Europe Solidaire
CultureEconomieEducationEnvironnementInstitutionsInternationalSciencesSécurité/DéfenseSocialTechnologiesValeurs
Aggrandir Réduire Reinitialiser
Les mots clés

L'Alliance euro-russe, un projet géopolitique

Au soir du 21 février, même si un compromis pacifique paraît s'établir en Ukraine entre les deux moitiés du pays, l'une occidentale pro-européenne et l'autre, orientale pro-russe, il est évident que ce compromis ne durera pas si une entente en profondeur entre l'Europe et la Russie ne se réalise pas rapidement. C'est d'ailleurs par un début d'entente de ce type que la crise en Ukraine, après diverses péripéties diplomatiques, a pu évoluer vers un commencement de règlement.

Nous avions, dans une version préalable de cette note, proposé le terme d'Eurasie. Mais certains correspondants nous ont fait à juste titre remarqué qu'il pouvait faire confusion avec celui d'Eurasie, projet actuellement proposé par Vladimir Poutine pour rassembler dans une nouvelle union douanière et politique les Etats membres de l'ex-URSS.

L'intitulé d'Alliance Euro-russe rappellera, au moins aux Français, l'ancienne Alliance Franco-russe, en vigueur de 1892 à 1917, visant à établir une coopération militaire face à la Triple Alliance (Empire allemand, Autriche-Hongrie et Italie. Cette alliance, qui notamment avait mis à l'honneur en France l'entremets franco-russe (il n'y a pas de petits détails) s'est terminée en 1917 par la chute de l'Empire de Russie.

L'Alliance euro-russe telle que proposée ici aurait des ambitions beaucoup plus étendues que celles de l'ancienne Alliance franco-russe

La gravité de la crise Ukrainienne, et le dialogue qui à cette occasion s'est établi entre l'Europe et la Russie, offre l'opportunité de lancer un projet géostratégique à long terme, baptisé ici Alliance euro-russe. Longtemps apparu comme relevant de l'utopie, beaucoup d'observateurs pensent qu'un tel projet apparaîtra rapidement, dans les temps troublés qui nous attendent, comme indispensable au développement conjoint des deux parties intéressées, l'Europe et la Russie. L'Ukraine ne pourrait-elle pas être un pivot, au moins géographique, autour duquel s'articulerait une alliance euro-russe de bien plus grande ampleur? La présente note en propose une discussion

Avant cela, rappelons en introduction ce que l'on peut mettre derrière les deux concepts évoqués dans le titre de cet article:

Introduction

Précisons ici ce que nous proposons d'entendre, d'abord par le concept d'Alliance Euro-russe, ensuite par celui de projet géopolitique.

Alliance euro-russe

Le terme a plusieurs sens. Retenons celui selon lequel il s'agirait d'un rapprochement, politique, économique mais aussi culturel, entre pays européens de l'Europe continentale (difficile d'y inclure la Grande Bretagne), et ceux de la Fédération de Russie, ou Russie , éventuellement accompagnée de certains des Etats périphériques. L'idée suscite du fait de la présence de la Russie une forte opposition des pays membres de l'Otan. Ceux-ci, sous l'influence des Etats-Unis qui sont loin d'avoir renoncé à l'ancienne Guerre froide, contrairement aux apparences, persistent à vouloir faire de l'Europe, non seulement un glacis défensif, mais une plateforme à partir de laquelle menacer le Russie, notamment sur le plan militaire.

En Europe, quelques forces politiques, encore timides, évoquent un projet beaucoup plus vague, celui d'euroBRICS, coopération stratégique entre les pays de l'UE et ceux du BRICS en premier lieu desquels sa place la Russie, (http://fr.wikipedia.org/wiki/Br%C3%A9sil,_Russie,_Inde,_Chine_et_Afrique_du_Sud). En quoi un projet d' Alliance Euro-russe se différencierait-il du projet d'EuroBRICS? En ceci qu'il serait plus limité. Dans sa version la plus réaliste, l' Alliance Euro-russe n'intéresserait que l'Europe et la Russie, excluant les autres pays asiatiques. Mais la Russie s'y étendrait jusqu'à ses frontières Pacifique. L' Alliance Euro-russe ainsi conçue ne se limiterait donc pas à la partie européenne de la Russie.

