Europe Solidaire
CultureEconomieEducationEnvironnementInstitutionsInternationalSciencesSécurité/DéfenseSocialTechnologiesValeurs
Aggrandir Réduire Reinitialiser

Pascal Lamy. Quand la France s'éveillera; Odile Jacob 2014

Pascal Lamy est très connu et très apprécié, notamment de ceux qui ont eu l'occasion de le côtoyer professionnellement. Ceci non seulement dans ses fonctions de Directeur Général de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) mais à Bruxelles comme Commissaire européen au Commerce et avant cela, au sein de l'administration des Finances, notamment comme conseiller de Jacques Delors alors ministre, puis comme directeur de cabinet de Pierre Mauroy.

Il n'a jamais abandonné ses convictions socialistes, étant membre du PS depuis 1969 et membre de son comité directeur de 1985 à 1994. Ce qui ne l'a pas empêché de fréquenter toutes les instances où se retrouvent les « maîtres du monde » selon l'expression courante, notamment le Groupe Bildenberg et le Club Le Siècle. Ses affiliations durables ou éphémères dans d'autres Commissions, Think tanks ou Associations ne se comptent plus.

Compte tenu de cette expérience considérable, il peut donner des conseils pertinents au monde, ou plus exactement aux acteurs de la mondialisation, à l'Europe et à la France. Il fait montre dans ces trois domaines d'un caractère optimiste. Sans nier les défauts de fonctionnement non plus que les risques à venir, notamment en matière d'environnement, il insiste surtout sur les caractères positifs de l'évolution où se trouver entrainées les puissances émergentes, l'Union européenne et la France. Toutes bénéficient d'atouts, beaucoup en tirent partie, certains ne savent pas ou ne savent plus les valoriser. C'est le cas de notre pays.

Beaucoup des pays qui progressent et se développent ont construit ce que Pascal Lamy appelle des « narratifs », traduction française de l'américain « narrative ». De quoi s'agit-il? Un cocktail de mémorisation du passé, souvent magnifié, de vision pour le futur, souvent embelli, et de résolutions d'actions, souvent héroïques. Même si ces narratifs sont loin de la réalité, ils ont l'intérêt de dynamiser ceux qui les créent, les propagent et les reçoivent. 1)

Pascal Lamy, dans son livre, propose 3 narratifs susceptibles selon lui d'atténuer, sinon résoudre les difficultés du monde contemporain. Il le fait avec un tel enthousiasme que l'on peut supposer qu'il croit lui même à ces narratifs. Il fournit il est vrai beaucoup d'arguments montrant que l'optimisme qui les inspire n'est pas sans raisons. Le premier concerne la mondialisation. Ce serait, puisqu'il faut bien voir le bon côté des choses, une mondialisation heureuse. La mondialisation étant devenue inévitable, notamment par la globalisation des réseaux numériques et des transports, il faut se persuader qu'elle est irréversible et, en conséquence, faire en sorte que chacun y trouve son compte.
Les pays émergents ou émergés d'abord, mais aussi les pays développés.

Ceux-ci ne sont pas condamnés sans contreparties aux délocalisations et à la concurrence sauvage. Ils peuvent trouver de nouveaux équilibres profitant aussi bien à eux qu'aux pays émergents. Par exemple en tirant profit de l'enrichissement de ceux-ci pour leur vendre de nouveaux produits et services qu'ils pourraient eux-mêmes mettre au point s'ils en faisaient l'effort. Mais il faut pour cela admettre que la précarité s'impose à tous. Il ne s'agit pas d'aligner les segments protégés sur les plus pauvres, mais de faire comprendre aux premiers que les avantages dont ils ont hérités ne seront plus garantis. Seules la mobilité et l'innovation leur permettront de maintenir leur statut.

