'effondrement de l'Union Soviétique et pourtant c'est arrivé ....

Bon connaisseur des USA dans lequel j'ai vécu et travaillé au coeur de l'appareil politico-militaire pendant plusieurs années, ayant une large part de ma famille qui a émigré aux Etats Unis, il y a 50 ans et qui y réside toujours, je ne prends pas grand risque à prédire, un crash US contre le mur de la dette, dans un terme assez court.

L'administration OBAMA a pu obtenir du Congrès à deux reprises l'autorisation de reculer ce mur,je doute que ce mur puisse continuer de reculer éternellement......

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