Un projet géopolitique

Le terme de projet géopolitique désigne un projet d'alliance ou de rapprochement politique entre Etats partageant un même espace géographique. Celui-ci, même à l'âge de la mondialisation des échanges, entraine nécessairement des intérêts communs. Face aux autres grands ensembles géopolitiques, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Asie proprement dite, Afrique, le projet géopolitique d' Alliance Euro-russe viserait à constituer un centre d'action susceptible de contrebalancer le poids de ces grands ensembles, ce qu'aucun des pays composants ne pourrait faire seul. Le projet devrait aussi servir à combler des vides là où rien de bien cohérent n'existe encore.

Discutons maintenant les arguments en défaveur et ceux qui sont au contraire en faveur d'un projet d' Alliance Euro-russe.

1) Arguments en défaveur d'un projet d' Alliance Euro-russe

En premier lieu vient le manque d'enthousiasme, voir le refus, émanant des populations concernées. En Europe règne encore la peur de la Russie, considérée comme susceptible de réactiver l'ancienne guerre froide et de vouloir utiliser son potentiel militaire considérable pour soumettre à terme les pays européens L'objectif serait de tenter de séparer l'Europe des Etats-Unis en détruisant l'Alliance Atlantique. Cette peur est entretenue en permanence par les milieux européens dits atlantistes, et par les Etats-Unis eux-mêmes. Elle s'appuie sur des arguments qui ne sont pas toujours valables, tels que le rôle joué par Poutine dans sa jeunesse au sein du KGB. Ce serait la preuve que le vieil Etat stalinien est toujours très présent. Nous pensons pour notre part que ni la Russie, ni même Poutine, n'ont les moyens, sauf à brandir l'argument militaire, de menacer l'Europe. Ce n'est d'ailleurs pas leur intérêt, comme nous le verrons.

Si la peur de la Russie semble très répandue chez les peuples européens, notamment à l'Est de l'Union européenne, les populations russes ne semblent pas non plus très enthousiastes à l'idée d'un rapprochement avec l'Europe, dont elles craignent un bouleversement de leurs traditions historiques.

L' Alliance Euro-russe ne pouvant se faire contre l'avis des peuples, d'importantes campagnes d'information devraient être menées par les promoteurs de ce projet pour convaincre démocratiquement les électeurs de l'intérêt mutuel de celui-ci.

Viennent en second lieu des arguments de type politico-économique, plus particulièrement évoqués en Europe. La Russie, en dehors des avantages momentanés qui lui donnent ses réserves en pétrole et en gaz, est un pays appauvri, vieillissant, sous-peuplé, fortement concurrencé à son Est par le Chine. Par ailleurs, elle souffre de maux sociétaux traditionnels qui pourrait menacer l'Europe en cas de rapprochement: manque de pratique démocratique et d'Etat de droit, hyper-administration, corruption, influence excessive des oligarques voire des maffias. Tout ceci n'est pas faux, mais si la Russie était en tous points devenue semblable à l'Union européenne, elle en serait membre depuis longtemps. Dans tous les domaines cités, il faudrait que l'Europe s'efforce de convaincre la Russie de l'intérêt de ses propres bonnes pratiques. Cela ne devrait pas être très difficile car on observe une vraie demande en ce sens des populations russes.