Le deuxième narratif, selon Pascal Lamy, devrait intéresser l'Europe. Même si celle-ci ne poursuit pas la marche triomphale de ses premières décennies, elle continue à représenter un modèle pour le reste du monde, modèle de démocratie mais aussi en matière économique et sociale, comme dans le domaine intellectuel et culturel. Les autres grands ensembles mondiaux, malgré leur supériorité en territoire et en population, auront toujours besoin de l'Europe. Mais celle-ci doit se réformer, cesser de prétendre s'étendre à tout-va, elle doit se resserrer autour de l'euro et d'un corps commun de réglementations...et finalement mieux prendre conscience de ses atouts présents et futurs afin d'adopter une dynamique de création.

Le troisième narratif proposé par Pascal Lamy concerne la France. Il concède que celle-ci, après la défaite de Juin 1940, encore présente dans les esprits comme une humiliation suprême, a su se redonner un destin avec De Gaulle et pendant l'explosion industrielle et économique des Trente Glorieuses. Mais aujourd'hui un mal, qu'il décrit avec beaucoup de détails pertinents, l'a saisie. Elle n'arrive pas à s'en sortir. Pourtant, là encore, elle dispose d'atouts nombreux qui, convenablement valorisés, pourraient lui donner un des premiers rôles en Europe et un rôle important dans le monde. Ce mal se traduit par la perversion consistant à rendre tout le monde responsable des difficultés grandissantes, plutôt que s'en prendre à soi-même et tenter de se réformer. En conséquence les évolutions politico-administratives qui devraient débloquer le système ne sont même pas entreprises.

Pascal Lamy condamne en particulier le régime présidentiel et le quinquennat. Le premier, unique en Europe, renforce le mythe déjà trop répandu, celui de l'homme providentiel. Le second retire de fait au président la durée nécessaire pour s'engager dans des politiques de long terme. Mais l'auteur ne voit pas comment pratiquement la France pourrait se débarrasser du blocage institutionnel en résultant. Un autre de ces blocages, selon lui, tient au nombre bien trop grand des collectivités locales de toutes sortes. Les dépenses incompressibles en découlant, conjuguées avec le fait que l'administration centrale ne veut rien perdre de ses privilèges, et maintient en conséquence un nombre excessif de fonctionnaires, empêchent pratiquement les politiques d'investissement à long terme qui seraient indispensables pour que la France retrouve son rang.

S'ajoutent à cela des blocages économiques et sociaux qui, malgré la bonne volonté souvent manifestée par les syndicats et les corps intermédiaires, ne donnent pas la fluidité nécessaire pour s'adapter à la mondialisation. L'un de ces blocages se traduit par le nombre excessif des PME et les trop petits effectifs d'entreprises moyennes, sur le modèle qui fait la fortune de l'Allemagne, tant en interne qu'à l'exportation. Il en résulte aussi un renforcement particulièrement marqué des inégalités. Seuls les personnels des entreprises du CAC 40 maintiennent à peu près leur statut social, en dépit d'un prélèvement de plus en plus excessif exercé par les actionnaires et les financiers sur leurs résultats. Cependant, ces entreprises elles-mêmes ont déserté le marché des biens nouveaux.

Tout ceci est bien connu. Mais il est frappant de constater que Pascal Lamy ne propose pas de remèdes opérationnels à cette situation – sauf la construction avec l'Allemagne d'une sorte d'Etat fédéral, qu'il sait par ailleurs impossible dans l'immédiat. Il cite à juste titre l'intérêt des prévisions à long terme du trop peu connu Commissariat général à la prévision et à la prospective, timide successeur de l'ancien Commissariat général au plan. Mais il ne réussit pas à nous convaincre que les recommandations en résultant seront effectivement prises en compte, malgré la mise en place de structures nouvelles telles que les pôles de compétitivité régionaux.

En fait, il voudrait que les forces politiques et syndicales françaises adoptent le narratif de développement ambitieux qu'il préconise. Elles devraient être relayées par des structures associatives et coopératives, ainsi que par des initiatives citoyennes, encore trop peu présentes en France, en comparaison de leur situation en Europe du Nord et même en Italie. Manifestement il compte aussi sur un discours mobilisateur et ferme du gouvernement. Il est encore trop tôt pour dire s'il sera entendu par l'actuel Président et par le Premier ministre.

