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Le monde jusqu'à hier par Jared Diamond

Nous proposons dans cet article de lire le livre de Jared Diamond à la lumière du si pertinent rapport remis au Premier ministre français sur les moyens de favoriser le "vivre ensemble".


Gallimard

Traduction en français de The World Until Yesterday: What Can We Learn from Traditional Societies? 2012

Commentaires par Jean-Paul Baquiast 18/12/2013

 

 

 

 

 

Jared Mason Diamond, né le 10 septembre 1937, est un biologiste évolutionniste, physiologiste et géoanthropologue américain.

Professeur de géographie à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), il est surtout connu pour ses ouvrages d'anthropologie politique : De l'inégalité parmi les sociétés (qui lui a valu un prix Pulitzer en 1998) et Effondrement (traduit en français en 2006).

Nous avions consacré à ce dernier ouvrage une recension en 2006
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/avr/collapse.html

 

Introduction en forme d'excuses publiques et demande d'indulgence, destinées à adoucir toutes poursuites judiciaires et extra-judiciaires

Nous venions de mettre en ligne une courte présentation du dernier ouvrage de Jared Diamond « The World Until Yesterday » , « Le monde jusqu'à hier » quand nous avons découvert que cet auteur, ses différents ouvrages et ceux qui comme nous en rendent compte, méritent désormais des poursuites de la future Cour des comptes de l'inégalité proposé par le remarquable rapport remis récemment au Premier ministre pour favoriser le « vivre ensemble ».

Les auteurs de ce rapport, restés plus ou moins anonymes, appartiennent semble-t-il à l'organisation de gauche Terra Nova, qui s'était fait précédemment connaître par l'audacieuse proposition visant à « changer le peuple », vu que le peuple n'a que des idées réactionnaires et que les seuls experts à consulter sont les intellectuels de gauche vivant dans les beaux quartiers.

La presse a retenu que ce rapport demandait l'autorisation du voile à l'école et la suppression de la circulaire qui empêche les mères voilées d'accompagner les élèves lors des sorties scolaires. Mais il faut évidemment aller plus loin.  Le rapport propose la création  d'une Cour des comptes de l'égalité ainsi, entre autres, que l'abandon du terme intégration lequel peut constituer « un signal fort pour celles et ceux qui sont victimes de cette injonction au quotidien » .

Au delà, ce rapport demande que la France assume "la dimension arabe-orientale" de son identité, en valorisant notamment l'enseignement de l'arabe à l'école et, dès le collège, d'une langue africaine. De même, il faut revenir sur l'allocation de solidarité aux personnes âgées ou le RSA qui "ne sont servis aux assurés ressortissants étrangers que s'ils justifient d'un séjour régulier de cinq ans au moins" . On discrimine ainsi les immigrés récents au regard des immigrés ayant cinq ans de présence en France.

 Plus généralement, le rapport décrète
à juste titre que pour favoriser le "vivre ensemble", il faudrait poser comme principe la "non désignation" des individus puisque "désigner c'est assigner et c'est stigmatiser" ! Et pour empêcher les désignations "stigmatisantes", il est suggéré de créer un délit de "harcèlement racial" et, encore, d'"étudier le recours à la sanction" !

Or c'est hélas ce que fait en permanence l'ouvrage de Jared Diamond. Il désigne et de ce fait stigmatise les populations dites traditionnelles, dont les coutumes et usages sont très étrangères aux nôtres. Les représentants de ces populations, s'il en est, ou ceux qui voudraient par un retour en arrière s'y assimiler, ne pourront que se sentir « stigmatisés ».

Comment par exemple accepter que l'auteur reprenne l'observation selon laquelle les guerres modernes, même avec l'emploi d'armes de destruction massives, ont fait (selon des estimations, sur lesquelles tous heureusement ne s'accorderont pas), moins de morts relativement que les mœurs belliqueuses des chasseurs-cueilleurs armés d'arcs et de lances. De plus, dans ces sociétés, tout le monde y était considéré comme bon à tuer. Pas de pitié pour les femmes et les enfants.

Heureusement, dès la parution de l'ouvrage en anglais, les leaders dits « indigenous » (mot à proscrire) de la Papouasie occidentale et l'ONG Survival International dédiée à la protection des droits indigènes (indigenous rights) ont vigoureusement protesté, allant jusqu'à demander l'interdiction du livre.

Nous ne pouvons que suivre cet exemple et demander l'interdiction de ce même livre en France et de tous commentaires s'y rapportant. Cette sanction devrait s'appliquer au présent article. Malheureusement, il est en ligne depuis quelques jours et, comme l'on sait, l'oubli n'est pas possible sur Internet. Que l'impression des présentes excuses en caractère rouge nous attire l'indulgence des sages de Terra Nova; Ce rouge est celui que nous portons désormais au front quand nous nous relisons.
 

Nous avions en 2006 longuement commenté un des ouvrages plus connus de Jared Diamond, Collapse (voir lien ci-dessus). A la relecture, ces commentaires nous paraissent avoir conservé l'essentiel de leur actualité. Nous ne reprendrons pas ici mais y renvoyons le lecteur.

Depuis Collapse, Jared Diamond a écrit plusieurs livres où l'on retrouve sa riche connaissance des sociétés traditionnelles (interprétées il est vrai par le regard des anthropologues occidentaux), sa tendance à interroger le destin de l'humanité au regard de situations particulières, de l'île de Pâques aux Mayas en passant par les chasseurs-cueilleurs de Papouasie-Nouvelle-Guinée, sa propension à accorder une place déterminante à la gestion de l'environnement naturel dans l'évolution des sociétés humaines.