En troisième lieu on fera valoir les « sanctions » de toutes sortes que les Etats-Unis pourraient en cas de rapprochement euro-russe, imposer à des économies européennes très liées à eux. Ces sanctions seraient eu fait tout à fait improbables, car n'étant dans l'intérêt de personne. Mais la narrative américaine, bénéficiant d'un écho surdimensionné dans des médias européens très soumis à celle-ci, conserve une grande influence. A l'inverse, au contraire de cette narrative, on pourrait compter sur une évolution moins néo-conservatrices de l'opinion américaine, sous l'influence de mouvements libéraux commençant à prendre de l'importance. Tout laisse penser par ailleurs que si l'Amérique a besoin pour maintenir sa cohérence de se donner un ennemi, ce sera la Chine qui, dans l'esprit des jeunes générations, remplacera la Russie dans ce rôle.

2) Arguments en faveur d'un projet d' Alliance Euro-russe

L'argument essentiel est celui de la complémentarité, complémentarité des ressources, considérées au sens large et complémentarité dans l'intérêt qu'il y aurait à les développer en commun.

La complémentarité est d'abord géographique, facteur essentiel nous l'avons rappelé dans une union géopolitique. Inutile de développer ce point. Il suffit de regarder une carte pour s'en convaincre. En résumant beaucoup on dira que la Russie pourrait accéder, notamment par l'intermédiaire de la France, à des espaces maritimes qui lui sont encore très difficiles à atteindre. A l'inverse l'Europe pourrait accéder aux régions polaires et sibériennes qui, convenablement gérées, prendront de plus en plus d'importance dans la perspective du changement climatique.

La complémentarité est ensuite économique. L'Europe, hautement industrialisée, pourrait aider la Russie à se développer dans ces domaines, tout en bénéficient en retour des ressources russes, notamment énergétiques et minières (terres rares) . Dans cette rubrique, on pourra aussi mentionner le lancement en commun de grands programmes de recherche-développement, concernant notamment toutes les technologies NBIC, mais aussi l'espace et la défense. L'Allemagne et la France, dans de telles perspectives, pourraient devenir, à des titres différents, des partenaires essentiels pour la Russie.

Au plan culturel, on se bornera à rappeler que la Russie, au moins dans sa partie européenne, a toujours fait partie d'un vaste ensemble de pays partageant des traits communs. Les forces politiquement conservatrices, en Europe, n'ont pas manqué d'ailleurs de remarquer, pour s'en féliciter, l'évolution de la Russie, y compris à l'initiative de Vladimir Poutine. Celle-ci est en train de redevenir un bastion de conservation et de religiosité qui devrait rassurer.

Enfin, au plan politico-diplomatique, la complémentarité sera de plus en plus évidente.  C'est déjà largement le cas en ce qui concerne la lutte contre les mouvements islamiques radicaux, aussi dangereux en Russie qu'en Europe et au Moyen Orient. Leur extension s'opère actuellement en Afrique sub-saharienne. Même si l'Europe traite ce problème différemment de ce que fait la Russie, des coopérations s'imposeront. A plus long terme, on doit considérer qu'un bloc eurasiatique cohérent pourrait peser dans l'inévitable compétition avec les grands Etats déjà dominants (USA, Chine) et avec ceux dits émergents, mieux que ne le ferait l'Europe et la Russie seules. Il ne s'agira pas d'entretenir des attitudes belliqueuses à leur égard, mais de se comporter en négociateurs disposant de forces équivalentes.

Un processus progressif

Les divergences et procès d'intention sont encore si vifs entre les deux partenaires éventuels d'un coopération eurasiatiques que les mouvements et les hommes politiques convaincus de son intérêt devront proposer une démarche progressive, s'inscrivant dans une durée de peut-être 20 ans. Mais qui dit progressivité ne signifie pas ne pas prendre des décisions immédiates, sur des points emblématiques.