Des silences confinant à la complicité

Il est très surprenant cependant que ce livre, dont nous avons exposé les grandes qualités, ne fasse pas suffisamment allusion aux politiques de domination menées avec constance par les Etats-Unis depuis la seconde guerre mondiale. A base d'une suprématie militaire et technologique certes un peu menacée aujourd'hui, mais encore incontestable, les Etats Unis se sont toujours efforcés de plier à leur service les trois théâtres évoqués par Pascal Lamy, le monde globalisé, l'Europe et au sein de celle-ci, la France. Or au fur et à mesure que dans un monde multipolaire se mettront en place de grands rivaux de l'Amérique tels que les pays du BRICS, plus la contrainte américaine sur l'Union européenne et sur chacun des Etats constitutifs se fera lourde.

Confronté à notre propos, Pascal Lamy nous reprocherait de désigner une nouvelle fois des responsables de nos impuissances, au lieu de nous en prendre à nous-mêmes. Certes, dire que ces impuissances seraient de la « faute des Américains » constituerait une forme de démission - ou d'anti-américanisme compulsif, selon une expression trop employée. Mais nier les formes les plus manifestes par lesquelles tous les jours s'expriment encore cette domination serait aussi une forme de démission, côtoyant la complicité à leur égard.

L'actualité a montré que par l'espionnage systématique, politique et économique, imposé par la NSA et la CIA aux pays européens, par un effort pour contrôler l'Union européenne en relançant une sorte de guerre froide avec la Russie, via l'Otan et les pays de l'est européen, sont des signes particulièrement inquiétants de notre dépendance. Tout aussi inquiétant est l'emprise, au sein de l'Union européenne elle-même, des intérêts et des forces politiques dites atlantistes. Il s'agit, comme ce terme ne l'indique pas assez, de forces européennes soumises à l'Amérique, comme les milieux européens dits collaborationnistes l'étaient à l'Allemagne nazie en 39-45.

Peut-être ne faut-il pas attendre d'un ancien directeur général de l'OMC qu'il tienne ce discours offensif, même dans un ouvrage d'opinion. Admettons. Mais il aurait pu au moins, dans la perspective de la mondialisation heureuse et rééquilibrée qu'il préconise, mentionner l'intérêt d'une alliance euro-russe évoquée par un nombre croissant d'hommes politiques européens – cette alliance ayant tout naturellement tendance à s'étendre sous la forme d'une alliance euro-BRICS. Même si parler d'une telle alliance aujourd'hui paraît utopique, Pascal Lamy aurait du mentionner les avantages de développement qui en résulteraient pour les partenaires. En ce sens, le narratif EuroBRICS est encore à construire, y compris par chacun d'entre nous. 2)

Notes
1) Aujourd'hui par exemple, la « narrative » que se répètent à satiété les Américains commence par les souvenirs grandioses des pères fondateurs, se nourrit du double sentiment d'être à la fois surpuissant et indéfectible (ne pouvant jamais se tromper), et se poursuit, ou s'est poursuivi jusqu'à ces derniers mois par le projet de contraindre par la force tous les pays s'opposant à eux, l'Irak, l'Afghanistan et peut-être demain, à nouveau, la Russie. NB. Ce commentaire est de nous

2) Le Think Tank européen Leap2020, dans le Newropeans Magazine, propose 8 recommandations visant dans un premier temps à sortir l'Europe du « piège américain » tendu à l'occasion de l'actuelle crise ukrainienne. Mais elles concernent aussi le renforcement de l'Union européenne. Celles-ci, déjà souvent discutées au sein de ce club de réflexion, auraient mérité d'être mentionnées par Pascal Lamy

http://www.newropeans-magazine.info/Crise-ukrainienne-Huit-recommandations-strategiques_a88.html



06/04/2014
Vos réactions
Dernières réactions
Actuellement, pas de réaction sur cet article!
Votre réaction
Vérification anti-spam
Nom/pseudo*


Email*


Titre*


Commentaire*


* champs obligatoires
Europe Solidaire