Son nouveau livre manifeste les mêmes caractéristiques. Il s'agit d'un ouvrage de 600 pages, qui se lit, selon l'expression consacrée, comme un roman. Il nous fournit une somme impressionnantes d'informations, mal connues du grand public, sur les sociétés en voie de disparition ou cohabitant parfois encore avec nos sociétés dites techno-financières lesquelles se sont étendues aujourd'hui à une grande partie du monde, y compris dans les pays émergents.

Contrairement aux apologies naïves (ou intéressées ) du monde d'hier, celui ayant dominé la Terre pendant au moins 15.000 ans, Jared Diamond rappelle que les sociétés traditionnelles souffraient de maux chroniques que nous n'accepterions plus aujourd'hui. Outre les famines et les maladies qu'elles étaient bien obligées de supporter, elles avaient institutionnalisé la guerre, les infanticides et l'abandon des vieillards (la vieillesse commençant vers la cinquantaine sinon plus tôt). Il relève par exemple que les guerres modernes, même avec l'emploi d'armes de destruction massives, ont fait (selon ses estimations, sur lesquelles tous ne s'accordent pas), moins de morts relativement que les mœurs belliqueuses des chasseurs-cueilleurs armés d'arcs et de lances. De plus, tout le monde y était considéré comme bon à tuer. Pas de pitié pour les femmes et les enfants.

Dans le domaine de l'environnement, il ne reprend pas l'image bien pensante du bon sauvage manifestant un respect religieux pour la nature. Si les destructions des écosystèmes prenaient moins d'ampleur alors qu'aujourd'hui, elles étaient conduites systématiquement et spontanément quand les tribus le pouvaient. C'est ainsi, faut-il le rappeler, que des populations entières de grands mammifères, mais aussi d'oiseaux aujourd'hui disparu, ont été victimes de ces prédateurs redoutables qu'étaient les hommes primitifs. Il s'interroge donc sur la fascination que nous éprouvons pour les sociétés traditionnelles, avec le rêve de faire revivre aujourd'hui ce que nous estimons être leurs valeurs.

Jared Diamond ne verse pas cependant dans des critiques outrancières, venant d'intérêts économiques et politiques cherchant à justifier l'exploitation égoïste de ce qui demeure de sociétés vivant près de la nature. Plutôt que céder soit à l'idéalisation soit au rejet systématique, il recommande, exemples à l'appui, des comparaisons aussi scientifiques que possible entre les différents modes de vie, anciens comme modernes. En bonne logique, nous pourrions chercher à importer de nos jours un certain nombre de comportements que pour des raisons diverses, souvent politiques, nos élites estiment aujourd'hui irrecevables.

C'est le cas en ce qui concerne les retraites précoces que nous imposons aux personnes âgées, sans parler de l'enfermement dans des statuts inférieurs de beaucoup de femmes considérées comme des mineures. Les sociétés primitives, selon lui, pour des raisons de survie, faisaient travailler le plus tôt et le plus longtemps possible les individus des deux sexes. Aujourd'hui au contraire, par exemple en matière de retraite, dans des conditions très différentes, mais avec la diminution de la natalité et l'accroissement des durées de vie, parallèlement au développement de technologies douces, les personnes âgées devraient revendiquer, plutôt qu'un avancement de l'âge de la retraite, une activité adaptées à leurs possibilités poursuivie le plus longtemps possible.

Dans un tout autre domaine, fort contesté aujourd'hui, nous pourrions, toutes choses égales par ailleurs, offrir aux vieillards en fin de vie une possibilité honorable de mettre fin à leurs jours, ce qui était apparemment habituel dans les sociétés primitives 1).

Ce à quoi le livre pourrait-il servir ?

D'une façon plus générale, Jared Diamond refuse – à juste titre selon nous – la tendance de tous les anthropologues, depuis un siècle, à considérer les sociétés primitives comme formant un bloc indivisible, que l'on caractérise à partir de l'étude de situations exceptionnelles, celles qui sautent aux yeux non seulement du touriste mais de ces anthropologues eux-mêmes.

Son oeuvre, nous l'avons rappelé, vise à offrir une indispensable diversification dans le regard. Mais pour bien faire, ce regard diversifié devraient s'appuyer sur deux approches complémentaires, esquissées dans le livre mais impossibles à conduire dans ce cadre trop restreint, et par un seul homme.

D'une part il faudrait mener des études sociologiques ou statistiques du passé, peu envisageables compte tenu de la faiblesse des moyens alloués à ces disciplines. De plus ces études devraient être sous-tendues par une profonde empathie, devenue de plus en plus difficile par la disparition des contacts avec des sociétés en voie d'extinction.

Mais d'autre part, et simultanément, il faudrait mener des études sociologiques ou statistiques du monde présent, encore moins envisageables compte tenu du nombre des sociétés impliquées, de la diversification technologiques, de ma mondialisation et surtout des divergences dans le regard politique posé sur le monde moderne.

Ceci ne veut pas dire qu'il serait inutile de lire en profondeur l'ouvrage de Jared Diamond. Il offre suffisamment de matières à penser pour créer chez le lecteur un malaise de bon aloi, pouvant l'inciter à poursuivre ses réflexions personnelles ou ses activités politiques dans les domaines évoqués par l'auteur. Tous ceux qui produisent du papier ou occupent les écrans de nos ordinateurs ne peuvent en dire autant.

1) Ce commentaire est de nous.

2) Médiapart a publié récemment un article beaucoup plus réfléchi que le nôtre sur le livre de Jared Diamond
http://www.mediapart.fr/search/apachesolr_search/Jared%20diamond

 

17/12/2013
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