Il est trop tôt aujourd'hui pour prévoir l'évolution de la crise en Ukraine. Nous pensons cependant, comme d'ailleurs un nombre croissant d'observateurs et de conseillers politique, que sans attendre, les Européens devraient prendre contact avec le gouvernement russe pour que l'Ukraine soit dotée d'une nouvelle constitution, peut-être fédérale, et d'un ensemble d'institutions dites démocratiques. Voir notre éditorial en ce sens daté du 19/02/2014 http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1259&r_id= Ainsi pourrait-elle devenir un premier pont au sein d'un futur ensemble eurasiatique. Mais les mesures juridiques ne suffiraient pas. Il faudrait que conjointement, Europe et Russie investissent des sommes importantes (au moins 50 milliards dès maintenant) pour relancer l'économie ukrainienne. Ce pays est potentiellement riche, et si ces milliards étaient utilisés, sous le contrôle des donateurs, pour relancer avec succès les investissements divers en Ukraine, l'exemple serait retenu.

Nous ne reviendrons pas ici sur les autres domaines où, au delà de l'Ukraine, des coopérations stratégiques pourraient sans attendre être engagées avec profit entre l'Europe et la Russie. Les listes ne manquent pas, de part et d'autre. Nous y avons fait allusion plus haut. Citons en priorité l'espace, l'agriculture subarctique et plus généralement la coopération scientifique, technique et universitaire. Ceux qui défendent l'idée d'une Alliance euro-russe devront rapidement présenter les exemples concrets,, qui ne manquent pas,  permettant d'en illustrer l'intérêt



Cet article n'est que l'esquisse d'un dossier plus important, sur lequel nous consultons nos correspondants.


22/02/2014
Vos réactions
Dernières réactions
Nombre de réaction(s) : 2
Joli projet !
27/02/2014 09:13:57 | Par : hervé06
Ce qui aurait pu sembler utopique il y a encore peu de temps prend un sacré relief en ces temps troublés !
J'aime beaucoup cette idée d'alliance. Elle aurait l'avantage d'être un moteur positif pour le futur, et pacifiste, ce qui en demeure le point intéressant et essentiel, car l'alternative vers laquelle hésite aujourd'hui l'Histoire le semble beaucoup moins...
Maintenant,d'un autre côté, il y a le BAO, démocratique en apparence mais très belliciste en réalité, et de surcroît très influent ici : nos médias d'Europe Occidentale sont tous à peu près derrière celui-ci, à ne diffuser que ses idées et ses propres vues. Les opinions contraires, opposées ou simplement différentes, ne circulent que sur les canaux plus ou moins alternatifs, et c'est dommage.
Et puis, il y a aussi Poutine, souvent décrié pour son autoritarisme de par chez nous, mais majoritairement soutenu dans ses frontières pour ses réussites et la résurgence de la fierté d'un peuple russe qui l'avait quelque peu perdue, quand bien même il ne serait pas dénué de visées autocratiques, ce que bien des Russes concèdent, mais font avec (par pragmatisme ?) : le voudra-t-il, lui aussi ? Je serai enclin à le croire...

Hâte de lire vos développements (j'ai suivi le lien sur dedefensa.org pour arriver ici)!

Faut-il encore pouvoir espérer un tel projet ?
27/02/2014 16:40:23 | Par : pg
Je vous remercie pour cet article plein d'espoir. J'appuie un rapprochement avec la Fédération de Russie plutôt que de sombrer dans le futur traité de libre-échange euro-atlantique que nos politiques actuels gauche et droite confondu sont en train de faire passer en catimini. Malheureusement l'organisation actuelle de l'UE ne me parait pas suffisamment abouti pour convaincre les pays membres qui seraient contre, de signer une telle alliance. L'UE à 27 est composée de pays trop différents politiquement et économiquement. J'ai bien peur qu'il faille détricoter l'UE actuelle qui me fait plus penser à une Union soviétique à l'envers et signer des traités avec la Russie d'État à État précisément comme au temps de l'Alliance franco-russe. A moins qu'un petit noyau dur européen composé des puissances principales, et continentales pour la plupart, ne se fasse jour. Les peuples européens contre ou hésitant suivront s'ils le désirent.
Votre réaction
Vérification anti-spam
Nom/pseudo*


Email*


Titre*


Commentaire*


* champs obligatoires
Europe Solidaire